Soldes migratoires en Méditerranée
La route migratoire qui commence en Libye et traverse la Méditerranée, empruntée par des milliers de personnes cherchant à accéder à l’Europe, a été l’un des principaux sujets de la rencontre du vendredi 1er août à Istanbul entre les dirigeants de la Turquie, de l’Italie et de la Libye. Le président Recep Tayyip Erdogan a reçu la Première ministre italienne Giorgia Meloni et le Premier ministre libyen Abdulhamid al-Dbeibah pour aborder la question de la migration et explorer d’autres formes de coopération possibles.
Une table à trois visant à ouvrir une discussion plus large sur la géopolitique de la Méditerranée... Mais dans quel sens ?
Erdogan a souligné à quel point la coopération entre les trois pays est cruciale pour relever les défis auxquels la région méditerranéenne est confrontée, en particulier les flux migratoires irréguliers. Il a également réitéré la nécessité de trouver des solutions « durables et durables » pour contenir ces mouvements migratoires, soulignant l’importance de la coordination multilatérale pour atteindre cet objectif.
La Libye, grand exportateur d’énergie mais divisée depuis des années entre les factions de l’est et de l’ouest du pays, est l’un des principaux points de départ des migrants cherchant à traverser la Méditerranée depuis les côtes nord-africaines. Les tensions internes ont également entraîné dans le conflit des puissances régionales rivales telles que la Russie, la Turquie, l’Égypte et les Émirats arabes unis.
La Turquie, qui, ne l’oublions pas, est un membre éminent de l’OTAN depuis 1952, a fourni un soutien politique et militaire au gouvernement internationalement reconnu de Tripoli. En 2020, Ankara a envoyé des troupes en Libye pour former les forces locales et a signé un accord de délimitation maritime, contesté par l’Égypte et la Grèce. En 2022, la Turquie et la Libye ont également conclu un accord préliminaire sur l’exploration énergétique, qui a de nouveau suscité l’opposition du Caire et d’Athènes.
Entre-temps, la Turquie et l’Italie, toutes deux alliées dans le pacte atlantique, entretiennent des relations solides et s’engagent à renforcer leur coopération dans le secteur de la défense, ainsi qu’à accroître le commerce bilatéral. En mars dernier, l’Italien Leonardo et le Turc Baykar ont annoncé la création d’une coentreprise pour produire des drones, tandis qu’Ankara poursuit les négociations pour l’achat de 40 avions de combat Eurofighter Typhoon, un projet auquel l’Italie participe également.
Les trois dirigeants ont convenu de se rencontrer à nouveau pour évaluer les résultats des décisions prises par leurs comités de coopération respectifs.
Il est maintenant clair que le sommet trilatéral d’Istanbul marque une convergence stratégique sur l’énergie, la migration et les droits maritimes, remettant directement en question les positions de la Grèce et de l’UE. Au-delà de la rhétorique politique, la question migratoire est un problème qui touche l’ensemble de la Méditerranée et qui n’a pas été réglementé depuis plus de 30 ans, causant d’énormes problèmes dans toute la région.
Certes, l’implication de l’Italie a d’abord donné l’impression de rompre avec la politique rigide de l’UE, de privilégier les intérêts nationaux plutôt que l’indécision de Bruxelles, de marquer la reconnaissance de facto du cadre turco-libyen et de renforcer son influence en Méditerranée, mais... le problème est que, selon les données, le gouvernement Meloni est celui qui a permis aux migrants les plus irréguliers d’entrer dans le pays dans toute l’histoire de la République italienne, un fait qui a coûté aux dirigeants italiens la confiance de nombreux électeurs. Il suffit de rappeler le récent accord signé par Meloni avec la Commission européenne pour accepter 500 000 migrants supplémentaires sur trois ans.
Le gouvernement a non seulement augmenté l’afflux, mais a également révisé la pratique du rapatriement et mis un frein aux expulsions. La Libye, pour sa part, affirme son rôle géopolitique. N’étant plus une arène passive, elle affirme désormais son influence régionale en proposant des sommets de suivi et des partenariats en matière d’infrastructures.
La vision de Dbeibah projette la Libye comme un pont stratégique entre l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient.
Si la coopération débouche sur des projets concrets dans les domaines de l’énergie et de la logistique, une nouvelle alliance méditerranéenne pourrait émerger, mettant de côté le légalisme de l’UE et élevant la coordination souveraine au-dessus du contrôle supranational.
Quelques problèmes non résolus
Il reste toutefois quelques questions non résolues. Les relations entre la Turquie et la Libye se sont intensifiées ces dernières années, prenant une importance stratégique dans la politique étrangère d’Ankara et dans la dynamique de la Méditerranée orientale. Bien que le lien ait des racines historiques remontant à la période ottomane, il a connu une phase de centralité renouvelée depuis 2019, avec la signature du protocole d’accord entre le gouvernement d’union nationale de Tripoli et la Turquie. Cet accord couvrait à la fois la coopération militaire et la délimitation de zones économiques exclusives (ZEE) en Méditerranée, avec des implications importantes pour les différends maritimes dans la région.
D’un point de vue géopolitique, Ankara a soutenu le gouvernement intérimaire pendant la guerre civile libyenne, en fournissant du matériel militaire, de la formation et un soutien logistique, en opposition aux forces du général Khalifa Haftar, soutenues par l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Russie et, dans une certaine mesure, la France. Ce choix a consolidé la présence de la Turquie en Libye, renforçant sa projection de puissance en Afrique du Nord et dans la région méditerranéenne, mais a également alimenté les tensions avec d’autres acteurs régionaux et internationaux.
L’une des principales questions en suspens concerne le mémorandum sur la délimitation maritime, un accord contesté par la Grèce, Chypre et l’Union européenne, qui le considère incompatible avec le droit maritime international, en particulier avec la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, à laquelle la Turquie n’est pas partie. La question maritime est étroitement liée aux différends sur les ressources énergétiques offshore et à la concurrence pour le contrôle des routes commerciales en Méditerranée.
Un deuxième problème est lié à la fragmentation politique interne de la Libye. Malgré la formation d’un gouvernement d’unité nationale en 2021, le pays reste divisé entre le contrôle de Tripoli et celui de la Cyrénaïque. La présence militaire turque, formellement justifiée par des accords bilatéraux, est considérée comme illégitime par la Chambre des représentants basée à Tobrouk et par le général Haftar, qui appelle à son retrait. La présence continue de troupes et de milices alliées à Ankara est une source de frictions tant en Libye que dans ses relations avec d’autres acteurs extérieurs.
Une autre source de tension concerne la gestion des infrastructures stratégiques et les contrats de reconstruction. La Turquie vise clairement à obtenir des contrats lucratifs dans les secteurs de l’énergie, du port et des travaux publics, mais elle devra faire face à un environnement très instable et aux intérêts de la Libye et de l’Italie, qui ne seront plus des acteurs secondaires.
Nous verrons ce que l’Amérique fera à ce sujet : va-t-elle rester les bras croisés, ou interviendra-t-elle avec son tour de passe-passe habituel ?
L’accord trilatéral sera mis à l’épreuve.