L’analyse lucide peut devenir une distraction stratégique sans qu’il y ait de mauvaise foi. Parfois, il suffit d’un réflexe intellectuel, de l’instinct de recourir à des catégories favorites, juste au moment où nous devrions garder le regard fixé sur l’abîme, sur ce que nous avons du mal à nommer. C’est le risque que les lectures de l’affaire Epstein proposées ces derniers jours par Ida Dominijanni dans CRS Centro per la Riforma dello Stato et Francesca Coin dans il manifesto sont présentées, avec toute leur acuité indéniable.
Depuis l’éclatement du scandale, le récit médiatique dominant a présenté Epstein à travers le prisme de la déviance des élites, des crimes sexuels individuels, des dynamiques patriarcales et du suprémacisme des super-riches. L’exploitation sexuelle, la traite d’enfants et la pédophilie en série sont indéniablement les crimes matériels et la façade visible de l’opération. Mais limiter toute l’affaire à une question d’abus sexuels ou de privilège de classe risque de masquer la nature stratégique de l’infrastructure : pas l’excès lui-même, répugnant, mais l’usage politique qui en est fait.
Les interventions de Dominijanni et Coin sont, chacune à leur manière, irréprochables. Dominijanni travaille avec des catégories psychanalytiques et place le système Epstein dans la logique du « plaisir » : l'impératif de dépasser continuellement toutes les limites, morales et juridiques, jusqu'à proposer de remplacer le patriarcat par la broligarchie, les fraternités masculines : un pouvoir qui ne connaît plus d'autre loi que celle, précisément, du plaisir illimité. Coin, en passant par Melinda Cooper, entremêle les abus avec un délire eugéniste de caste : Epstein qui fantasme de féconder des dizaines de femmes, Musk qui imagine des colonies et des descendances comme une police métaphysique contre l'apocalypse, et en toile de fond, une généalogie académique du racisme biologique qui précède et traverse la Silicon Valley. Ce sont des lectures sophistiquées et politiquement motivées. Et pourtant, cette sophistication risque justement de se transformer en un service involontaire rendu à la dissimulation.
Il vaut donc la peine de se demander : d'où vient tout cela, en termes opérationnels ? Les archéologies culturelles et psychiques ne suffisent pas.
Les racines de l’affaire se trouvent dans la figure de Robert Maxwell – magnat britannique de l’édition, père de Ghislaine, et surtout un atout organique du Mossad depuis la guerre arabo-israélienne de 1948, lorsqu’il facilita la contrebande d’armes vers les forces sionistes en contournant les embargos internationaux. Dans les années 1980, Maxwell est devenu la clef de voûte d’une opération mondiale de renseignement technologique, distribuant aux gouvernements, agences et institutions financières du monde entier une version modifiée du logiciel Promis, modifiée par le renseignement militaire israélien pour intégrer une porte dérobée en faisant effectivement un cheval de Troie électronique. Lorsque son corps a été retrouvé dans l’Atlantique en 1991 – dans des circonstances que de nombreux analystes attribuent à une élimination par les mêmes services qui l’avaient recruté – c’est Ghislaine (partenaire d’Epstein et associé dans la traite sexuelle) qui a hérité non pas de ses biens, désormais effondrés, mais du réseau opérationnel et des liens avec le Mossad. En s’associant avec Epstein, elle a transféré cet héritage dans l’infrastructure du chantage sexuel, l’élevant au rang d’instrument de guerre non conventionnel.
Alors qu’on se pose des questions sur la broligarchie et la lignée des supérieurs, les documents déclassifiés par le département de la Justice des États-Unis le 30 janvier 2026 indiquent quelque chose de très précis et documenté. Un rapport confidentiel du FBI, compilé par le bureau de Los Angeles en octobre 2020 et désormais déclassifié, transcrit la déposition d’un informateur infiltré : Epstein était, selon lui, un agent du Mossad à part entière, formé comme espion sous la supervision directe de l’ancien Premier ministre Ehud Barak. C’est le mot d’une « source humaine confidentielle » — mais c’est le mot que le ministère de la Justice a gardé secret pendant cinq ans. Le même lanceur d’alerte a décrit comment Alan Dershowitz – l’avocat d’Epstein, défenseur médiatique du sionisme – était systématiquement contacté par des agents du Mossad pour des débriefings après chaque conversation téléphonique avec le financier.
Barak et Epstein se sont rencontrés au moins 36 fois entre 2013 et 2017. À cette époque, Epstein était déjà condamné pour prostitution infantile. La mission israélienne auprès de l’ONU à New York avait pris le contrôle opérationnel de l’appartement d’Epstein sur la 66e rue – le même où Barak séjournait – en installant des systèmes de surveillance avec consoles de télécommande gérées par le consulat. Une enquête menée par Drop Site News et Al Jazeera, basée sur des courriels internes du ministère de la Justice, certifie que des officiers du renseignement militaire israélien ont séjourné gratuitement dans cet appartement même lorsqu’ils étaient en service actif au ministère de la Défense à Tel Aviv, les factures hospitalières de New York étant payées par Epstein.
Nous ne sommes pas dans le domaine des hypothèses. Nous sommes dans le domaine des e-mails, des journaux de bord, des dépositions sous serment, des procès-verbaux du FBI.
Derrière tout cela se cache une structure financière identifiable. Les Wexner, cofondateur en 1991 du Mega Group avec l'héritier de Seagram Charles Bronfman, le cercle exclusif des vingt milliardaires américains dont le rôle de lobbying et les liens avec les appareils israéliens ont été documentés par d'anciens analystes de la National Security Agency (NSA), avait cédé à Epstein, avec une procuration générale, le contrôle total d'un patrimoine de 1,4 milliard de dollars. En février dernier, le député Ro Khanna a officiellement révélé avoir consulté des documents confidentiels du FBI dans lesquels Wexner est formellement identifié comme « co-conspirateur non inculpé » dans l'enquête fédérale sur le réseau d'Epstein.
Avec ce capital, Epstein avait accès à des mondes qui ne sont pas le bordel du luxe, mais l’industrie de la sécurité, des technologies à double usage, en finançant, par exemple, Carbyne, une start-up de surveillance militaire dirigée par Barak et d’anciens commandants de l’Unité 8200 – la NSA israélienne. Selon l’enquête de Whitney Webb, il aurait participé au financement initial de Palantir, le géant mondial de la surveillance de Peter Thiel. Il a agi comme intermédiaire pour des contrats de sécurité intérieure en Côte d’Ivoire et en Mongolie, vendant les capacités minières du Mossad à des gouvernements compréhensifs. Il a systématiquement fait des dons aux Amis des Forces de défense israéliennes – l’organisme qui permet aux magnats étrangers d'« adopter » des bataillons tels que le Netzah Yehuda, sanctionné pour la torture et le meurtre de civils palestiniens – ainsi qu’au Fonds national juif, l’épine dorsale financière de la colonisation de la Cisjordanie.
Epstein n’était pas le chef d’une horde d’hommes incontrôlés. C’était le bras coercitif d’une constellation impérialiste où capital, appareils et halls d’entrée sont intégrés à des objectifs précis et documentés.
La critique des textes de Dominijanni et Coin ne porte pas sur le fond, mais sur la perspective. Une prudence que je m'impose en toute humilité : lorsque l'on adopte des catégories analytiques - aussi utiles et vraies soient-elles - qui ne suffisent toutefois pas à englober l'objet dans son ensemble, on finit par réduire l'objet à la mesure des catégories.
Il est juste de le reconnaître : dans la tradition théorique dans laquelle s'inscrivent les deux autrices, le patriarcat, la broligarchie et le délire eugéniste constituent une structure profonde qui génère ces puissants et les pousse à agir de cette manière. Dans cette lecture partageable, le Mossad, le lobby sioniste et la machine du chantage seraient les manifestations d'une logique plus aiguë : celle de la domination masculine qui se reproduit à travers le contrôle des corps, de l'argent et des États.
Cependant, ici et maintenant, le problème n'est pas de déterminer quelle est la source ultime du pouvoir : les pulsions fratricides ou les structures du renseignement. Il s'agit d'un débat ontologique qui risque de paralyser l'analyse politique concrète. Ce qui est urgent et réalisable, c'est d'identifier les mécanismes spécifiques, les bailleurs de fonds, les chaînes de commandement, car c'est là que se concentre une intervention qui ne peut être reportée à l'époque que nous traversons. Le délire eugéniste décrit qui étaient ces hommes, non pas parce que Wexner les finançait, non pas parce que le Mossad les couvrait et avec quels mécanismes de chantage. Une racine, aussi réelle soit-elle, ne peut être éradiquée si l'on ne connaît pas la plante.
Au-delà des intentions et de la solidité théorique, le résultat pratique des deux éditoriaux risque de converger avec celui produit par l'establishment médiatique atlantiste avec des moyens et des intentions bien différents. Certaines rédactions assimilent les liens documentés avec le Mossad à des implications russes hypothétiques, mettant sur le même plan les preuves et les suggestions. Des journaux qui qualifient les enquêtes sur les liens israéliens de rhétorique antisémite, clôturant l'affaire avant même de l'ouvrir. Ainsi, dans ce panorama brumeux et dilué, même les éditoriaux cultivés qui abordent les thèmes de la fraternité masculine et de l'eugénisme peuvent, malgré eux, déraper. Il faut le dire clairement, au risque de passer par le « trombone pontificant » dont Dominijanni parle dans son article, car le temps de tourner autour du pot est révolu : le club de l’antisémitisme est systématiquement brandi pour paralyser l’analyse critique du lobby sioniste, des politiques de l’État d’Israël et de son appareil de renseignement. Ceux qui critiquent l’AIPAC sont comparés à ceux qui détestent les Juifs. Ceux qui citent les liens documentés entre Epstein et le Mossad sont comparés à des théories du complot. Cette opération rhétorique est en soi une forme de pouvoir et le démasquer n’est pas de l’antisémitisme, c’est de l’enquête. La frontière est claire : il s’agit d’appareils d’État, de choix politiques, de structures de pouvoir reconnaissables, et non de collectifs ethniques ou religieux.
Et c’est une limite que quiconque veut construire une culture politique authentiquement résistante et anti-impérialiste doit tenir avec la même rigueur qu’il dénonce ceux qui transforment l’accusation d’antisémitisme en un bouclier pour faire taire toute critique. Ce ne sont pas des fronts alternatifs, mais convergents en termes de densité politique et intellectuelle.
Il y a un dernier problème qu’on ne peut pas éviter. Les mêmes structures de pouvoir qu’Epstein servait – le lobby sioniste, l’armée israélienne, la capitale américaine qui les finance – sont les mêmes qui financent aujourd’hui le bombardement de la bande de Gaza, qui planifient la transformation de Gaza en une Riviera expropriée du Moyen-Orient, qui soutiennent l’annexion coloniale de la Cisjordanie. Les archives de chantage d’Epstein et le phosphore blanc sur Gaza sont le produit du même système. Les traiter comme des scandales séparés signifie perpétuer le caractère ouvertement dépolitisé de ces manifestations océaniques et colorées qui, il y a quelques mois, ont rempli les places sans rien affecter et qui se sont dissoutes sans laisser de trace. Une culture de véritable résistance ne peut pas se permettre cette séparation.
Un mouvement politique digne de ce nom doit être capable de combiner la dénonciation des abus sexuels comme instrument de pouvoir avec la critique radicale du lobby qui a financé ces abus. Il doit pouvoir contenir les paroles des femmes et des mineurs victimes d’Epstein ainsi que celles des survivants de Gaza. Il doit avoir la patience de construire une culture politique et le courage de nommer le pouvoir par tous ses noms, même lorsque ces noms font peur, même quand quelqu’un agite la massue et demande le silence.