Après le premier tour

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Le premier tour des élections présidentielles anticipées a donné des résultats qui ont surpris : les deux premiers Kaïs Saied et Nabil Karoui, candidats respectivement anti-système ou hors système (Il faut sans doute préciser : Nabil Karoui n'est pas à proprement parler hors système, il en est l'un des artisans. Mais il n'a pas joué le jeu du système, en se portant candidat hors norme et le système l'a temporairement exclu. Il en a profité à fond pour se faire passer pour un ennemi juré du système, ce qui a largement réussi), ont largement devancé les représentants des partis politiques, capitalisant le tiers des voix, et devraient être au second tour.

Les électeurs semblent avoir sanctionné tous ceux qui ont participé au pouvoir depuis 2011. La personnalité la moins connue, celle qui est le moins intervenue sur les plateaux, qui a dépensé le moins d’argent pour sa campagne…, est aussi le grand vainqueur de ce premier tour.

Comme beaucoup de gens ayant un peu d’expérience politique, je n’ai pas accordé à la candidature de Kaïs Saied l’importance quelle avait. Il faut dire à ma (notre) décharge que :

1) Kaïs Saied a fait un certain nombre de déclarations sur des problèmes de liberté personnelle ou sur la peine de mort qui m’ont détourné et rendu inconsciemment sensible aux accusations de salafisme, et au moins d’islamisme, lancées dans le but évident d’éloigner de lui les électeurs éduqués politiquement.

2) Il n’a pas éprouvé le besoin de se défendre de ces accusations et, par ses silences, a laissé l’impression qu’il méprisait ceux qui pouvaient se poser des questions et qu’il poursuivait son chemin solitaire, à la rencontre – réussie – des jeunes d’un certain niveau et d’une grande colère.

3) Sur le fond, les changements du système politique, la décentralisation, la responsabilisation des élus vis-à-vis de leurs électeurs et des promesses qu’ils leur auraient faites, le retour à un véritable pouvoir populaire,… , je suis très proche de Kaïs Saied (sans l’avoir entendu en parler), mais j’avais pris la décision de ne pas participer à ces élections : il me semblait qu’elles avaient pour unique but de légitimer par une geste démocratique tous les éléments du système, la classe politique.

Ces gens, qui avaient usurpé le pouvoir et œuvré pour l’arrêt d’abord, la défaite ensuite de la révolution, se partageaient gaiement les richesses extorquées au peuple, n’hésitant même pas à vendre le pays morceau par morceau. Dans ce refus de cautionner la contre-révolution, je mettais également le refus de cette pseudo-démocratie où un ministre de la défense se croit autorisé à utiliser des chars contre une assemblée souveraine élue par le peuple alors qu’il avait seulement été nommé par un homme, où, pour écarter du pouvoir un candidat en tête des sondages, on n’hésitait pas à le faire mettre en prison par des juges aux ordres…

4) Sur la base de ces considérations, je pensais – et je le pense encore – que le système s’appuyait sur un Etat titubant, aux trois quarts détruit par la révolution. Il ne devait sa survie qu’à sa mansuétude, voire sa coopération, avec les corrompus, les voleurs, les trafiquants de tous ordres qu’il aidait à piller le pays et a le dépecer pour le compte des puissances étrangères.

Ce système, et son Etat moribond, ne se laissera pas pervertir de l’intérieur, ne permettra pas qu’on utilise ses moyens, ses règles pour le détruire complètement et reconstruire un autre Etat. L’image qui me traverse l’esprit est celle de Joao Goulard, ce président du Brésil renversé par un coup d’Etat militaire en août 1964, alors qu’il venait de nationaliser une filiale brésilienne de l’ITT, une grande entreprise américaine, ou celle de Salvator Allende qui périt les armes à la main au Chili en 1973…

5) Sans aller jusque là, je crains que l’issue – cocasse si elle n’était pas tragique – ne soit trouvée dans l’impensable retournement politique de tous les éléments attachés au système : dans une unité de circonstance, ils referont peut-être le coup du « vote utile », mais cette fois, au profit de celui dont ils ont tous applaudi l’incarcération. Ils s’arrangeront ensuite avec lui…

La jeune « démocratie » tunisienne se jetant dans les bras de la mafia pour sauver le système mafieux et faire sombrer la démocratie, voilà qui ne fait pas mentir l’idée que la Tunisie est un pays à part.

Vue pessimiste ? Espérons-le.

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