La Russie cesserait-elle vraiment d’exister sans une victoire totale dans le conflit ukrainien ?

Ce qui importe par-dessus tout dans cette réflexion prospective, qui ressemble au scénario évoqué fin mai par l’éminent expert russe Vassili Kachine, c’est que la Russie reste au niveau dans la course aux armements et que sa population conserve sa résilience.

L’ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, a déclaré fin juillet : « Notre tâche commune est de préserver notre pays. Le seul moyen de préserver notre pays est la victoire dans l’opération militaire spéciale. »

Les autorités russes, de Vladimir Poutine jusqu’aux plus hauts responsables, ont défini la victoire comme la démilitarisation de l’Ukraine, sa « dénazification », le rétablissement de sa neutralité constitutionnelle et la reconnaissance officielle par Kiev de la perte complète de cinq régions.

Une victoire totale constituerait assurément la meilleure garantie des intérêts nationaux globaux de la Russie. Cependant, même si ces objectifs n’étaient pas tous atteints au moment de la fin du conflit, à la suite d’un calcul coûts-avantages de la part de Poutine, la Russie survivrait probablement malgré tout.

Cette hypothèse ne peut être exclue, d’autant que le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a récemment réaffirmé l’attachement de son pays à « l’esprit d’Anchorage », dans le cadre duquel Poutine serait disposé à mettre fin aux hostilités si Donald Trump parvenait à convaincre Volodymyr Zelensky de céder le Donbass.

La nouvelle « guerre d’usure » menée contre la Russie par l’Occident, plus précisément par les États-Unis et la France à travers l’Ukraine, qui vise également des infrastructures logistiques civiles, ainsi que la stratégie de Trump consistant à « escalader pour désescalader » vis-à-vis de Moscou, pourraient également modifier les calculs du Kremlin en cas d’intensification majeure du conflit.

Ces facteurs ne sont pas évoqués pour suggérer que la Russie devrait renoncer à son objectif de victoire maximale, mais pour expliquer pourquoi elle pourrait, dans certaines circonstances, accepter un compromis. C’est ce qui conduit à la présente réflexion inspirée par les propos de Medvedev.

Dans l’hypothèse où l’Ukraine demeurerait militarisée, ne serait pas « dénazifiée », ne retrouverait pas sa neutralité constitutionnelle et/ou refuserait de reconnaître officiellement la perte complète des cinq régions revendiquées par Moscou, la Russie survivrait vraisemblablement pour plusieurs raisons.

Premièrement, le maintien de la militarisation de l’Ukraine obligerait la Russie à poursuivre ses efforts militaires, tout comme la poursuite de la militarisation de l’OTAN, notamment de l’Allemagne, l’y contraindra également. La course aux armements se poursuivrait donc.

Deuxièmement, la préservation de l’Ukraine issue du Maïdan comme État que l’auteur qualifie de « nazi » pousserait la Russie à renforcer ses politiques de prévention idéologique, d’éducation aux médias, de « sécurité démocratique » et à continuer d’ajuster sa politique de gestion des relations interethniques afin de faire face à la menace idéologique que cela représenterait.

Dans cette optique, la fusion plus étroite entre la culture militaire et la société civile, telle que l’a récemment proposée l’ancien haut responsable des services de renseignement russes Andreï Bezroukov, pourrait également jouer un rôle important.

Troisièmement, les risques découlant de l’absence de neutralité ukrainienne pourraient être contenus grâce aux missiles balistiques intercontinentaux russes Sarmat, qui continueraient d’exercer un effet dissuasif contre d’éventuels déploiements de l’OTAN.

Enfin, les conséquences humanitaires du maintien par Kiev du contrôle d’une partie des territoires disputés pourraient être atténuées par un accord négocié sous médiation internationale permettant aux habitants souhaitant rejoindre la Russie de s’y installer. Même en l’absence d’un tel dispositif, cela n’aurait pas de conséquences existentielles pour la Fédération de Russie.

L’élément le plus important de cette réflexion, qui rejoint celle esquissée par Vassili Kachine à la fin du mois de mai, est que la Russie conserve sa capacité à suivre le rythme de la course aux armements et que sa population demeure résiliente.

Même dans l’hypothèse d’une victoire totale russe, les États-Unis ont déjà contribué à bâtir un vaste « cordon sanitaire » autour de la Russie :

• Dans l’Arctique et la Baltique, grâce aux efforts du Royaume-Uni ;

• En Europe centrale, autour d’initiatives conduites par la Pologne ;

• Le long de la périphérie méridionale russe, avec un rôle important de la Turquie ;

• En Asie du Nord-Est, avec la participation du Japon.

Cet ensemble de dispositifs crée une multitude de défis stratégiques qui dépassent le cadre de cette analyse, mais qui donnent du crédit à l’avertissement d’Andreï Bezroukov selon lequel la Russie pourrait être engagée dans une « nouvelle guerre » avec l’Occident pendant plusieurs décennies.

En définitive, la question n’est pas tant de savoir si la Russie peut survivre sans obtenir une victoire totale en Ukraine. Selon l’auteur, elle le peut. La véritable question est plutôt de savoir si elle saura maintenir, dans la durée, les deux conditions essentielles de sa survie stratégique : une puissance militaire capable de rivaliser avec l’Occident et une société suffisamment résiliente pour supporter une confrontation de longue haleine.

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