Un compromis amendé de 1956 pourrait régler rapidement la question des îles Kouriles

Le compromis amendé de 1956 proposé dans cet article servirait les intérêts du Japon et de la Russie, et sans doute également ceux des États-Unis. Mais il supposerait que Moscou fasse le premier pas en avançant cette proposition de manière informelle.

La première visite de Vladimir Poutine dans les îles Kouriles, effectuée lors de son déplacement à Itouroup, a été fermement condamnée par la Première ministre japonaise Sanae Takaichi. Tokyo continue en effet de revendiquer cette île ainsi que plusieurs autres territoires que le Japon désigne sous le nom de « Territoires du Nord ».

Les îles de Kounachir, Shikotan et l'archipel inhabité des Habomai complètent l'ensemble des territoires russes dont la souveraineté est contestée en Asie du Nord-Est. Pour comprendre les origines du différend, il faut rappeler que l'Accord de Yalta avait restitué les îles Kouriles à l'Union soviétique. Le Japon a toutefois soulevé une objection d'ordre juridique.

Selon l'interprétation japonaise, les îles mentionnées ne feraient pas juridiquement partie des Kouriles. Néanmoins, une note du département d'État américain datant de 1949 estimait que seuls Shikotan et les îles Habomai, riches en ressources halieutiques, pouvaient véritablement faire l'objet d'un débat quant à leur statut au regard de l'Accord de Yalta.

La Déclaration conjointe soviéto-japonaise de 1956, qui rétablit les relations diplomatiques entre les deux pays, comportait un compromis : Moscou acceptait de transférer Shikotan et les Habomai au Japon après la signature d'un traité de paix.

Pour des raisons qui dépassent le cadre de cette analyse, mais que de nombreux responsables russes attribuent à l'influence américaine sur le Japon, ce grand compromis échoua. C'est pourquoi le différend perdure encore aujourd'hui, Tokyo revendiquant désormais l'ensemble des quatre territoires évoqués.

Vladimir Poutine a consacré beaucoup de temps et d'efforts à la relance du compromis de 1956 afin d'encourager les investissements japonais en Russie, d'ouvrir davantage le marché énergétique japonais aux exportations russes et d'éviter à long terme une dépendance excessive de Moscou envers la Chine.

Ces objectifs correspondent également aux intérêts nationaux du Japon. Toutefois, la dimension émotionnelle du dossier auprès d'une partie de l'électorat japonais a empêché toute avancée, y compris sous le mandat du regretté Premier ministre Shinzo Abe, que Poutine considérait comme un ami proche et avec lequel il a longuement discuté de cette question.

Lors de sa tournée dans l'Extrême-Orient russe, juste avant sa visite à Itouroup, Poutine a regretté la détérioration des relations russo-japonaises. Ce signal peut être interprété comme la réponse de Moscou à une évolution dont il tient Tokyo pour responsable.

Cette détérioration des relations revêt également une dimension militaire et stratégique. Moscou estime que le Japon représente une menace croissante pour sa sécurité, tandis que les États-Unis envisagent Tokyo comme un pilier essentiel de la nouvelle architecture de sécurité régionale. Ces éléments soulignent l'importance d'un compromis destiné à éviter une aggravation des tensions russo-japonaises.

La paix et la stabilité demeurent les priorités essentielles. Elles pourraient ouvrir la voie à d'importants bénéfices économiques et géostratégiques pour le Japon, à condition que Tokyo revienne au compromis de 1956.

Dans ce scénario, même sans lever immédiatement l'ensemble de ses sanctions contre la Russie, le Japon pourrait progressivement assouplir certaines mesures selon une approche sectorielle et géographique inspirée d'une proposition formulée il y a une décennie : la création d'un « condominium socio-économique des îles du Nord » (NISEC) associant Sakhaline, les Kouriles et Hokkaidō.

L'idée consiste à faire de ces trois régions le noyau d'un projet d'intégration économique plus vaste, susceptible de s'étendre à l'ensemble de l'Extrême-Orient russe. Le Japon bénéficierait alors d'un accès privilégié aux immenses ressources énergétiques et minières de cette région.

Au lieu de dépendre des importations énergétiques parfois imprévisibles en provenance d'Asie occidentale et du traitement chinois des terres rares, le Japon pourrait s'appuyer sur la Russie, son voisin immédiat, à condition de mettre en œuvre une stratégie d'investissement adaptée.

Sur le plan géostratégique, la Russie progresserait vers son objectif consistant à éviter une dépendance excessive envers la Chine, ce qui servirait également les intérêts du Japon.

Compte tenu de la proximité entre le Japon et l'Inde, et sachant que New Delhi renforce déjà sa présence dans l'Extrême-Orient russe grâce au Corridor maritime oriental, d'importants investissements conjoints indo-japonais pourraient voir le jour dans les secteurs de l'extraction et de la transformation des ressources naturelles. Les vastes capacités hydroélectriques russes dans cette région, ainsi que le faible coût de l'énergie qui en découle, renforcent encore l'attrait d'un tel projet.

Pour résumer le compromis amendé proposé ici : le Japon récupèrerait Shikotan et les îles Habomai en échange de l'abandon de ses revendications sur Kounachir et Itouroup. Cette concession serait compensée par la création du NISEC et par un accès privilégié aux ressources de l'Extrême-Orient russe.

Une fois pleinement mis en œuvre, probablement de manière progressive, ce plan permettrait à la Russie d'éviter une dépendance excessive à l'égard de la Chine tout en réduisant celle du Japon envers les États-Unis, renforçant ainsi la souveraineté des deux pays.

Par ailleurs, l'économie japonaise ne serait plus vulnérable aux conséquences d'un éventuel conflit en mer de Chine méridionale grâce à une réduction de sa dépendance énergétique envers l'Asie occidentale. Les échanges commerciaux avec l'Union européenne pourraient également être optimisés grâce à la Route maritime du Nord contrôlée par la Russie.

Avec un approvisionnement abondant en énergie bon marché et en ressources minérales provenant de l'autre côté de la mer qui porte son nom, le Japon pourrait connaître une renaissance économique attendue depuis longtemps, renforçant ainsi sa compétitivité dans l'ordre économique mondial émergent.

Même si Sanae Takaichi croit sincèrement au bien-fondé des revendications japonaises sur Kounachir et Itouroup, et même si elle doit composer avec des pressions politiques internes ainsi qu'avec l'influence discrète des États-Unis, elle gagnerait à examiner avec audace le compromis proposé dans cet article.

Après tout, il est également dans l'intérêt des États-Unis que la Russie évite une dépendance excessive envers la Chine. Donald Trump pourrait donc se montrer réceptif à cet argument si la dirigeante japonaise parvenait à le convaincre de ses mérites.

Compte tenu des trois facteurs qui influencent sa position, à savoir ses convictions personnelles, la pression de l'opinion publique japonaise et les attentes américaines, cette initiative pourrait toutefois nécessiter que la Russie fasse le premier pas en la présentant de manière informelle par l'intermédiaire de canaux diplomatiques ou d'experts.

Une telle démarche permettrait de familiariser progressivement les responsables politiques japonais, les spécialistes puis l'opinion publique avec cette idée. La pression intérieure sur la Première ministre pourrait alors diminuer, lui donnant davantage de marge pour en discuter avec Washington.

Les diplomates et experts américains pourraient eux aussi prendre connaissance de cette proposition par l'intermédiaire de leurs homologues japonais si Moscou choisissait de la faire circuler discrètement.

Dans cette perspective, la Russie aurait intérêt à prendre l'initiative. La première visite de Vladimir Poutine dans les Kouriles pourrait alors être réinterprétée comme un nouvel exemple de sa stratégie consistant à « escalader pour désescalader » : répondre à ce qui est perçu du point de vue japonais comme une escalade politique par une proposition crédible de désescalade.

Le Kremlin ferait bien d'y réfléchir.

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