Du génocide de Gaza à l'arithmétique de « Naza »

Trois ans après le début du massacre en masse de sa population désarmée, par ailleurs pourchassée et harcelée d’un bout à l’autre d’un territoire réduit à peau de chagrin, affamée et privée des plus élémentaires commodités de vie décente, Gaza n’est plus qu’un linceul de cendres enveloppant les milliers de dépouilles humaines qui s’y trouvent ensevelies,

Mais les politiques et les médias de France et de la plupart des pays européens s’obstinent à proscrire toute expression publique qui serait tentée d’affirmer sans recourir à la moindre précaution oratoire qu’« Israël commet un génocide en Palestine et (que) la France (mais aussi une grande partie de l’Europe) est complice ». L’actrice Adèle Haenel n’a pu tromper la vigilance de cette censure institutionnelle et prononcer cette phrase publiquement que parce que TV5 a eu l’imprudence de lui accorder le mercredi 9 septembre une carte blanche en direct à la fin de l’émission « La grande librairie ». La direction de la chaîne n’a pas lésiné sur les moyens de la riposte : elle a éliminé l’émission tout entière de ses diffusions en replay.

Trois jours plus tard, le samedi 12 septembre à la Mostra de Venise, le documentaire Naza, réalisé par les Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor remportait le prix spécial du jury après avoir eu droit à l’issue de sa projection à une standing ovation de près d’une demi-heure.

Le film décrit à sa manière le mode de fonctionnement des attaques que l’armée israélienne a menées quotidiennement sur Gaza avec une intensité infernale pendant deux ans et qu’elle poursuit sans scrupules depuis près d’un an en dépit du cessez-le feu conclu en octobre 2025. Il documente le choix fait par l’état-major d’un système de ciblage des civils palestiniens dont la mort en grand nombre était considérée comme le coût acceptable acquitté par les innocents en contrepartie de l’assassinat d’un membre supposé du Hamas. Il est arrivé, selon l’un des témoins, qu’ordre soit donné d’écraser sous les bombes 500 personnes (femmes, hommes, enfants) pour être sûr d’ôter la vie à un seul suspect.

Jeu de rôles

A la projection du documentaire à Venise, le public a été littéralement soufflé par « l’audace et la vérité » des témoignages de militaires et hommes du renseignement israélien racontant comment ils ont exécuté les ordres d’attaque contre Gaza depuis le 7 octobre et ont ainsi participé en connaissance de cause aux crimes de masse commis contre la population civile palestinienne.

Si l’on considère les réactions des quotidiens Le Monde[1], The Guardian[2] et El Pais[3], la presse européenne s’est dit impressionnée par le système de pensée et de décision que révèle le documentaire chez les stratèges israéliens du pire, par lequel se réalise la déshumanisation de la population de Gaza et qui permet de transformer toutes ces morts de civils en froides données administratives et militaires. El Pais en particulier insiste sur le caractère clinique que confère au documentaire le fait que ce sont des acteurs israéliens qui décrivent la machine militaire israélienne.

Mais l’ensemble des réactions venues des professionnels des médias européens sont marquées par une relative mesure si on les compare au séisme que le film a provoqué en Israël et qui résonne de tous les superlatifs connus de la propagande sioniste allant de l’accusation de « haine de soi » à celle de « trahison » en passant par celle d’ « antisémitisme » et bien sûr d’adhésion aux thèses du Hamas. Les réalisateurs se sont ainsi attiré l’ire des ministres les plus fanatiques du gouvernement de Netanyahou, dont celui de la culture qui les a accusés de « trahison envers l’État » et les a menacés de leur retirer la nationalité.

Plutôt que de céder, devant de telles outrances, à une satisfaction quelque peu hâtive, il faut se rappeler que ce ne serait pas la première fois qu’on verrait des membres de la société israélienne se livrer, parfois à l’insu de certains d’entre eux, à un jeu de rôles orchestré par les appareils de propagande sioniste.

Un mot terrible qui doit être à tout prix empêché de passer à la postérité

Il convient de s’en tenir à certains faits établis. Du côté de l’œuvre documentaire qui est ainsi plébiscitée jusqu’au sein de courants acquis à la cause palestinienne, nul ne contestera que, au regard de la fiche technique qui en a été rendue publique autant que des critiques et commentaires auxquels elle a donné lieu, elle illustre la thèse suivante : les opérations militaires israéliennes dont il est porté témoignage ne découlent pas de la volonté de tuer les civils mais participent d’une guerre visant les membres du Hamas, dans laquelle Israël sacrifie sans doute délibérément la vie d’un nombre souvent considérable de civils, mais dont l’objectif reste, malgré l'illégitimité des moyens utilisés, une guerre de « défense contre le terrorisme ».

Il faut en déduire que, trois ans après le début des massacres commis et perpétués jour après jour inlassablement par Israël contre la population civile palestinienne, la version des faits qui nous est présentée comme la plus subversive de la propagande israélienne consiste encore et toujours à nier le génocide. Preuve en est que, aussi bien dans les documents de promotion du documentaire que dans les nombreux articles de presse qui lui ont été consacrés, le terme « génocide » n’est jamais utilisé. C’est comme si les élites occidentales avaient avec les criminels sionistes un souci commun qui dicte le moindre de leur engagement, ce mot terrible ne doit à aucun prix passer à la postérité.

Or, si l’on se transporte maintenant sur le terrain des faits établis par des enquêtes et des témoignages autrement plus étayés que ceux au moyen desquels « Naza » est en passe d’ emporter l’adhésion de l’opinion, les rapports rendus publics par divers organismes à l’issue de recherche de plus en plus affinées ont récemment apporté des éclairages nouveaux sur les ressorts de l’entreprise d’extermination du peuple palestinien, notamment par le recours à des procédés qui révèlent la réalité du facteur d’intentionnalité constitutif du génocide.

En septembre 2025, la commission d’enquête indépendante de l’ONU a établi sans appel qu’Israël avait commis un génocide à Gaza, relevant à l’appui de ce constat divers crimes individualisés[4]. Elle concluait par l’affirmation suivante : « Il est clair qu’il existe une intention de détruire les Palestiniens de Gaza par des actes qui répondent aux critères énoncés dans la Convention sur le génocide ».

Un complément d’enquête publié le 24 juin 2026 précisait qu’« Israël a délibérément pris pour cible les enfants palestiniens, provoquant un génocide, des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre dans la bande de Gaza, ainsi que des crimes de guerre en Cisjordanie occupée ». Elle estime que « le ciblage délibéré des enfants est l'un des éléments clés permettant d'établir l'intention génocidaire des autorités et forces de sécurité israéliennes de détruire le "groupe palestinien", dans son ensemble ou en partie, à Gaza »[5].

L’approche élargie du génocide qui a inspiré l’enquête permet de restituer au crime sa grandeur nature en en réévaluant le bilan bien au-delà des chiffres déjà catastrophiques qui ont été égrenés tout au long des trois dernières années.

Le bilan officiel le plus récent des pertes humaines subies par la population civile de Gaza est évalué à plus de 73.000 morts dont au moins 21.500 enfants et plus de 183.000 blessés, dont plus de 46.500 enfants.

Mais, d’abord, ces chiffres ne reflètent que l’étendue des dommages infligés par les moyens directs de la violence militaire. La proportion des enfants atteints s’explique, selon le rapport, par le bombardement systématique « des espaces densément peuplés, des zones résidentielles, des écoles ou des camps de réfugiés très populeux ». Mais Israël ajoute à ces pilonnages indistincts un ciblage qui sélectionne plus exclusivement des enfants et les atteint « délibérément, en tirant sur leurs organes vitaux à l’aide d’armes de précision »[6], en utilisant des quadricoptères, des drones et des fusils de précision[7] les visant spécifiquement à la tête et dans la partie supérieure du corps « pour infliger le maximum de dommages ».

Des dommages causés à des centaines de milliers d'enfants

Ensuite, les enquêteurs de l’ONU mettent au jour, en plus de l’action militaire visant délibérément l’enfance palestinienne, une politique d’éradication des institutions d’apprentissage qui lui sont réservées ainsi que des structures de réhabilitation des enfants traumatisés. Ils mentionnent la destruction de 97% des écoles à Gaza[8], le démantèlement et la destruction d’orphelinats[9] et d’établissements d’éducation à Gaza et en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, (qui) ont entravé la prise en charge et le développement cognitifs, sociaux et émotionnels des enfants et « ébranlé les fondements de la société palestinienne ».

L’entreprise génocidaire se révèle ainsi sous des aspects multiformes que la focalisation sur les opérations militaires a longtemps occultés, avec pour conséquence un chiffrage décuplé du coût humain consenti par les générations les plus fragiles et les plus prometteuses de la population.

Le rapport le résume en affirmant que les Israéliens ont en définitive « délibérément commis des actes causant la mort et de graves dommages corporels et mentaux à des centaines de milliers d'enfants palestiniens ».

Face à ces réalités établies par un travail d’investigation long et laborieux, les vérités que l’on prétend tirer de « Naza » sont dérisoires malgré la sophistication apparente des mobiles qui les ont inspirées et l’originalité des sources qui les ont servies. L’opinion occidentale semble hypnotisée par le tour de force des réalisateurs. Le récit romanesque et spectaculaire fait des conditions dans lesquelles les témoins « anonymisés » se sont mis à table sur les terrasses de Tel-Aviv, éclairés par les seules lumières de la nuit, a largement contribué à obérer le jugement sur la représentation réductrice et mystificatrice de la tragédie de Gaza.

Il n’est pourtant pas absurde de supposer que, face à la réalité monstrueuse devenue incontestable des chiffres des vies sacrifiées, face aux flots d’images accumulées depuis trois ans d’immeubles d’habitations soufflés par des bombes d’une tonne, face aux images des snipers abattant à distance des enfants palestiniens, les crimes de masse commis par Israël ne peuvent plus être niés, et que l’hypothèse qu’on puisse cyniquement trouver avantage à les exposer dans leur sanglante démesure n’est pas à exclure.

Peu importe que les réalisateurs du film aient ou non délibérément participé à une œuvre générique qui dépasse de loin leur art. Mais il y a des raisons de croire que celui-ci puisse être mis au service du seul combat auquel l’État sioniste et ses nombreux épigones ne renonceront pas, celui de la négation du génocide. Ils ne cesseront pas d’attaquer les thèses qui le soutiennent par leur supposé point faible, ce fameux élément intentionnel stipulé par la convention de 1948, dont on attend toujours impatiemment (et peut-être de plus en plus désespérément) de la cour internationale de justice (CIJ) qu’elle le fasse accéder à la plénitude de sa pertinence.

L’argument quelquefois avancé dans le débat selon lequel il importe peu que le documentaire qualifie ou non le forfait israélien de génocide, pourvu qu’il témoigne sur la préméditation des crimes de masse commis contre les Palestiniens, est irrecevable. D’abord parce que « génocide » n’est pas seulement un vocable omis mais une entreprise aux traits singuliers que le documentaire écarte totalement de sa perspective du fait des éléments de fait et d’intention qu’il analyse. Ensuite et surtout, parce qu’il en va du génocide de Gaza comme il en va de ceux qui l’ont précédé : le négationnisme auquel on s’efforce de le condamner depuis le 7 octobre continue aujourd’hui comme il a commencé, par le refus de l’appeler par son nom.

Chemin faisant, des œuvres telles que « Naza » auront toujours le champ libre pour instiller le doute dans les esprits et légitimer avec une touche insensible de machiavélisme la censure des paroles de vérité et de conviction qu’Adèle Haenel a eu le courage de jeter à la face de la médiacratie.


Notes
[1] https://www.lemonde.fr/culture/article/2026/09/10/a-la-mostra-de-venise-naza-le-nouveau-documentaire-de-yuval-abraham-et-rachel-szor-fait-l-effet-d-un-uppercut_6769875_3246.html?
[2] https://www.theguardian.com/film/2026/sep/10/naza-review-israel-gaza?
[3] https://elpais.com/cultura/cine/2026-09-10/los-militares-israelies-de-naza-estremecen-venecia-los-nazis-eran-el-diablo-pero-que-soy-yo.html?
[4] « Meurtre de membres du groupe ; atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; et mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ».
[5] https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20260625-bande-de-gaza-isra%C3%ABl-cible-d%C3%A9lib%C3%A9r%C3%A9ment-des-enfants-affirme-une-commission-de-l-onu
[6]
https://www.humanite.fr/monde/bande-de-gaza/je-suis-certain-que-cetait-un-sniper-95-enfants-palestiniens-tues-dune-balle-dans-la-tete-ou-dans-la-poitrine-a-gaza-selon-la-bbc
[7] https://www.youtube.com/shorts/stOuvu4vJDs
[8] https://news.un.org/en/story/2025/06/1164191
[9] https://french.wafa.ps/Pages/Details/223951

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