De quoi l’Algérie a-t-elle peur en Tunisie ?

S’adressant à la presse algérienne et parlant de la Tunisie le président Tebboune a affirmé une volonté de tutelle assumée sur ce pays. Se justifiant d’un droit de protection et de patronage sur la Tunisie, il s’en est réclamé le protecteur en affichant une ingérence et un interventionnisme décomplexé.

Il n’est pas fortuit que le message de Tebboune sur la Tunisie soit intervenu après le succès des manifestions du 25 juillet contre le régime de Kaïs Saied. Le succès des manifestions mais surtout l’incapacité de ce dernier à y répondre sur le même terrain de la rue comme par le passé, sont venus corroborer l’état de faiblesse avancée du régime de Kaïs Saied. Faiblesses dont les signes s’étaient déjà multipliés et inquiétaient l’allié et protecteur algérien, bien placé par son implantation sécuritaire pour mesurer l’isolement et la faiblesse du Raïs tunisien.

Le régime de Kaïs Saied, une préoccupation algérienne

Le message d’ingérence assumée et de menace d’intervention martelée sans souci de ménager les formes par Tebboune, la gravité de ce message, sont d’abord et avant tout l’indicateur de la gravité de la situation et de l’impasse dans laquelle se trouve le régime tunisien. Afficher un interventionnisme décomplexé et une suzeraineté et une « protection » déclarées sur la Tunisie est très coûteux politiquement autant pour le régime algérien que tunisien. Elle est encore plus coûteuse pour ce dernier qu’elle dessert et fragilise. Apparaitre comme devoir sa protection à un État étranger et que celui-ci se donne le droit de l’affirmer à la face du monde, humilie et décrédibilise. Kaïs Saied en sort rapetissé et rabaissé. Que son protecteur se sente obligé de devoir bousculer les convenances et le bousculer par la même, suppose une perception plus qu’inquiète de la situation de son régime.

L’indicateur de gravité de la situation est aussi dans le fait que Tebboune ait eu besoin d’affirmer publiquement une mise en tutelle alors que celle-ci s’exerce déjà de fait pleinement. Elle s’exerce sur le cœur de l’État tunisien, sur des sujets régaliens stratégiques et symboliques. L’accord de coopération militaire et sécuritaire signé le 7 octobre 2025 à Alger par le ministre tunisien de la défense Khaled Shilie au nom du président Kaïs Saied confère officiellement des prérogatives à l’armée et aux services algériens pour intervenir en Tunisie. L’accord précise aussi que l’Algérie peut mettre ses troupes à disposition pour apporter son appui sur demande du régime tunisien. Il y est précisé que les forces algériennes en intervention sur mandat du président tunisien pourraient accéder aux institutions tunisiennes dans le cadre de leur mission. Ce qui implique que l’armée algérienne peut se déployer autour de l’Assemblée ou du palais de Carthage ou dans les ports. L’armée algérienne est ainsi mise à disposition de la protection du régime de Kaïs Saied.

Dans le procès pour « complot contre la sureté de l’État » qui a touché 34 opposants politiques parmi les plus importants avec de lourdes peines jusqu’à 45 ans de prison, le dossier d’accusation reposait largement sur un rapport fourni par les services algériens comme l’indique explicitement le dossier (lire commentaire 2) . Ce rapport de type strictement informatif qui n’est conforté ou contredit par aucune enquête servira de base à l’instruction et aux peines prononcées.

La présence directe d’agents de sécurité algériens dans des opérations de répression en territoire tunisien est signalée par beaucoup de témoins et militants de droits de l’Homme. L’ancien ministre tunisien Kamel Jendoubi l’a rapporté également dans une tribune dans le journal Le Monde.

Dès lendemain de la manifestation du 25 juillet, les autorités algériennes ont décidé d’augmenter le volume de fourniture d’électricité à la Tunisie alors même que les tensions sont fortes sur le réseau électrique algérien qui a vu des régions connaitre un black-out à l’instar de l’Est algérien dans la nuit du 14 au 15 juillet. Un tel effort indique la forte inquiétude des autorités algériennes.

Juste avant les manifestations, inquiète de l’absence de cohérence d’un régime tunisien tiraillé par des tendances centrifuges qui se sont renforcées par la perspective de la succession de Kaïs Saied dont l’état de santé se dégrade, l’Algérie s’est trouvée contrainte d’intervenir plus directement auprès des différentes parties du régime pour tenter d’y palier. Dans un contexte de rivalités, c’est de l’intérieur même du régime que fuitent les informations et les confidences sur cette ingérence pour finir par s’étaler dans la rue et nourrir le ressentiment. Il n’est pas exclu qu’une partie de ceux qui les diffusent, cherche déjà à se disculper et à mettre un pied hors du régime pour préserver leur avenir.

C’est cette extrême fragilité du régime tunisien qui préoccupe son protecteur algérien. C’est elle à l’origine de l’intervention de Tebboune dont le caractère intempestif, inopportun et blessant pour les Tunisiens n’est que la résonnance du désarroi qui traverse le régime tunisien.

La fable de Marzouki et les Émirats.

En voulant attribuer les difficultés de Kaïs Saied à un complot terroriste fomenté par les Émirats, les propos du président Tebboune agitent un épouvantail pour masquer la crise de régime à Tunis. Cependant ses propos sont démentis et décrédibilisés par l’argumentaire du régime algérien lui-même. L’intervention de Tebboune a été précédée et préparée par une campagne de presse qui en donnait les éléments de langage, centrés sur l’ancien président Moncef Marzouki présenté comme un terroriste et surtout agent des Émirats pour donner corps à ce complot émirati. Un argumentaire qui montre la légèreté en même temps que les contre-vérités de ses allégations.

La plus grossière et la plus décrédibilisante de ces contre-vérités est celle qui présente Moncef Marzouki comme un agent des Émiratis alors même qu’ils sont, et toujours de nos jours, ennemis irréductibles.

Farouchement opposés aux printemps arabes, les Émirats ont été aux premières lignes pour les combattre et ont voulu la tête de Marzouki et l’ont obtenue dans un alignement d’ailleurs avec la position algérienne qui, désireuse de désamorcer la dynamique des printemps arabes qui la menaçait à ses frontières, a parrainé l’alliance entre Nidaa Tounes et Ennahdha, expulsant du champ du pouvoir Marzouki. À l’élection présidentielle de 2014 comme à celle de 2019, les Émirats se sont mobilisés contre sa candidature, comme l’Algérie d’ailleurs.

« Le congrès arabe », la fondation de Marzouki au travers de laquelle il poursuit son activité politique à l’international, est au contraire proche de la Turquie et du Qatar qui la financent et soutiennent ses rencontres organisées à Sarajevo. Turquie et Qatar qui, il faut le rappeler, sont des alliés de l’Algérie et ses principaux investisseurs. Comment peut-on croire à la fable d’un Marzouki ourdissant un complot pour le compte des Émirats ? Les réelles motivations sont bien ailleurs.

L’influence de Marzouki n’est plus significative aujourd’hui en Tunisie et une partie importante de l’opposition attribue une part de l’échec de la transition à son mode de gouvernance. S’il est mis en avant, c’est pour tenter de créer une polarisation artificielle entre lui et Kais Saïd pour désamorcer l’actuel mouvement de protestation, en diviser les acteurs et en détourner une partie.

Ce n’est donc pas aux Émirats que s’adresse Tebboune dont il faut par ailleurs rappeler l’attitude conciliante et les propos publics bienveillants à leur égard jusqu’en 2023 où la pression des services de renseignement, au prix d’une crise au sommet, l’a contraint à un langage de fermeté.

Mais à qui s’adressait donc Tebboune ?

Le message de Tebboune : une adresse aux acteurs institutionnels tunisiens et à l’armée tunisienne.

C’est d’abord et avant tout aux acteurs institutionnels tunisiens que s’adresse le message de Tebboune pour les édifier sur la détermination de l’Algérie à porter à bout de bras le régime de Kaïs Saied et à ne permettre ni qu’il ne tombe ni qu’il change dans son alignement sur l’Algérie.

Il s’adresse au régime gagné par l’inquiétude pour le rassurer et l’encourager à reprendre l’initiative.

Il veut chasser le doute dont il sait qu’il s’est insinué dans les arcanes du régime et les institutions.

Mais c’est surtout une mise en garde à tous les acteurs institutionnels tentés par le changement ou par l’écoute de ceux qui le désirent.

Le message s’adresse surtout à l’armée tunisienne.

Celle-ci, le 21 mai 2026, dans un geste inédit, avait choisi de rompre avec sa traditionnelle réserve par un communiqué qui avait résonné comme un coup de semonce dans le contexte d’aggravation de la crise politique et sociale en Tunisie.

Elle y déclarait son refus de se laisser « entrainer dans les rivalités et surenchères politiques », y affirmait « sa neutralité et son indépendance » et rejetait tout doute sur celles-ci. Ce communiqué qui réaffirme l’attachement à son caractère républicain, qui n’évoque pas de loyauté au chef de l’État malgré son titre de chef des armées mais plutôt la loyauté aux « intérêts supérieurs de la nation », reprenait la terminologie de la constitution de 2014 honnie par Kaïs Saied.

Ce communiqué a été lu dans la société et parmi les acteurs politiques et institutionnels comme une volonté de se distinguer du régime de Kais Saied et de ne pas porter la responsabilité de son échec. L’armée tunisienne n’a pas toujours été neutre comme voudrait le faire croire le mythe construit après janvier 2011. Même si elle n’était pas au cœur du pouvoir, elle a soutenu celui-ci sous les autocrates Bourguiba et Ben Ali. Mais lors de la révolution de 2011, elle a joué un rôle décisif en refusant de réprimer le soulèvement et en accompagnant la transition démocratique. Elle a protégé les institutions au moment où l’appareil sécuritaire s’effondrait, sans chercher à confisquer le pouvoir. Ce qui lui a valu un immense capital symbolique. C’est précisément ce capital qui est aujourd’hui en train de s’éroder.

L’armée tunisienne n’est ni isolée (y compris par rapport à l’extérieur où elle entretient de nombreux rapports de collaboration y compris avec l’OTAN et les pays occidentaux) ni dépourvue de culture politique pour ne pas constater l’impasse dans laquelle s’installe la Tunisie où la dérive autoritaire s’accentue sans que les promesses de stabilité et de prospérité de Kaïs Saied qui devaient la légitimer, ne soient tenues. Elle ne peut ignorer le risque d’une explosion sociale et elle a toujours la mémoire du contexte qui a précédé la chute de Ben Ali et de son reflexe salutaire qui, en se désolidarisant du régime, lui a permis de se préserver et de préserver les institutions du pays. Elle se retrouve aujourd’hui devant la même équation.

Par ailleurs, la trop forte proximité algérienne la met mal à l’aise et elle s’en sent menacée quand elle constate l’état exsangue dans lequel a été mise l’armée algérienne par les interminables purges et règlements de compte politiques.

Sachant la primauté du prisme militaire chez les autorités algériennes, il est bien évident que le message de Tebboune s’adresse surtout à l’armée tunisienne.

Mais à tous les acteurs institutionnels tunisiens auxquels s’adresse le message de Tebboune, pour les rassurer ou les mettre en garde, le message dis : il n’y aura pas de changements en Tunisie et l’Algérie s’y opposera même au prix d’une intervention !

La leçon non apprise du Sahel

Ce que fait l’Algérie actuellement avec la Tunisie reproduit exactement ce qui s’est produit au Sahel avec le basculement des pays sahéliens d’alliés stratégiques à pays hostiles. Ce basculement s’explique pour une large part par l’arrogance de puissance régionale de l’Algérie et sa prétention à imposer sa tutelle à ces pays.

Il n’est pas fortuit que l’acte de rupture inaugural, la dénonciation des accords d’Alger de 2015, se soit justifié, dans un communiqué officiel malien, par le fait que « les autorités algériennes considèrent le Mali comme leur arrière-cour ou un État paillasson, sur fond de mépris et de condescendance ». Cette arrogance en même temps qu’elle faisait monter le ressentiment à l’égard de l’Algérie, rendait cette dernière aveugle aux changements qui intervenaient sous ses yeux dans ces pays.

Ne pourrait-on pas appliquer cette sentence aux derniers propos de Tebboune sur la Tunisie ? Ses propos irrespectueux ont blessé la fierté des Tunisiens et fait monter leur ressentiment à l’égard de l’Algérie. Une montée des protestations était prévisible et une première initiative en donne déjà la mesure. Plus de 400 personnalités tunisiennes d’horizons politiques divers dont une quarantaine ayant exercé de hautes responsabilités au sein de l'État parmi lesquels une dizaine d'anciens ministres, des dizaines d’universitaires et chercheurs et des dizaines d’artistes ont immédiatement réagi et signé une déclaration « La souveraineté nationale n'est ni négociable, ni partageable, ni délégable » Ils exigent « le respect absolu de l'égalité souveraine entre les deux États et (le) principe de non-ingérence », refusent « toute formulation qui pourrait laisser entendre qu'un État étranger disposerait d'un droit de protection, de regard ou d'intervention sur les affaires tunisiennes ».

Aux propos de Tebboune évoquant un complot émirati, elles répondent que « la fragilisation actuelle de l'État tunisien résulte avant tout des choix des autorités en place, dont les politiques ont affaibli les institutions, l'État de droit et la capacité du pays à défendre pleinement ses intérêts sur la scène internationale ». Pour conclure : « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain. Elle n'acceptera aucune forme de tutelle, d'où qu'elle vienne ». Mais ici et là, depuis plusieurs horizons, des voix s’élèvent, même au plus haut niveau de la diplomatie tunisienne y compris parmi ceux qui l'ont dirigée, et même s’ils y mettent les formes, les propos de Tebboune ont été jugés « très maladroits et peu convenables ». «On n’a pas le droit de parler d’un autre pays sans son consentement» comme on peut le lire des propos de l’ancien ministre des affaires étrangères Ahmed Ounaïes ou du diplomate Ezzeddine Zayani .

Comme au Sahel, Tebboune vient d’offrir à la diplomatie marocaine une opportunité inespérée et l’occasion d’une belle revanche. Sans rien faire, elle n’a qu’à attendre pour en recueillir les fruits selon le principe tactique attribué à Napoléon : « « N’interrompez jamais votre ennemi lorsqu’il est en train de faire une erreur »

La peur de la contagion tunisienne comme unique mobile

On ne construit pas la sécurité d’un pays en tentant de vassaliser son voisin. Une telle prétention est une folie et les retours-de bâton n’en seront que plus terribles. Une sécurité se construit par des alliances et non par des oukases. Le monde nous l’enseigne quotidiennement. Une telle prétention est une folie encore plus à l’égard d’un pays, la Tunisie, qui dispose d’une société des plus vives dans le monde arabe. C’est le pays qui a vu naitre le premier syndicat autonome et authentiquement national de l'époque coloniale dans le monde arabe. C’est le pays qui a vu naitre la première ligue des droits de l’homme en Afrique et dans le monde arabe. Il n’est pas fortuit que le printemps arabe y ait démarré et il n’est pas exclu qu’il puisse y renaitre.

C’est cette possibilité qui hante le régime algérien toujours sous le trauma du Hirak. Une possibilité qu’il voudrait empêcher avant même qu’elle advienne. Le régime de Kaïs Saied est la digue contre la possibilité de contagion démocratique et de modernité. L’endiguement de cette possible influence est l’axe principale de la politique algérienne vis-à-vis de la Tunisie, depuis janvier 2011, sous Bouteflika comme aujourd’hui sous Tebboune,

Ce n’est pas la Tunisie qui est une ligne rouge pour l’Algérie. C’est le régime de Kaïs Saied qui est une ligne rouge pour la survie du régime algérien.

Sortir de l’arrogance et de la condescendance

Comme tous les autres peuples, nous avons raison d’être fiers de notre histoire et de ce que nous sommes. Mais pour avancer nous nous devons de nous interroger. Et c’est aussi en se confrontant aux autres qu’on peut le faire.

Alors que nous nous réjouissons en 2026 de voir une femme présidente de l’Assemblée nationale, on oublie qu’elle est toujours sous la tutelle de son mari. Les femmes tunisiennes en ont été affranchies en 1956, il y a 70 ans et 3 générations… Et au moment où des débats stériles sur la place des langues sont instrumentalisés en Algérie, il faut rappeler que la Tunisie est le pays le plus arabisé du Maghreb nettement plus que l’Algérie. Mais aussi le plus bilingue, nettement plus que l’Algérie. C’est une des raisons pour lesquels la modernité y a éclos plus tôt et y est plus affirmée.

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