Il est triste de constater que la dérive libérale de la gauche a également touché les laïcs. Ils ne s'intéressent plus qu'à la science et à la consommation, et ne s'éveillent à l'éthique et à la politique que par télécommande, tant qu'elles sont à la mode, donc aplaties sur le présent immédiat. En fait, ils se sont moqués de l'oppression israélienne pendant des décennies : il était même cool d'aller à Jérusalem. Au contraire, ces jours-ci, ils sont enflammés par l'idée d'une nouvelle croisade pour sauver la Palestine.
Seulement, ils ne veulent pas le faire : les catholiques, le pape en tête, devraient le faire, peut-être pour être martyrisés. Ils n’ont pas abandonné leur iPhone pour ne pas financer le principal donateur d’Israël. Mais imaginez : la commodité d’être laïque est qu’elle les exempte de toute contrainte, notamment morale (la morale est considérée comme une forme d’oppression machiste et traditionaliste, comme la communauté), tout en leur permettant d’exiger que ceux qui ont des valeurs se comportent comme des saints pour ne pas perdre toute légitimité (ce qu’ils nient de toute façon). Gardiens et censeurs de la cohérence de l’autre, jamais de la leur : ce sont les néolibéraux, même ceux qui pensent ne pas l’être.
Se mêler à une procession de fidèles qui se rendent à Rome pour le Jubilé avec des pancartes qui citent de manière inappropriée des phrases de l’Évangile (les deux ou trois habituelles) auxquelles on ne croit pas, est une sinistre instrumentalisation, sinon une provocation. Je n’aime pas les pèlerins, tout comme je n’aime aucune forme de mobilité, de migration, de tourisme, de technologie et de mondialisme commercial ou pseudo-humanitaire. Et pourtant, je dois les défendre, les jeunes pèlerins, ou plutôt les féliciter pour leur modération : si cela ne tenait qu’à moi, je battrais ceux qui infiltrent la manifestation de quelqu’un d’autre et je ne les chasserais pas tout simplement. Et donc ceux qui vont ailleurs pour se comporter comme s’ils étaient chez eux : j’aime la différence et la différence n’existe que tant qu’elle résiste à l’impérialisme consumériste, matérialiste et scientiste et à son homologation planétaire.
Les régurgitations actuelles de l'anticléricalisme à la sauce "woke" n'ont rien à voir avec l'émancipation des peuples (qui pue d'ailleurs le populisme pour les pontes et les laïcistes) ; elles sont au contraire totalement organiques aux besoins du néo-capitalisme en difficulté : celui-ci ne peut tolérer la critique du nihilisme individualiste et de l'hédonisme utilitariste qui le fondent, et détourne donc le mécontentement des gens vers toute institution qui n'est pas parfaitement alignée dans le culte de la liberté privée.