Les dessous et les vertus d’un scandale mondial

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Dénoncée par les uns, attaquée par les autres au moyen du piratage informatique, la divulgation des «Panama Papers» pose, chez nous comme ailleurs, au moins un problème d’équité fiscale …

A l’heure où nous écrivions ces lignes, Inkyfada, le site électronique censé communiquer les informations relatives aux Tunisiens cités par les «Panama Papers», est inaccessible. Une dépêche de l’AFP fait état d’une «grave attaque informatique» et rapporte de la bouche de la responsable du site que l’attaque aurait été «orchestrée de plusieurs endroits»... Cette version rejoint d’ailleurs des informations publiées sur la page Facebook du site en question.

Plus tôt dans la journée, un premier article avait cependant été publié auquel les internautes ont pu avoir accès. Il mettait en cause une personnalité politique de premier plan, à savoir Mohsen Marzouk. Les informations concernent toutefois un échange de mails entre l’intéressé et le cabinet d’avocats panaméen d’où est partie cette vaste fuite, Mossack Fonseca.

Et il ne s’agit, selon le contenu de ces mails, que de s’enquérir des modalités en vue de l’ouverture d’un compte. L’article d’Inkyfada précise que cette démarche n’a pas eu de suite mais révèle qu’elle a quand même eu lieu en pleine campagne électorale, entre les deux tours de la présidentielle, et alors même que l’intéressé dirigeait la campagne du candidat Béji Caïd Essebsi...

Elle indique enfin que des tentatives en vue d’entrer en contact avec M. Mohsen Marzouk pour des éclaircissements sont restées sans résultat et conclut par ces mots : «Difficile de savoir quelles étaient donc les finalités des emails de Mohsen Marzouk, mais sa seule prise de contact avec le cabinet et ses différents emails nécessitent de la part de l’intéressé des explications, lui qui veut s’imposer comme réformateur et leader dans la scène politique tunisienne.»

Il convient d’ailleurs de préciser ici que, en soi, l’ouverture d’un compte au Panama ou dans quelque autre paradis fiscal n’est pas nécessairement un délit.

Elle soulève cependant des questions autour de ses motivations, notamment en matière de respect de ses obligations vis-à-vis du fisc.

Mais ce qu’il faut dire est que l’attaque informatique à laquelle on assiste est un acte désespéré qui ne fera qu’attiser la curiosité citoyenne autour des révélations attendues, quoi qu’on puisse penser par ailleurs du principe de ces fuites et de leur utilisation par les médias, dans la mesure où elles peuvent être considérées comme une violation de la vie privée des personnes. Les informations restent aux mains du Consortium international des journalistes d’investigation, qui les a lui-même reçues du journal allemand Suddeutsche Zeïtung, et la divulgation du reste des autres informations n’est donc qu’une affaire de temps.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que la réaction des autorités tunisiennes à cette opération n’est pas négative, si l’on en croit en tout cas le gouverneur de la Banque centrale, M. Chedly Ayari, qui a affirmé hier que les noms figurant sur la liste seraient examinés ainsi que les informations qui s’y trouvent.
Il est certain que la divulgation des informations des «Panama Papers» pose toutes sortes de questions, aussi bien quant à leur opportunité que quant aux noms qui y sont cités.

On note d’ailleurs que le nom de Poutine, ou plus exactement d’un de ses amis d’enfance, violoncelliste de son métier, a provoqué à Moscou une réaction consistant à dire que cette vaste opération médiatique était une manœuvre essentiellement politique et qu’elle n’avait pas d’autre but que de fragiliser le président russe dans la perspective des prochaines élections. L’hypothèse est très défendable.

Mais les révélations concernant des responsables du Parti communiste chinois pourraient donner lieu exactement aux mêmes explications et aux mêmes discours. D’autant que les autorités chinoises affichent en public une guerre contre la corruption... On assiste du reste à un embargo sur le territoire chinois au sujet de tout ce qui se rapporte aux révélations des «Panama Papers», à l’exception de réactions de dénonciation publiées dans des médias officiels.

On se gardera de nier ici le fait que le scandale en question puisse entrer, d’une façon ou d’une autre, dans cette guerre subtile qui se joue aujourd’hui entre les grandes puissances, non plus par l’usage des armes, ni à travers les joutes oratoires enflammées, mais de façon plus sournoise, à travers l’inoculation d’informations sensibles au moment opportun.

Toutefois, on se gardera aussi de laisser ces considérations occulter une donnée de base, à laquelle nous invitons le lecteur de ces lignes à accorder toute son attention : Comment peut-on demander au citoyen de condition modeste de s’acquitter de ses obligations fiscales de manière à ce que l’Etat puisse mener son travail au service du développement du pays si, dans le même temps, on ferme les yeux sur le fait que les plus riches utilisent leurs richesses afin de se soustraire à ces mêmes obligations ?

Et comment peut-on laisser les gouvernants de nos pays nous parler de réformes si, à notre insu, ils continuent de faire vivre un système financier occulte ?
La question est posée depuis quelque temps à l’échelle internationale. Les paradis fiscaux sont soumis actuellement à une pression afin qu’ils se joignent à la communauté des pays qui pratiquent l’échange automatique d’informations. Il s’agit de les amener à cesser d’alimenter l’escroquerie à l’échelle mondiale, aussi bien sur le plan financier et fiscal que sur le plan moral.

On pourrait d’ailleurs considérer que la cible principale de cette fuite, c’est l’Etat de Panama lui-même : un pays qui a feint des réformes et qui a obtenu de cette façon que son nom soit ôté des listes noires des paradis fiscaux, mais qui se comporte, avec quelques autres, en continuant de protéger l’opacité des opérations financières.

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