À l'attention de la rédaction du journal Les Semeurs,
Madame, Monsieur le Rédacteur en chef,
C’est avec beaucoup d’intérêt que je suis l’animation du débat d’idées et d’analyse géopolitique sur votre plateforme Les Semeurs.
Suite à la parution récente des prises de position publiques de l’ancien diplomate M. Elyes Kasri concernant les relations algéro-tunisiennes et les équilibres stratégiques régionaux, j’ai rédigé une contribution visant à apporter un éclairage méthodique et factuel sur ces questions cruciales pour nos deux nations sœurs.
En tant que citoyen algérien mon objectif à travers cette tribune — intitulée « En Réponse à Elyes Kasri : Quand la spéculation géopolitique se heurte au principe de réalité » — est de déconstruire avec rigueur les contresens techniques et les thèses alarmistes, tout en réaffirmant les principes cardinaux de souveraineté, de non-ingérence et de partenariat stratégique équilibré entre l'Algérie et la Tunisie.
Afin d'enrichir le débat pluriel au sein de vos colonnes, je vous prie de bien vouloir trouver ci-dessous le texte intégral de cette contribution, structuré avec chapeau et titres explicites. À vous de voir si cette contribution a sa place dans vos colonnes.
Je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur le Rédacteur en chef, l'expression de mes salutations distinguées.
En Réponse à Elyes Kasri : Quand la spéculation géopolitique se heurte au principe de réalité
Abderrahmane Cherfouh
Au regard des récentes prises de position publiques qui alimentent un climat d'inquiétude injustifié, il m'a paru essentiel d'apporter ma contribution au débat sur les enjeux stratégiques entre nos deux nations. Face aux postures alarmistes et aux contresens techniques qui cherchent à altérer la perception des relations entre l'Algérie et la Tunisie, cette contribution s'attache à déconstruire les chiffres avec méthode, tout en réaffirmant la profondeur des liens fraternels, institutionnels et énergétiques qui unissent nos deux pays.
Introduction : Autopsie d'une alarme injustifiée
Quand l'auteur redescend dans l'arène pour régler ses comptes avec son obsession algérienne et tenter d'altérer les relations plus que privilégiées entre l'Algérie et la Tunisie, c'est armé de ses instruments de prédilection qu'il s'avance : l'invective, le catastrophisme et la spéculation géopolitique. Persuadé de révéler de redoutables périls secrets, il ne fait en réalité que batailler contre ses propres chimères et projeter ses inquiétudes personnelles sur la scène régionale.
Cette fois, le voilà investi d'une mission divine : drapé dans la posture du prophète d'incertitudes ou du nouveau messie éclairé, il se prétend seul apte à mener le noble combat pour le salut de la nation. S'adressant à l'opinion publique tunisienne comme à un peuple mineur qu'il faudrait alerter contre un mystérieux danger d'Alger, il décrète que son pays serait menacé d'un effacement ou d'une sanction énergétique qui le condamnerait à vivre dans le noir. En instrumentalisant la peur pour se tailler un costume de sauveur, l'ancien diplomate accumule les contresens techniques, les contrevérités économiques et les manipulations politiques. Une remise au point méthodique s'impose point par point.
I. Sur la thèse de l'espace vital et l'affaire d'Oran : De l'analogie outrageante à la spéculation sans preuve
La réalité des faits sécuritaires contre la théorie du complot :
M. Kasri présente l'opération d'Oran comme une mise en scène, en invoquant l'itinéraire supposé des 61 ressortissants à travers le territoire. Or, réduire un acte de vigilance sécuritaire transfrontalière à une pure fiction narrative constitue une légèreté inacceptable lorsqu'il s'agit de la sécurité des États. L'absence de tous les détails publics ne dispense personne d'examiner les faits avec rigueur : transformer des soupçons en certitudes pour accuser un État voisin de fabrication de complots relève de la pure spéculation polémique.
Le dérapage sémantique et la dérive historique :
Assimiler la coopération algéro-tunisienne à la doctrine de l'espace vital historiquement associée aux régimes expansionnistes nazis ou soviétiques est une outrance verbale d'une gravité inouïe, qui disqualifie son auteur. La Tunisie et l'Algérie ne partagent pas une relation de vassalité ou de pré carré, mais un partenariat sécuritaire organique fondé sur une continuité stratégique, la souveraineté partagée et le respect strict de la non-ingérence face aux menaces asymétriques et au terrorisme. Une coopération bilatérale s'évalue sur des actes et des protocoles souverains, non sur des analogies historiques abusives.
II. Sur le Sahara occidental et le prétendu vent de panique à Alger : Les faits contre la méthode Coué
La permanence du Droit international face aux récits de circonstance :
Présenter la diplomatie algérienne comme confrontée à un effondrement irréversible relève de la méthode Coué. La position de l'Algérie sur la question du Sahara occidental ne repose pas sur des humeurs mais sur l'alignement constant avec les doctrines de décolonisation de l'ONU et le droit à l'autodétermination. Si les évolutions diplomatiques récentes et les positions d'autonomie font l'objet de débats au Conseil de Sécurité, prétendre qu'Alger bascule dans une panique interne est une grille de lecture simpliste qui substitue le désir de l'auteur à l'analyse objective des réalités géopolitiques.
La fiction de la rente géopolitique :
Qualifier plus d'un demi-siècle d'engagement diplomatique algérien en faveur des principes de décolonisation de simple rente ou de paravent idéologique traduit une méconnaissance profonde des fondements doctrinaux de l'État algérien depuis 1962. L'Algérie ne subit aucune crise de nerfs : elle maintient une trajectoire de principe face aux fluctuations des alliances conjoncturelles.
III. Sur la prétendue offensive diplomatique marocaine : Rejet d'un récit de propagande unilatéral
La réalité d'un statut juridique inchangé face à la politique du fait accompli :
Évoquer de prétendus succès éclatants de la diplomatie marocaine relève d'une lecture biaisée et superficielle des réalités internationales. Sur le plan du Droit international, le Sahara occidental reste, selon la jurisprudence constante de l'ONU et de la Cour internationale de justice (CIJ), un territoire non autonome en attente de décolonisation. L'adoption récente à la Quatrième Commission de l'ONU de la résolution par une écrasante majorité de 152 États réaffirmant le droit inaliénable du peuple sahraoui à l'autodétermination en apporte la preuve flagrante. Aucune déclaration de circonstance, aucune transaction diplomatique bilatérale ne peut supplanter cette légalité internationale.
La fable de l'isolement dans le Golfe et au Moyen-Orient :
Prétendre que l'Algérie subirait un « isolement total » auprès des monarchies du Golfe relève de la spéculation géopolitique la plus élémentaire. Les relations entre l'Algérie et les capitales du Golfe — qu'il s'agisse de Riyad, Doha ou Koweït — s'inscrivent dans le cadre de partenariats stratégiques bilatéraux denses, de concertations de haut niveau et d'une coopération étroite au sein de l'OPEP+ et des instances internationales. Confondre des convergences d'intérêts économiques bilatéraux avec un blocage systématique contre Alger traduit une méconnaissance des subtilités de la diplomatie arabe.
Le sophisme du « refroidissement africain » :
Soutenir que le continent africain se détournerait des principes fondamentaux de décolonisation est une contre-vérité flagrante. La République Sahraouie demeure un membre fondateur de plein droit de l'Union Africaine (UA), siégeant aux côtés de toutes les nations du continent. L'engagement de géants africains ainsi que de nombreuses capitales auprès de la légalité internationale prouve que la doctrine africaine de rejet du fait accompli territorial reste parfaitement vivante. Réduire les dynamiques complexes d'un continent entier à l'ouverture de quelques représentations consulaires de circonstance relève de l'illusion d'optique.
L'illusion des représentations symboliques et des ralliements de circonstance :
M. Kasri confond délibérément la gesticulation médiatique et les actes juridiques probants. L'ouverture de représentations diplomatiques de façade ou l'obtention de soutiens politiques monnayés ne constituent en rien une reconnaissance juridique de souveraineté. Le Conseil de sécurité et l'Assemblée générale de l'ONU continuent de fonder leur doctrine sur le droit inaliénable à l'autodétermination et sur un processus de décolonisation inachevé. Présenter le dossier comme tranché en faveur de Rabat est une contre-vérité flagrante et une reprise acritique du récit de la partie adverse.
IV. Sur le nouveau paradigme militaire : La dramatisation ne constitue pas une preuve
L'épouvantail de la guerre totale :
Évoquer un scénario de guerre totale, de frappes en profondeur et l'implication imminente des superpuissances permet à l'auteur de construire un récit spectaculaire et anxiogène. Cela ne démontre en rien que les acteurs régionaux recherchent un tel affrontement. La prudence stratégique consiste à évaluer rigoureusement les risques, non à transformer chaque posture militaire en annonce de guerre inévitable.
La fonction dissuasive et défensive :
La modernisation des capacités militaires algériennes s'inscrit dans un contexte d'instabilité chronique au Sahel et de défense des frontières nationales. L'Algérie a toujours maintenu une doctrine strictement défensive et un attachement viscéral à la souveraineté des États. Vouloir transformer un dispositif de dissuasion en volonté d'expansion ou d'ingérence chez les voisins relève du procès d'intention.
V. Sur les risques prétendus pour la Tunisie : Défendre la souveraineté sans fabriquer une menace
Le respect de la souveraineté tunisienne :
La Tunisie est un État souverain, doté d'institutions solides et d'une armée nationale respectée. Affirmer que la coopération sécuritaire avec Alger dissimule un projet de vassalisation est une offense faite à la Tunisie elle-même. La proximité géographique et l'asymétrie de taille entre deux partenaires ne constituent pas la preuve d'une volonté de domination.
Le principe de réalité et la mémoire des faits :
Les relations tuniso-algériennes reposent sur des liens historiques, humains, économiques et sécuritaires indissociables. L'Algérie a systématiquement répondu présente pour apporter un soutien financier, énergétique et sécuritaire à la Tunisie lors de ses moments de crise les plus aigus. On ne peut réduire cette solidarité stratégique à un rapport de force en ignorant délibérément les bénéfices mutuels de cette relation bilatérale.
VI. Sur la manipulation des échéances de 2029 : L'art de la spéculation politique
L'ingérence supposée :
M. Kasri affirme que le pouvoir algérien chercherait à exporter un climat d'urgence sécuritaire pour influer sur le calendrier institutionnel et électoral tunisien de 2029. Ce scénario est peut-être concevable dans l'imaginaire théorique de l'auteur, mais concevable ne signifie pas démontré. Sans indices concrets ni preuves matérielles, accuser un État partenaire de vouloir déstabiliser la vie républicaine de son voisin demeure une pure conjecture.
Un agenda souverain :
Le calendrier politique de la Tunisie relève exclusivement de la volonté du peuple tunisien et de ses institutions. Prêter à Alger des projets d'ingérence électorale sans le moindre fondement participe de cette volonté délibérée d'entretenir un climat de suspicion généralisée.
VII. Sur les enjeux énergétiques et le Transmed : Déconstruction des contrevérités et des contresens techniques
Le piège de la rupture énergétique :
Préconiser la remise en cause brutale des accords énergétiques et du gazoduc Transmed au nom d'un affranchissement géopolitique relève d'une méconnaissance totale des réalités industrielles et contractuelles. Une politique énergétique souveraine ne se bâtit pas sur des postures théâtrales ou des réflexes de rupture, mais sur des analyses chiffrées, la rentabilité des redevances de transit et la sécurité des approvisionnements nationaux.
L'illusion du découplage stratégique :
Proposer un découplage d'avec l'Algérie au nom d'une neutralité mal comprise revient à nier la géographie. La Tunisie et l'Algérie partagent plus de 1 000 kilomètres de frontière commune. La neutralité tunisienne n'a jamais signifié l'isolement ou la confrontation avec son voisin immédiat. Chacun des deux pays a le droit et le devoir de diversifier ses partenariats internationaux, mais cette souveraineté diplomatique doit s'exercer de part et d'autre sans jamais transformer la diversification en une politique d'hostilité envers le partenaire voisin.
Conclusion : La vigilance est une nécessité, la suspicion n'est pas une stratégie
La tribune de M. Elyes Kasri ne constitue ni un cri d'alerte patriotique, ni une analyse prospective éclairée. Elle s'apparente à une tentative d'injecter du poison diplomatique au cœur d'une relation bilatérale historique et vitale pour la stabilité régionale. À partir d'une opération sécuritaire à Oran, l'auteur a tissé une toile spéculative associant panique diplomatique, escalade militaire et projet d'ingérence électorale. Or, la gravité de ces sujets exige une rigueur factuelle que les invectives et les métaphores catastrophistes ne sauraient remplacer.
Chaque État doit protéger ses frontières, veiller à sa souveraineté, optimiser ses partenariats et défendre ses intérêts stratégiques. La Tunisie comme l'Algérie peuvent et doivent le faire dans la sérénité, sans céder aux prophètes de malheur ni sacrifier la solidarité maghrébine sur l'autel de chimères géopolitiques.
Les intérêts supérieurs des peuples algérien et tunisien commandent une diplomatie indépendante, lucide et fondée sur les faits, la réciprocité et l'histoire partagée. Les hypothèses les plus spectaculaires ne deviendront jamais des vérités par la seule assurance de ceux qui les répètent.