« Si l’écho de leurs voix s’estompe, nous périssons », Mémoire après Auschwitz et la ruine de Gaza

La libération d’Auschwitz, il y a quatre-vingt-un ans, a marqué non seulement la fin d’un lieu industrialisé d’extermination, mais aussi le début d’un engagement juridique et moral. L’Holocauste fut la destruction systématique de la communauté juive européenne, une tentative d’éliminer un peuple de la terre. Six millions de Juifs ont été assassinés parce qu’ils étaient Juifs, ainsi que des Roms, des personnes handicapées, des prisonniers politiques et d’autres groupes ciblés par un État racial. Ce crime a transformé le droit international. De là est née la Convention sur le génocide, le droit moderne des conflits armés et le principe selon lequel la protection de la vie civile ne doit pas dépendre de l’identité ou de l’opportunisme politique. La mémoire prit une forme institutionnelle. « Plus jamais » devait faire office de loi.

Reconnaître Gaza dans le même cadre moral ne minimise pas la souffrance juive, au contraire, cela prend au sérieux les leçons tirées de cette souffrance. L'ordre juridique d'après-guerre a été en grande partie construit par des juristes, des universitaires et des survivants qui ont compris que la seule réponse durable au génocide était l'application cohérente de règles universelles. La promesse n'était pas que le traumatisme d'un peuple garantirait une exemption morale à un État qui prétend agir en son nom, mais que la destruction de tout peuple serait reconnue comme une agression contre l'humanité en tant que telle.

Ce qui s’est passé à Gaza, et ce qui continue de se produire, doit être jugé selon cette norme universelle. D’immenses zones de vie civile ont été systématiquement détruites, les quartiers résidentiels réduits en ruines, les hôpitaux et universités inopérants, les systèmes alimentaires démantelés, les réseaux d’eau et d’assainissement dévastés. Une population déjà confinée sous un blocus de longue durée a été soumise à des déplacements massifs, à des bombardements répétés et à des conditions de vie que les agences humanitaires décrivent comme incompatibles avec la survie. Il ne s’agit pas d’excès épisodiques, mais d’un modèle soutenu qui frappe les fondements mêmes de l’existence collective.

La Convention sur le génocide, rédigée dans le sillage de l'Holocauste, reconnaît qu'un peuple peut être détruit non seulement par des meurtres immédiats, mais aussi par la création délibérée de conditions de vie calculées pour provoquer sa destruction physique, en tout ou en partie. La famine, les déplacements forcés, le refus de soins médicaux et les attaques contre les infrastructures civiles entrent dans ce cadre lorsqu'ils sont accompagnés de l'intention requise. L'interdiction est absolue. Elle ne disparaît pas face à des arguments de sécurité, ni n'est suspendue parce qu'un État porte la mémoire historique de la persécution.

Ici, le poids moral de l'histoire juive rend le moment plus douloureux, et non moins. L'expérience juive de la persécution et de l'extermination a donné au monde certaines des voix les plus claires pour insister sur le fait que le droit doit limiter le pouvoir. Lorsque le souvenir de cette souffrance est invoqué pour protéger un État du contrôle juridique plutôt que pour renforcer les limites de la violence, l'héritage de ceux qui ont péri entre en tension avec l'ordre juridique construit en leur nom.

Reconnaître le génocide à Gaza ne signifie pas nier la peur israélienne ni minimiser les crimes commis contre les civils israéliens. Le meurtre de civils le 7 octobre a été un crime et un traumatisme qui ont profondément affecté les communautés juives en Israël et dans le monde entier. Le droit international existe précisément pour prévenir de telles atrocités. Il existe aussi pour s’assurer que la réponse à une atrocité ne devienne pas elle-même une campagne de destruction collective. Un crime n’autorise pas un autre. La souffrance historique d’un peuple n’annule pas le droit d’un autre peuple à vivre.

La crise la plus profonde réside dans la réponse du système international. Les tribunaux parlent d’obligations préventives, les agences d’aide avertissent d’un effondrement social, pourtant le soutien militaire, financier et diplomatique continue de manière à rendre possible le comportement que ces mêmes avertissements décrivent. Lorsque l’interdiction du génocide devient politiquement négociable, l’universalité promise après Auschwitz est brisée.

La commémoration sans application n’est pas une fidélité à la mémoire, c’est un retrait de ses implications. Les voix de ceux tués dans les camps de la mort européens résonnent dans des traités et des règlements destinés à empêcher la destruction des peuples partout. Si cet écho s’estompe, ne devint qu’une simple cérémonie, séparée de la responsabilité présente, la mémoire perd sa force protectrice.

Honorer la souffrance juive sous le nazisme signifie défendre le principe selon lequel aucun peuple ne doit faire face à la destruction, à la dépossession ou à la ruine délibérée. Si ce principe n’est pas défendu pour les Palestiniens de Gaza, alors l’héritage juridique et moral de 1945 ne sera pas perpétué, mais sélectivement mis de côté.

« Si l’écho de leurs voix s’estompe, nous périrons. » * L’avertissement nous concerne tous, ainsi que chaque peuple dont l’existence dépend du fait que la loi est plus forte que la vengeance et la mémoire plus forte que le pouvoir.

*L’expression « Si l’écho de leur voix s’estompe, nous périssons » est largement attribuée à Elie Wiesel, un écrivain juif né en Roumanie, survivant de l’Holocauste et lauréat du prix Nobel de la paix. Elle apparaît dans ses réflexions sur l’impératif moral de la mémoire, en particulier telle qu’exprimée dans La Nuit et dans les nombreux discours et essais qu’il prononça et écrivit tout au long de sa vie sur le sujet de la mémoire, de la conscience et de l’héritage de la Shoah.

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