Le Coronavirus et le modèle argentin

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Depuis l’apparition du coronavirus, la terre tourne autour de lui. Parallèlement à cette centralité, toutes sortes de théories - philosophiques, politiques, scientifiques, complotistes et géopolitiques - surgissent sur son origine et les conséquences qu’il entraînera.

Dans l’article « Encerrar y vigilar » publié dans le journal El País le 28 mars 2020, Paul Preciado analyse cette pandémie à partir de la conception biopolitique de Foucault. Le philosophe français a soutenu que le corps vivant est l’objet central de la politique et qu’il n’y a pas de politique qui ne soit celle des corps. Foucault ne faisait pas référence à l’organisme biologique, mais à la production du corps réalisée par le pouvoir, un dispositif qui pénètre et se fait chair dans la singularité.

Dans cet article, partant du principe que les épidémies sont des laboratoires d’innovation sociale et de technologies du pouvoir, Preciado a passé en revue l’histoire de certaines des épidémies mondiales au cours des cinq derniers siècles : lèpre, peste, syphilis, sida et coronavirus. Il a conclu par une équation : « Dites-moi comment votre communauté construit sa souveraineté politique et je vous dirai quelles formes prendront vos épidémies et comment vous vous en sortirez ». Cela implique que le virus reproduit dans la société les formes dominantes de gestion biopolitique.

Preciado divise en deux les stratégies ou types de technologies biopolitiques que les pays ont adoptées face à l’expansion de COVID-19. L’Italie, l’Espagne et la France ont appliqué des mesures disciplinaires : confinement à domicile de toute la population. Le philosophe espagnol n’a pas mentionné que dans ces pays l’isolement a été mis en place tardivement, au milieu de la tragédie, après avoir attendu l’autorégulation et la consommation naturelle du virus.

En d’autres termes, ce n’était pas un mauvais calcul de ces gouvernements, mais une décision qui était le produit de la conception néolibérale, un nouvel exemple de darwinisme social qui sacrifie les plus vulnérables.

La deuxième stratégie, lancée par la Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Hong Kong, le Japon et Israël, était basée sur des techniques de biovigilance. Chez eux, l’accent a été mis sur la détection individuelle du virus par la multiplication des tests et une surveillance numérique constante.

Pour une raison inconnue, Preciado a omis d’inclure le modèle argentin dans son article, ce qui constitue une troisième possibilité et exemple dans le monde.

L’Argentine pour faire face à la pandémie a assumé la décision politique d’une troisième voie : la planification et l’organisation des ressources nécessaires pour le combattre. Une première étape de mise en quarantaine préventive et obligatoire a été configurée, lorsque le virus ne s’était pas encore déchainé dans le pays. Puis il est passé à une deuxième étape, à partir du 13 avril, de quarantaine administrée à caractère communautaire dans les quartiers défavorisés.

La stratégie argentine a consisté à politiser le virus, à prioriser la vie en formant une équipe d’experts, cherchant à aplatir la courbe de contagion pour gagner du temps afin de générer un système de santé équipé et préparé capable de soigner les personnes touchées sans risque de débordement de la structure sanitaire. Il s’agit de prendre soin des plus vulnérables en organisant la communauté, en mettant l’État au service de la santé et du bien-être des populations, en assurant la protection et le confinement économique ainsi qu’une gestion efficace.

Il y a beaucoup de débats parmi certains philosophes sur les changements que le coronavirus apportera au monde. Byung-Chul Han soutient que le capitalisme actuel peut muter et se transformer en un régime de vigilance rigoureuse, de contrôle social et de gestion des vies : un totalitarisme virtuel. Au contraire, Zizek affirme que cette pandémie produira une sortie du capitalisme.

Nous préférons décoloniser la pensée et ne pas adhérer aux fantasmes et aux conjectures euro-centriques que les philosophes d’autres pays soulèvent, avec d’autres histoires et traditions.

En Argentine, parallèlement à la revalorisation de l’État et du secteur public, des indicateurs sont présentés qui permettent de tracer des contours autour de deux signifiants : le soin et le contrôle. Le hashtag #Quedatencasa exprime une décision du gouvernement devenue l’étendard soutenu par la majorité, celui de préserver la vie avant le marché.

La réponse sociale élevée d’observation de l’isolement - à l’exception d’une minorité infaillible de désobéissants - indique l’hypothèse responsable d’une immunisation collective, sachant que prendre soin de soi implique également prendre soin tout le monde, et vice versa.

Il ne faut pas oublier que le néolibéralisme conçoit la santé dans une dimension individuelle et comme une marchandise - une dépense ou un investissement - pas comme une communauté, ni comme un droit. Le coronavirus a poussé la société à se tourner vers l’État pour exiger des soins.

Au-delà du journalisme de guerre, l’avancée de trolls de Marcos Peña [[Premier Ministre du gouvernement Macri] - contre le gouvernement et le misérable individualisme féroce - comme l’action de Paolo Rocca de Techint pour licencier 1500 travailleurs -, laisse entrevoir l’émergence d’une mystique de soins, de solidarité et du contrôle.

Les soins, la solidarité et le contrôle sont organisés non seulement par l’État, mais aussi fondamentalement de manière communautaire et horizontale : syndicats, professionnels de la santé, mouvements sociaux, voisins, artistes et réactions sociales telles que l’offre de milliers de volontaires, formant une énorme équipe de soins.

Nous voyons apparaître une nouvelle relation avec l’autre, qui commence à ne plus être considéré comme un ennemi idéologique ou comme celui qui « me prend ce qui m’appartient », donnant place au prochain avec lequel j’ai une relation accueillante.

Bien qu’il y ait eu des cas de répression policière excessive qu’on ne doit pas laisser passer, le contrôle associé au fait de faire attention n’a pas à être synonyme de fascisme ou de totalitarisme, mais consiste en une action démocratique qui tente d’arrêter la mort non seulement pour l’élite minoritaire, mais pour tout le monde.

Le rôle joué par les forces armées argentines dédiées à la fabrication de masques, au gel d’alcool et à l’assistance à la population, permet de changer l’imaginaire social, confirmant que l’armée formée dans les années Kirchner se différencie des forces qui ont torturé et tué des milliers de personnes dans le pays.

Que se passera-t-il lorsque la pandémie aura cessé ? Le virus ne deviendra qu’un mauvais souvenir, une nouvelle qui a paralysé le monde et ruiné les économies déjà en soins intensifs, ou ce pourrait être une excellente occasion de construire une réalité dans laquelle nous entrons tous.

Le pouvoir va sûrement essayer de revenir à la logique capitaliste, celle-là même qui nous a conduits au désastre, orientée par l’accumulation illimitée de capital, qui génère un système social prédateur. Ce qui se passera dépendra de l’accumulation des forces populaires, de leur désir d’interrompre la marche incessante du capital et de la capacité de créer des modes de vie non néolibéraux.

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