NEGRO….

Négro habitait avec sa mère un minuscule deux-pièces dans un immeuble désuet près de s’effondrer, au fond d’une ruelle sombre et lugubre.

Dans cette ville lumière ; ville enchanteresse qu’était New-York .New-York , avec ses gratte-ciels gigantesques, ses avenues immenses et ses prestigieux monuments….Et les splendides maisons de Brooklyn , bordées de pavés luisants comme de l’or et ornés de jardins remplis de belles roses, ouvertes et épanouies.

Depuis un moment et à longueur de journée, Négro flânait dans les environs de la ville et dans ses vieux et innombrables quartiers .Il était fasciné par les vitrines alléchantes des magasins, les somptueux café-bars et les cinémas éclairés comme des étoiles et illuminés comme Jésus-Christ quand il fut crucifié .Négro était éperdu d’admiration devant New York .Il ne se lassait jamais de parcourir les rues des endroits pittoresques de l’île de Manhattan .Ces trouvailles de Harlem , Brookline Bridge, Central, Park, Village Greenwich, Broadway et son bruyant Times Square e t son théâtre district. Des endroits propices et fabuleux pour avoir un coup de foudre à la Woody Allen, pour s’y perdre et épuiser son vague à l’âme….

Mais à quoi bon se révolter ? Il faisait partie de ces gens opprimés, qui trimeront dur pendant leur jeunesse pour gagner leur pain .Quand il sortait, il tenait par la main sa mère, revêtue d’une robe en jersey toute étriquée et qui sentait bon la lavande. Elle le déposait dans le vieux square avant d’aller travailler dans une société, comme femme de service…L’air souvent hébété et pantois, Négro demeurait longtemps en solitaire adossé à l’arbre voyageur ou perché à la vieille balançoire ; fraîchement repeinte…. Pensif, il observait les enfants qui s’amusaient à jouer et dévisageait les physionomies et les mimiques des passants !

Du haut de ses dix ans, il se sentait une entité à part entière. Il avait remarqué, au cours de ces incursions, une petite fille blonde, frêle et gracile, au regard d’une intensité bleue rare, aux longs cheveux admirablement tressées, au sourire malicieux et à la bouche renflée couleur vermeil. Ebahi, elle plantait étrangement son regard profond et candide en lui, comme si elle scrutait son tréfonds et connaissait ses entrailles. Malgré le supplice qu’elle lui faisait endurer dans son obstination à ne point lui adresser la parole, malgré la souffrance qu’il sentait monter progressivement en lui, il ne pouvait détacher son regard de sa splendeur ! Il se sentait irrémédiablement attiré par elle, remué au fond de son être et absorbé par sa présence entière. Certes, elle était enjouée et rieuse, elle partageait les jeux et plaisirs des autres enfants, mais ne jouait jamais vers lui. Il en ressentait du dépit, car elle évitait ses regards de reproche. Souvent, négro se sentait écrasé par le magnétisme violent qu’elle exerçait sur sa personne. Il voulait la posséder et se déposséder de soi, l’anéantir à jamais , mais aussi la conserver comme un objet précieux soigneusement préservé. Un bibelot bien conservé, un bébé bien gardé.

Négro avait toujours ses dix ans. Il n’en avait cure que de l’aimer et l’idolâtrait à l’infini. Il ne pouvait s’en défaire, pourtant son indifférence et son silence lui crevaient le cœur…Il avait mal partout !de plus en plus mal…

Un grand laps de temps s’écoula, le temps se gâta et les jeux d’enfants au parc se firent rares. Négro réalisa dés lors que cette périodes de rencontres et de promesses muettes est bien révolue .Chaque matin, Chaque matin, négro se réveillait quand le pâle soleil filtrait à travers les carreaux cassés de la vitre. Un frisson le parcourait quand il pensait à la sortie d’école et au passage devant le parc, aux bancs et aires de jeux vides et désertés. Lentement, Négro se lavait le visage et les membres sous l’eau froide du robinet, avalait goulûment son frugal petit déjeuner et s’empressait de sortir, bien coiffé et le cartable usé au dos… Négro faisait souvent piètre figure quand sa mère l’embrassait avant de le quitter…Il l’observait intensément, afin de graver dans sa mémoire d’enfant sensible sa longue silhouette, sa peau dorée, ses cheveux crépus, ses bras dodus et ses lèvres charnues. C’était une femme fatiguée par les soucis de la vie et par les pénibles travaux ménagers, qu’elle effectuait en extra le soir chez des gens aisés. Souvent, elle l’emmenait avec elle, il exécrait ces soirées de « riches » où il se morfondait dans son coin, grignotant un biscuit sec ou les miettes du dîner ! Le boucan l’effrayait, il s’isolait et voguait au loin, fuyant cette amère réalité. Négro voyait de ses propres yeux ces grands banquets où tout le monde s’amusait, dansant lors de fêtes frénétiques et jetait le reste de la nourriture dans la grande poubelle grise de l’immeuble. Les soirées se terminaient en général à l’aube, sa mère le traînait à moitié endormi le long du chemin, en le tançant vertement et en maudissant l’injustice du sort !

Depuis, l’hiver est tombé comme une chape de plomb, l’herbe du square s’est desséchée et les feuilles mortes pendaient lamentablement le long des branches des arbres. Un froid sec pénétrait les corps des passants. Les enfants sont partis, les rêves se sont évaporés, il n’y a plus de regret ! Mais négro ne perdit pas espoir. Il guetta en vain l’apparition de la petite fille blonde. Elle ne revint pas. Désappointé, il ne quittait le square que quand la nuit noire s’abattait sur eux. Il avait la vue brouillée par un flux de larmes, quand il revoyait sa jolie frimousse et il ressentait dans sa gorge comme une arête aux lames acérées qui lui coupait la respiration….Parfois, il avait l’impression de voir son ombre fugitive rôder dans le square newyorkais. Il l’avait tant aimée et convoitée comme un amour futur….Elle avait été le rayon de soleil lumineux qui effaçait les teintes grises et ternes de sa petite enfance.

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