Lycéens Pride

Des mouvements lycéens actuels, on dit bien des choses, mais il reste à en comprendre la dynamique. On peut tenter de faire la liste des revendications, mais on pressent que, dans les formes mêmes du mouvement, quelque chose intervient, en excès. C’est à rechercher ce qui constitue le moteur de ces « interpellations » que vise cet article. Moteur à multiples explosions, sans conteste, mais qui, en son unité, réclame une identification minimale, insuffisante, sans doute, mais cependant nécessaire.

Il y a bien des années que les lycéens, en écho avec les enseignants et personnels d’éducation, réclamaient des moyens supplémentaires, en termes d’encadrement, d’équipements matériels, de suppléance d’enseignants absents (situation d’arrêt maladie, parfois prévisible), et l’ensemble de ces demandes a toujours été traité à la légère par les services du rectorat de chaque académie. N’oublions pas non plus les enseignants, notamment TZR (titulaire sur zone de remplacement), nommés parfois très loin de chez eux, souvent sur plusieurs postes, dont les élèves étaient solidaires, comprenant l’absurdité de leur affectation (j’en ai été témoin). Toutes ces situations sont incontestables, et ont constitué, depuis plusieurs années, le terreau sur lequel peut commencer à se comprendre le mouvement actuel. À cela on peut ajouter aussi les inquiétudes des lycéens (mais aussi les réserves de bien des enseignants à cet égard) relativement à Parcoursup. Se trouvent ainsi résumées, de manière certes partielle, ce qu’en climat marxiste on pourrait nommer les raisons objectives d’un soulèvement.

Reste à présent à considérer les conditions subjectives du soulèvement. Et c’est là que l’essentiel se joue, qui permet de comprendre les formes mêmes de la révolte lycéenne actuelle, qui apparaissent souvent, notamment aux yeux des médias, comme incompréhensibles, voire même comme contradictoires. En cela, il en va comme des émeutes de 2005, où l’on jugeait comme « décérébrés » des manifestants qui, dans leur colère, en venaient à détruire des maisons de la culture, des bibliothèques, bref, des équipements sociaux. Aujourd’hui, ce qui leur semble incompréhensible est notamment le fait que ces élèves puissent s’en prendre à des infrastructures scolaires flambant neuves (le lycée Mandela, de Nantes), et répondant précisément aux exigences véhiculées par le mouvement lycéen actuel.

Ce type d’événement, précisément, constitue l’indice que ces demandes ponctuelles (matérielles, d’organisation) ne sont au fond que l’écume des choses. Sous ces événements sourd une justification autrement profonde. De ce point de vue, acceptons l’idée que des réponses purement pratiques du gouvernement auraient été insuffisantes, mais reconnaissons surtout la bêtise qui fut alors celle des gouvernants : face aux blocages, envoyer les forces de l’ordre. Indubitablement insuffisante, une prise en compte des problèmes soulevés explicitement par les lycéens aurait au moins permis à ces derniers de se sentir entendus, pris en considération. Un pouvoir, cynique par définition, aurait pu chercher à produire un effet d’empathie à l’égard de ce mouvement. Sans satisfaire toutes les revendications, il aurait pu faire preuve d’une tentative de résoudre certaines difficultés criantes. Au lieu cela, la réponse fut la répression. En quoi s’étonner, dès lors, que les raisons les plus profondes de ce soulèvement éclatent ?

Ces raisons les plus profondes ne sont pas liées à de simples questions matérielles. C’est là que le pouvoir aurait pu endiguer (au moins pour un temps) ce mouvement, en satisfaisant des demandes matérielles et organisationnelles. Ne le faisant pas, apparaissent à nu les motifs essentiels de cette insurrection naissante. Ils sont évidents, dérivant d’une perte de sens. Outre les lycéens qui, dans une banlieue stigmatisée socialement, savent que leur avenir universitaire et professionnel est bouché, ceux qui sont issus de quartiers plus favorisés savent, de leur côté, que leur avenir est conditionné par les « compétences » qu’ils sauront exhiber. Certains en feront bon usage, c’est certain, mais lorsqu’on envisage l’enseignement comme ce qui ouvre des horizons de pensée, le système éducatif actuel apparaît indubitablement comme une manière de formatage. Entre la priorité accordée à certaines disciplines (la minorisation de la philosophie, du point de vue des coefficients, notamment) et l’idée omniprésente d’un « retour à l’autorité », c’est au fond une institution scolaire conforme à l’école de la IIIème République qu’il s’agirait de restaurer.

Dans les revendications contre les emplois du temps surchargés, c’est une demande de liberté qui émerge – un corps contraint à une présence de 8 heures à 17h30, avec peut-être 5 ou 6 heures de cours. Non nécessairement exprimée, il y a cette demande de libérer les corps de la contrainte physique consistant à être assis toute la journée, ou presque (et il y aurait beaucoup à dire sur l’encadrement des corps en EPS), à cet âge où les formes libres d’expression corporelle sont assez irrépressibles. En ce sens, les corps en mouvement dans les révoltes lycéennes constituent une insurrection en acte. Les violences policières à l’égard de ces attitudes corporelles constituent bien alors le relai expressément brutal des dispositions disciplinaires du système éducatif.

Les manifestations lycéennes et étudiantes sont bien ce moment d’incandescence où les corps, enfin délivrés de la discipline scolaire, sont à même de livrer leur énergie la plus solaire. Soient maudits ceux qui les enferment, ou, pire, les mutilent !

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