Le réveil de la jeunesse
Cette semaine, des lycéens de toute la France ont bloqué leurs établissements. Selon leur lettre, un lycée sur trois a été concerné. Si ce chiffre est exact, il interdit d’y voir un simple coup de sang. Les auteurs le disent eux-mêmes : « ce n’est pas anecdotique ».
Ce mouvement ne se réduit pas à une addition de colères individuelles. Les lycéens précisent avoir commencé ces blocus « par soutien aux autres lycées moins privilégiés que nous ». Cette solidarité entre établissements, par-delà les inégalités qui les séparent, est rare à cet âge comme à tout autre. Les jeunes des lycées mieux dotés ne demandent rien pour eux seuls : ils se mobilisent pour ceux qui ont moins.
Autre geste notable : leur lettre ne s’adresse pas d’abord aux responsables politiques, mais aux adultes. Elle invite à ne plus regarder CNews ni écouter Europe 1, et à lire plutôt leurs pancartes. Elle s’adresse aux parents et grands-parents : « écoutez-nous, vos enfants et petits-enfants ». C’est une manière de contourner le filtre médiatique et de reprendre la parole. Les lycéens inscrivent leur révolte dans une longue lignée (1968, 1973, 1986, 1990, 1998, 2006, 2018) et en tirent un constat amer : à chaque fois, « le gouvernement n’a que faire de nous ».
Premier pilier : le manque de moyens
Les lycéens dénoncent d’abord l’état matériel de l’école. Ils affirment que 10 % des écoles, collèges et lycées, soit environ 6 000 établissements, sont vétustes. Une telle proportion signifie qu’une part importante des élèves étudie dans des locaux dégradés. Or le bâtiment est le premier message qu’une société adresse à ses enfants sur la valeur qu’elle accorde à leur éducation.
Le tract signale ensuite des classes de plus de 35 élèves, sans limite légale. Dans de telles conditions, accompagner chaque élève relève de l’acrobatie : plus l’effectif grossit, plus les élèves fragiles passent inaperçus. Il évoque aussi des absences de professeurs parfois jamais remplacées. Ces heures perdues ne se rattrapent pas, et elles pèsent davantage sur ceux dont les familles ne peuvent pas compenser par des cours particuliers.
Dernier élément de ce volet : le pass culture, divisé par deux en trois ans. Pour beaucoup de jeunes, il était une porte d’entrée vers les livres, les concerts, les théâtres. Le réduire, c’est restreindre l’accès à la culture de ceux pour qui elle n’est pas une évidence familiale. Ces quatre constats forment un même tableau : celui d’une école à laquelle on demande plus avec moins.
Deuxième pilier : une école qui déshumanise
Le deuxième axe est peut-être le plus troublant, car il touche à l’intime. Les lycéens pointent des horaires non adaptés au rythme naturel des adolescents. La question du sommeil et de la fatigue est souvent traitée avec condescendance, alors qu’elle conditionne l’attention, l’apprentissage et l’équilibre.
Viennent ensuite des chiffres qui devraient inquiéter : 21 % des lycéens en risque de décrochage en 2025, 19 % avec un risque important de dépression, et 400 suicides d’élèves par an. Ces données, telles que rapportées par le tract, appellent la plus grande gravité. Même si l’on discute de leur mesure précise, l’ordre de grandeur désigne un malaise profond. Un système qui laisse un cinquième de ses lycéens au bord du décrochage et près d’un cinquième exposé à un risque important de dépression ne peut pas se contenter d’accuser les élèves de se plaindre. Lorsque des adolescents disent que l’école les épuise, la question n’est pas de savoir s’ils exagèrent, mais de comprendre ce qu’ils nous disent.
Troisième pilier : orientation et Parcoursup
Le troisième grief concerne l’avenir. Les lycéens dénoncent la reproduction des schémas sociaux : le lycée d’origine, la fiche Avenir, pèsent sur les décisions d’admission. Le mérite proclamé se heurte alors à des critères qui rappellent d’où l’on vient.
Ils décrivent aussi une autocensure : on se limite en fonction de la durée ou de la proximité des formations, et l’on renonce à des projets par réalisme économique ou géographique. À cela s’ajoute l’optimisation des dix vœux, devenue un jeu stratégique où l’on calcule plutôt qu’on ne choisit. Un jeune de dix-sept ans devrait pouvoir formuler un désir d’avenir sans jouer au joueur d’échecs.
Le chiffre final est brutal : 126 500 élèves, soit 15 %, sans proposition d’admission en fin d’année. Pour chacun, c’est une année d’efforts qui s’achève sur le silence d’une plateforme. Quand un élève sur sept reste sans réponse, on ne parle plus d’accident individuel, mais de défaut de conception.
La question de la violence
On ne peut aborder ce mouvement sans parler de la violence, et les lycéens ne l’esquivent pas. Ils reconnaissent que « certains brûlent, cassent, provoquent ». Cet aveu a de la valeur : il distingue une analyse honnête d’une propagande. Mais ils ajoutent que les médias manipulent les faits pour les faire passer comme seulement violents.
Ils dressent un bilan des violences policières : plus de 200 élèves ou personnels blessés, et seulement 3 enquêtes de l’IGPN ouvertes. Ils citent flashballs, gaz lacrymogènes, matraques, étranglements et placages. Si ces chiffres sont avérés, l’écart entre le nombre de blessés et le nombre d’enquêtes pose une question démocratique : quand des mineurs sont blessés, que fait-on pour établir les responsabilités ?
Pour penser cette violence, les lycéens convoquent l’archevêque brésilien Dom Helder, qui distinguait trois violences. La première, « mère de toutes les autres », est la violence institutionnelle : celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, et qui écrase « des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés ». La deuxième est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui veut étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première.
La force de cette grille tient à ce qu’elle déplace le regard. Une classe de 35 élèves, un lycée vétuste, un remplaçant qui ne vient jamais : aucune de ces situations ne fait de bruit, aucune ne fait la une. C’est pourtant une violence, au sens où elle abîme des vies sans que personne ne soit désigné responsable. La conclusion de la citation est cinglante : il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. Qu’on adhère ou non à chaque terme de ce raisonnement, il invite à une exigence de cohérence : si l’on condamne les vitrines brisées, il faut aussi regarder ce qui se brise, plus discrètement, dans les parcours scolaires.
Comprendre, soutenir, protéger
Que disent donc ces lycéens, au-delà des images de barricades de poubelles ? Ils disent qu’ils manquent de moyens, qu’ils manquent d’écoute, qu’ils manquent de perspectives. Ils ne demandent pas la fin de l’école, mais une école à la hauteur de ce qu’elle promet. Leur lettre se termine sur un espoir simple : que nous « comprenions mieux leurs motivations ».
Ils nous demandent trois choses : les soutenir, en parler autour de nous, et rejoindre les blocus. Ils appellent aussi à protéger leurs camarades face aux policiers violents, et à manifester surtout les 6 et 17 octobre. On peut discuter des formes d’action, mais pas de la légitimité de l’écoute. Une société qui se targue d’aimer sa jeunesse doit commencer par l’entendre, y compris quand elle dérange.