Les modèles géopolitiques d’ingérence et leur impact

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La détérioration de la politique intérieure des États-Unis est corrélée à la dégradation de sa politique étrangère. La tradition d’ingérence de Washington cherche à empêcher son déclin progressif comme référence pour la politique mondiale et fait appel à des conceptualisations et des pratiques innovantes pour empêcher une plus grande détérioration.

Avec l’intention de contourner les défaites stratégiques répétées subies depuis la guerre de Corée jusqu’à nos jours, l’ancien parachutiste et entrepreneur militaire (euphémisme pour mercenaire), devenu universitaire, Sean McFate, a publié un livre en 2019 qui est devenu le texte référent des usines d’information du Département de la sécurité intérieure et du Département d’État.

L’amiral James Stavridis, qui était responsable du commandement sud jusqu’en 2009, puis chef suprême de l’OTAN jusqu’en 2013, a désigné McFate comme le nouveau Sun Tzu, faisant référence au général chinois du cinquième siècle, auteur de l’Art de la guerre.

Le livre de McFate est intitulé « Les nouvelles règles de la guerre : la victoire à l’ère du désordre durable. » [Les nouvelles règles de la guerre : victoire en temps de désordre], et est devenu le texte à consulter obligatoirement pour les fonctionnaires qui mènent des politiques d’intervention dans les pays que les États-Unis considèrent comme étant sous leur sphère d’influence.

Dès le prologue, il est annoncé qu’il s’agit d’une réponse aux dangers détectés par les responsables qui ont participé aux dernières aventures tragiques du modèle impérial : la montée de la Chine, la résurgence de la Russie, la raréfaction croissante des ressources naturelles et les conflits intra-étatiques. Les suggestions avancées par McFate exposent carrément les initiatives de manipulation, de surveillance, de simulation et de tromperie systémique utilisées par Washington pour tenter de préserver son pouvoir dévalorisé.

L’ingérence pure et simple évoquée dans The New Rules appelle à la militarisation de la politique à partir de l’utilisation des médias, de la gestion du désordre et de la génération de conflits internes. [Voir vidéo : Sean McFate : The New Rules of War : Victory in the Age of Durable Disorder VO avec possibilité de programmer sous-titres en français]

L’hypothèse centrale de l’auteur est que les États-Unis ont été vaincus dans tous les affrontements militaires depuis la Seconde Guerre mondiale (Corée, Vietnam, Cuba, Afghanistan, Irak et Syrie) parce qu’ils n’ont pas compris le changement des défis de la guerre. Selon McFate, le centre des nouvelles guerres se trouve dans la politique et non sur le terrain de l’accumulation des armes.

Les batailles du présent et du futur se déroulent dans un nouveau scénario : la construction d’imaginaires et de bon sens ; la recherche pour imposer des formes de réalité ; et - surtout - le traitement des informations, des données et la segmentation dont découlent ces agrégats. « La victoire moderne ne s’obtient pas sur un champ de bataille mais dans la conscience d’une société ».

L’approche suppose que la victoire sur le champ de bataille est obsolète. L’auteur affirme de manière critique que les États-Unis investissent des milliards de dollars dans des avions de combat et des robots tueurs, mais ne parviennent pas à s’imposer : « Nous devons maîtriser (…) la subversion stratégique pour éviter que les problèmes ne se transforment en crise et les crises en conflits ». Cela nécessite plus d’universitaires, plus d’Hollywood, plus d’ONG, plus de services de renseignement et moins de porte-avions.

Le conflit actuel se déroule dans l’ombre, dans les armées privées (sociétés contractantes de mercenaires), l’anonymat, la confusion et les opérations de propagande. Les forces militaires conventionnelles - prophétise McFate - doivent être remplacées par des groupes de l’ombre hors des règles conventionnelles de la guerre. Parmi ses propositions, il en vient à envisager de créer des organes similaires à la Légion étrangère, avec des agents recrutés dans différents pays, capables de défendre les intérêts stratégiques des multinationales au sein de territoires (catalogués) sans Etats [faillis, canailles, parias, etc.]

Ses acteurs prioritaires seront en guerre permanente, car les scènes de guerre ne commenceront ni ne finiront. Elles seront une continuité en accord avec le désordre mondial, les armées privées, l’entropie, le terrorisme, les opérations de renseignement et la recherche permanente de légitimité ; c’est-à-dire l’acquiescement en sa faveur d’une population.

Ce que propose McFate - et les délégations diplomatiques à Washington sont en train de le faire – c’est l’exaltation d’une guerre totale dans laquelle l’impossibilité de respecter les règlements des conflits armés (la Convention de Genève, par exemple) est admise, car ce type d’affrontement n’existe plus et parce que c’est un handicap pour le type antagonisme qu’ils professent. Torture, assassinats de civils, utilisation de mines anti-personnelles, enlèvements extrajudiciaires, respect de la souveraineté des alliés, l’extermination des prisonniers de guerre, etc., sont des clauses qui ne peuvent plus être respectées car leur respect représente un avantage par rapport aux formats actuels du conflit.

Entre les ombres

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Las nuevas reglas de la guerra

La nouvelle Bible de guerre prétend caractériser le sujet, finit en fait par s’imposer comme un décalogue d’exécution. Les corollaires de sa doctrine sont clairement observés dans les troisième et quatrième chapitres de la Sécurité Stratégique de décembre 2017, publié par Donald Trump, où les reconversions des forces militaires en groupes d’opérations dédiés à des tâches « spéciales », dont le centre sont les contenus culturels, mèmes Internet, ridiculiser des dirigeants politiques ennemis, les opérations judiciaires, le contrôle des appareils de communication et une tromperie planifiée.

La politique n’est plus considérée comme une forme de guerre différente, mais plutôt comme l’une de ses facettes. « Si les gouvernements peuvent rentabiliser la communication stratégique » Souligne McFate, « le secteur privé peut être créatif en faisant la satire de Poutine en chevauchant un ours ». Avec la même logique, il s’interroge sur le fait que la Chine a acheté certains studios hollywoodiens, ce qui rend impossible de « présenter le géant asiatique comme un méchant dans des films », une approche qui aiderait plus que des armes pour les affronter.

Pour s’insérer dans le nouveau monde de la guerre, il sera nécessaire de dériver une partie des immenses ressources dédiées à la guerre vers l’administration des mensonges communicationnels (fake news) sans rapport avec quelque réglementation souveraine. Cela suppose le retour à un monde pré-westphalien (presque hobbesien, de guerre de tous contre tous) où coexistent des armées privées, des guerres sans États et des organisations terroristes à trois drapeaux, dirigées par des hedge funds financiers.

Loin de rejeter l’anarchie et l’anomie, McFate - également auteur du livre « The Modern Mercenary » - les conceptualise comme un territoire fertile pour de nouveaux formats de guerre. Il s’agit d’un conflit intemporel, de luttes durables sans qu’aucun soit totalement triomphant. Une gestion permanente de la crise mondiale pour pérenniser le statu quo du leadership mondial de Washington. Un exemple récent de ce paradigme a été rendu transparent par le sincéricide de l’homme d’affaires Elon Musk, qui a déclaré sur les réseaux sociaux : « Nous renverserons celui qu’il faut » pour pouvoir accéder aux ressources naturelles nécessaires à la production de nos voitures électriques (lithium).

Certaines des apothèses soulignées dans The New Rules indiquent que « les meilleures armes ne tirent pas de balles », mais que ce sont les campagnes de propagande, de lobbying et de relations publiques efficaces , basées sur l’achat des volontés et le soft power qui implique l’utilisation de cocktails diplomatiques, l’octroi d’avantages d’après aspirations personelles et l’invitation aux Congrès de Sécurité et de la lutte contre le terrorisme : une carte verte- suggère McFate - peut acheter de nombreux politiciens, juges ou journalistes.

Les combats sanglants, dit-il, seront de moins en moins efficaces. La nouvelle guerre doit se transformer en un spectacle de héros et de méchants, après que l’adversaire soit diabolisé et stigmatisé face au grand public comme l’ennemi du peuple, dans une claire analogie d’Henrik Ibsen.

Suivant la même logique que le livre de Jean Baudrillard (La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu), mais avec un ton plus cynique, McFate précise qu’il sera toujours nécessaire de camoufler des actions jugées politiquement incorrectes, afin d’obtenir des avantages.

On ne peut pas sortir du Vietnam vaincu - suggèrent Les nouvelles règles - parce qu’on s’autorise la divulgation de l’usage répandu du napalm. Sa réflexion, insérée dans une logique impériale (qui vise la suppression des souverainetés des pays tiers), prive McFate d’identifier les véritables causes structurelles du conflit mondial : inégalités, faim, contrôle des entreprises sur les ressources naturelles, dégradation environnement, violence patriarcale systémique, néocolonialisme et/ou belligérance liés à la commercialisation des armes.

En annexe, l’auteur propose 36 recommandations pour les nouveaux commandements politico-militaires, chargés de garantir la continuité future de l’hégémonie de Washington. Les stratagèmes proviennent d’une exégèse arbitraire et forcée des indications faites par Sun Tzu il y a 15 siècles.


• Les vraies intentions doivent être cachées. Dans le cas de l’Argentine [pas seulement], le discours sur les valeurs, la république et la corruption sont des exemples clairs de la manière dont l’intention grossière d’entraver l’intégration régionale, la souveraineté de l’État, le fait de s’approprier le pouvoir par les secteurs populaires et la démocratisation des revenus, la propriété et la richesse.


• Les alliés doivent être détectés avant d’envisager des attaques. Les délégations diplomatiques de Washington fonctionnent généralement comme un centre de recrutement des élites locales désireuses d’empêcher le renforcement des représentations nationales et populaires. « Conclure des alliances avec les ennemis de tes ennemis. »


• Il est nécessaire de falsifier, déformer, brouiller et compliquer le discours et le débat social. Surtout, on cherchera à rendre impossible la compréhension claire des bénéficiaires et des victimes de chacune des mesures politiques. L’auteur le dit plus clairement : « Il faut inventer des réalités crédibles ». Pour illustrer cette maxime, il affirme : « Lorsque la Russie veut déstabiliser l’Europe, elle ne la menace pas avec une action militaire, comme l’a fait l’URSS. Au lieu de cela, elle bombarde la Syrie. Cette tactique a amené des dizaines de milliers de réfugiés en Europe et a exacerbé la crise migratoire, provoquant le Brexit ».


• Vous devez irriter l’ennemi. Il s’agit d’entamer des négociations sur des problèmes apparents pour éviter que les problèmes structurels ne soient résolus. « Donnez le vertige à votre ennemi, surprenez-le, discutez de choses sans importance (…) Rendez votre ennemi fou, rendez-le nerveux, ritualisez-le ». L’auteur propose la conception d’une subversion sur mesure, Révolution de Couleurs et opérations psychologiques de presse comme centre stratégique de la doctrine militaire.


• Sortez votre ennemi de sa place de force. La pandémie actuelle montre clairement que le soi-disant contrôle de la rue, exprimé en termes de démonstration de la capacité à mobiliser la société civile, représente un inconfort pour la capacité traditionnelle de mobilisation sociale des organisations populaires. L’insistance de Todos por el Cambio [Macrisme]sur le fait que « le parti au pouvoir a perdu la rue » apparaît comme une homologie évidente à l’apothèse de McFate.


• La confrontation dans l’ombre sera celle qui dominante. Cela inclut la cyberguerre, l’inoculation de la haine envers les référents politiques, le déploiement de services de renseignement dans tous les domaines, la propagation organique de la désinformation et la fragmentation sociale planifiée. Dans la guerre proposée, une victoire partielle est obtenue lorsqu’on a conquis l’acceptation des citoyens.


• Celui qui impose une notion de vérité gagne. « Celui qui décide de ce qui est réel est le gagnant ». Dans ce cadre, les opérations secrètes sont les seules efficaces. La manipulation de l’opinion publique est le meilleur missile stratégique. Il y a une bataille pour la narration, pour le récit, pour les histoires, et ce différend est également gagné grâce à la confusion, la création de vérités alternatives et d’invisibles.


• Les militaires, en raison de leur formation, sont vulnérables aux médias. Ergo, il faut former des soldats médiatiques, des acteurs, des locuteurs habiles, des instigateurs de haine, etc.

La machine de guerre de Washington continue d’être conduite par une machine monopolistique et corporative qui doit anéantir la liberté et la souveraineté des nations qui ne sont pas fonctionnelles pour la continuité de son modèle dominant et sa célébration intrinsèque de la mort. Les géants font du bruit lorsqu’ils tombent. C’est la raison pour laquelle nous devons étudier leurs mouvements, leurs livres bellicistes et leurs doctrines. Surtout pour limiter les dégâts. Mais aussi pour les empêcher de s’effondrer sur des innocents.

En avril 2019, Donald Trump a contacté Jimmy Carter, 94 ans, par téléphone pour échanger à propos du conflit avec la Chine et la perte d’avantages économiques, technologiques et commerciaux par rapport à Pékin. Carter a divulgué la communication et a donné son avis au président actuel :

« En 1979, nous avons commencé la régularisation des relations diplomatiques avec ce pays. Savez-vous combien de fois la Chine a été en guerre avec quelqu’un depuis lors ? Aucune. Et nous, nous vivons en guerre… nous sommes la nation la plus guerrière de l’histoire du monde, en raison de la tendance des États-Unis à forcer d’autres nations à adopter nos principes (…) Combien de kilomètres de train à grande vitesse avons-nous dans ce pays ? La Chine possède environ 18 000 milles de trains à grande vitesse et les États-Unis ont gaspillé, je pense, 3 billions de dollars en dépenses militaires. (…) La Chine n’a pas gaspillé un sou sur la guerre, et c’est pourquoi elle est en avance sur nous.

Cet échange entre Carter et Trump montre clairement pourquoi le chef du département d’État Mike Pompeo distribue le livre de McFate à ses interlocuteurs, tandis que Xi Jinping présente le programme d’intégration et de coopération mondiale appelé « La Nouvelle Route de la Soie » avec lequel Il vise à intégrer l’Asie de l’Est, l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud dans des initiatives conjointes pour les infrastructures routières, portuaires et ferroviaires à grande vitesse.

D’une part la réflexion obsessionnelle sur la guerre. De l’autre, les ponts de la coopération internationale. L’Amérique au sud du fleuve Rio Grande] [et le monde] devront interpréter cette croisée des chemins.


*Jorge Elbaum est sociologue, Docteur en Sciences Économiques. Président du « Llamamiento Argentino Judío ».

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