Notes éparses sur l’inconscient blanc de la démocratie occidentale (1/6)

Sans doute ce que les révolutions européennes des XVIIème et XVIIème siècles et la total-démocratie d’aujourd’hui pourraient avoir en commun, en dépit de tout ce qui les éloigne, ce serait leurs démêlés avec l’Universel. Ou bien, inversement, leurs communes affinités avec ce que l’on pourrait appeler l’Universel boiteux, leur propension à inscrire leurs promesses sur une ligne d’horizon qui est celle d’une universalité proclamée et réclamée, mais qui ne résiste pas à l’épreuve du réel – celle de sa rencontre avec l’Histoire au présent.

Les révolutions américaine et française sont habitées par une puissante présomption d’universalité, dans le prolongement de la philosophie politique classique, le message qu’elles véhiculent s’adresse à l’humanité générique, elles se mettent en scène dans un horizon où les particularités s’effacent devant l’universalité des principes et des valeurs, où se trouve solidement établie la figure de l’Homme. L’Universel est l’élément naturel dans lequel sont établis les discours, adresses, proclamations de leurs grands orateurs, leur emphase soutient une rhétorique de l’Universel.

Mais cette représentation ou autoprésentation est un trompe-l’œil. Le genre humain ou bien l’Homme sans déterminations particulières au nom desquels les acteurs majeurs de ces révolutions parlent et agissent a bel et bien une couleur et leur intrinsèque blancheur est bel et bien leur impensé [1]. L’Universel qu’elles promeuvent ne prend pas en compte ni n’inclut les esclaves, les gens de couleur, les sauvages. L’Universel boiteux, c’est celui qui est sans cesse rattrapé par son hors champ – l’esclavage, la condition de l’homme noir, l’économie de plantation, cette manne inépuisable pour les sociétés européennes et l’Amérique du Nord de l’époque.

Pour faire valoir l’universalité des principes, valeurs et idéaux qu’elles mettent en avant, pour promouvoir la promesse indissociable de ce qu’elles deviennent, comme héritage, ces révolutions européennes (dans leur destin ultérieur, comme trésor et héritage), ne peuvent mettre en avant leur pacte avec l’Universel qu’à la condition de placer dans un angle mort la seule révolution moderne qui, effectivement, fait vraiment signe en direction de l’Universel – la révolution haïtienne [2].

C’est en effet en faisant la démonstration que même l’oublié (ou le banni) de l’Universel blanc promu par les révolutions européennes, l’esclave noir, a la capacité d’exposer sa pleine humanité et sa condition de majorité (en rejetant les chaînes de l’esclavage, en entrant en révolution) que la révolution haïtienne dessine une ligne de fuite hors de la captation de la figure de l’Universel associée à celle de l’Homme générique par un particulier – le Blanc européen ou d’origine européenne. L’Universel ne peut cesser d’être boiteux qu’à la condition de l’irruption de ce « même l’esclave noir ! ... », « même celui dont l’humanité est déniée par les marchands d’esclaves et les propriétaires de plantations... », ce « même... » faisant la démonstration de sa pleine humanité par et dans le fait même de cet événement inouï qu’est la révolution haïtienne.

Or, le propre de la constitution de la révolution américaine et de la Révolution française comme patrimoine et héritage destiné à baliser les chemins de l’avenir de l’humanité toute entière, c’est de prospérer non seulement sur l’oubli (la non-inscription au patrimoine), mais, distinctement, le rejet de la révolution haïtienne. Là où se trouvait le germe de l’Universel vrai, poussant sur le sol de l’irruption de celui-là même qui n’avait pas été convié au banquet de l’Universel blanc (l’esclave noir), le Grand Narrateur blanc de la modernité politique (placée sous le signe du Progrès et de la Raison) réintroduit une condition d’exclusivité, une drastique restriction – non seulement la révolution noire n’est pas inscrite au patrimoine, mais ce qui en conserve la trace (Haïti comme république noire, peuplée des descendants des esclaves entrés en révolution) fera l’objet, tout au long des XIXème et XXème siècles, d’une vindicte sans merci de la part des anciennes puissances coloniales et esclavagistes – tout particulièrement la France et les Etats-Unis. Le peuple haïtien a été sans relâche, interminablement puni pour avoir osé renverser le pouvoir blanc, vaincu les armées blanches, privé l’Europe des richesses extraites de la grande île.

Les Lumières radicales ont bien saisi l’enjeu de ce refoulement de la figure de l’esclave noir en révolution comme elles ont bien compris celui de la mise hors-jeu, hors champ (de l’Universel) du sauvage des îles du bout du monde (comme le montre avec une ironie supérieure Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville) [3]. Elles ont bien saisi que l’Universel promu par les révolution européennes (comme topos, figure, discours, patrimoine) était un Universel sous condition, amputé de sa puissance de déterritorialisation et de décentrement du préjugé euro-blancocentrique – Un Universel approprié, férocement re-territorialisé et soumis aux normes de l’hégémonie blanche. Le placement de la révolution haïtienne hors champ, lors de cette opération de captation et mise en récit de l’Universel dans ses interactions avec la propagation de la « promesse » supposément émise par les révolution européennes – ceci fait partie intégrante de l’institution de l’Universel boiteux comme figure centrale de la discursivité hégémonique euro-blancocentrique.

Inversement, cette exclusion a pour effet que cette révolution est devenue, tout au long de l’Histoire entée sur ce mensonge fondateur, le spectre qui hante le faux Universel par le truchement duquel le narrateur blanc continue à faire valoir les titres et les droits de son récit du monde et à accaparer la position de Grand narrateur de la morale de l’Histoire [4].

La trace effacée de la révolution haïtienne, dessine rétroactivement, du point de vue d’une histoire des vaincus, le chemin d’une autre Histoire possible – celle dont l’horizon aurait été un Universel incluant les gens de couleur et les sauvages ; une Histoire qui n’aurait pas été placée sous le signe d’un Universel compatible avec l’esclavage, la colonisation et la hiérarchisation des races humaines ; il existe une ligne de force qui conduit du blancocentrisme des révolutions américaine et française à la provincialité de l’Universel qu’elles promeuvent ultérieurement comme leur héritage.

Cet Universel est falsifié pour autant qu’il repose sur un préjugé (un « biais », comme on dit aujourd’hui pour faire chic) davantage que sur un malentendu ; ou, plus rigoureusement, un différend : il met en musique les grands motifs de l’émancipation, de la liberté, de l’égalité, de la justice et des droits – mais dans une perspective exclusiviste – en vérité, les promesses attachées à ces grands motifs ne s’adressent qu’à une fraction de l’humanité. Il n’est donc que trop attendu que le progressisme, l’humanisme et le rationalisme qui « habillent » la promotion de ces motifs placent la révolution haïtienne dans un angle mort – c’est que celle-ci accuse et met en lumière implacablement la provincialité de l’opération agencée autour de la promotion de cet Universel mutilé. C’est en repartant de la révolution haïtienne qu’une critique radicale et une rigoureuse généalogie de la modernité politique européenne et blancocentrique peuvent découvrir et exposer la nudité du roi. La révolution haïtienne, c’est le révélateur de la couleur des révolutions à prétention universaliste du XVIIIème siècle.

C’est ici en effet que se forme le mauvais pli de cet Universel détourné, son vice constitutif. La révolution haïtienne doit être mise sous le boisseau par le grand discours des Lumières politiques modernes, pour autant précisément qu’elle est non-soluble dans l’héritage blanco-euro-centré des révolutions établies aux origines de la modernité politique ; c’est à ce titre qu’elle persiste à être la plaie par laquelle s’écoule le sang du faux Universel.

C’est aujourd’hui que cette hémorragie devient tout à fait visible, exposée et mise en examen comme elle l’est par le contre-discours décolonial. Mais le fait est qu’elle n’a jamais été colmatée, même à l’époque où la religion du Progrès et de la Raison tirait sans restriction des traites sur l’héritage calibré des Lumières et des grandes révolutions blanches. Ce qui le montre bien, c’est la montée, très tôt, du soupçon quant à la consistance ou constitution réel de l’Homme générique établi au centre de ce grand discours – une abstraction, dit Marx, qui lui oppose, bien longtemps avant Sartre, déjà, la vie des hommes réels.

Or, cet Homme générique est bien le capital le plus précieux de l’Universel promu par la province blanche du monde. Il n’est pas seulement le socle ou la matrice de l’infinité des productions discursives autour des savoirs et sciences de l’homme (le continent de l’anthropologie globale et multidirectionnelle qui émerge au XIXème siècle). Il est aussi, constamment, ce qui est (re)mis en question, objet du litige, à l’épreuve de l’Histoire de l’époque, à l’âge de la formation des empires coloniaux (où s’expose au grand jour la dissociation entre l’homme blanc comme conquérant et l’homme de couleur comme conquis), puis des guerres de destruction massive qui font voler en éclat les idéaux et les promesses associées à la promotion de cette belle forme, belle abstraction – l’Homme ; ceci, avant même la montée des fascismes et la mise en œuvre sur le sol européen des programmes d’extermination raciale qui vont jeter la dernière pelletée de terre sur ce grand cadavre – l’Homme.

Celui-ci entraîne dans sa chute l’Universel biaisé dont il est issu. En ce sens même, le retour de l’Homme générique appareillé par le droit, sous la forme canonique de la Déclaration des Droits de l’Homme (rien que des majuscules), au lendemain de la Seconde guerre mondiale, a bien des allures d’impossible restauration ; la raison pour laquelle, cette proclamation solennelle, inscrite dans l’horizon d’un Universel en quête de refondation (on y entend distinctement l’écho des préoccupations des peuples émergents) apparaît aujourd’hui plus que jamais non pas comme une inspiration (la force motrice d’un combat continue inscrit dans l’horizon de l’émancipation), mais bien plutôt comme ce dont chaque article constitue une mise en accusation des formes de domination, d’exploitation, d’oppression, de discrimination prévalant à peu près universellement, sous des formes multiples et variées (variables) sur tout le pourtour de la planète – ceci aujourd’hui même comme hier et avant-hier.

La machine discursive de l’Universel relancée par les droits humains a le souffle court : les Droits de l’Homme et la rhétorique qui va avec ont été accaparés par les Etats et les élites du Nord global qui en ont fait une machine de guerre contre leurs ennemis. Les peuples, les opprimés, ceux qui subissent la violence des Etats, n’ont jamais eu l’occasion de s’approprier durablement, stratégiquement cette machine en vue de conduire leurs combats pour l’émancipation.

L’universalisme abstrait, flottant, n’est pas l’élément dans lequel peuvent prendre pied les résistances pratiques à des situations ou conditions d’iniquité concrètes. C’est la raison pour laquelle, dans leur meilleur usage, les Droits de l’Homme trouvent leur emploi sur le terrain de la lutte contre les abus de pouvoir, les violences étatiques, les discriminations – sur un mode défensif ; dans l’horizon de l’immunité, et non pas celui de l’émancipation.

On voit bien ici comment les apories qui se dessinent lorsqu’on entreprend une histoire de l’Universel forgé dans le creuset des grandes révolutions blanches de l’ère moderne annoncent celles qui grèvent le destin des démocraties contemporaines. La chute de l’empire soviétique a donné un nouvel élan à un universalisme démocratique dont le propre est d’être inséparable de l’esprit de conquête – cet universalisme revêt les couleurs de l’exclusivisme, sa prémisse étant que le régime démocratique et, au-delà, la culture démocratique et la promotion de l’homo democraticus, seraient désormais, pour l’humanité entière un chemin et un horizon sans alternative.

C’est un universalisme fondé sur une « promesse » minimaliste : les Droits de l’Homme, le pluripartisme, les élections, l’apparence, souvent fallacieuse, de la séparation des pouvoirs et, surtout, une solide articulation de ce dispositif sur le marché et l’intégration au système mondialisé des échanges. On touche du doigt ici la différence de qualité entre cet universalisme et celui qui inspire les révolutions blanches du XVIIIème siècle. La promesse à laquelle donne corps ces dernières a trait au passage de l’état de minorité à l’état de majorité, il s’agit bien d’effectuer le saut qui conduit l’homme quelconque (la femme reste longtemps en rade) de l’état de sujet à celui de citoyen.

C’est une promesse d’une puissance infinie, en dépit de ses limites, implicites ou explicites, et qui soutient les luttes pour l’émancipation tout au long des XIXème et XXème siècles. Même entravée qu’elle est par sa provincialité, elle demeure paradoxalement appropriable par ceux-là même qu’elle laisse hors champ ou exclut – c’est le sens du « même nous » qui donne son impulsion à la révolution haïtienne et, après elle, à tous les mouvements d’émancipation des dits « peuples de couleur », des peuples colonisés, des damnés de la terre.

La démocratie contemporaine (celle qui impose ses conditions générales et son régime après la fin de la Guerre froide et la disparition du bloc soviétique) n’est soutenue par aucune promesse dont la puissance se compare à celle qui accompagne les révolutions inaugurales de la modernité politique en Europe et en Amérique du Nord. Ce n’est pas seulement que ce qu’elle fait espérer est vague et sujet à d’infinies variations, au gré des lieux et des circonstances.

C’est surtout que cette promesse ne s’est jamais émancipée de l’esprit de camp et de l’esprit de conquête, comme le montre bien l’acharnement avec lequel les puissances occidentales s’activent en vue d’installer la guerre en Ukraine dans la durée. Les supposées valeurs et principes qu’elles invoquent comme leur fondement sont perpétuellement orientées contre ce qui résiste à la conquête de la planète par la total-démocratie – les Droits de l’Homme – sont, pour les élites gouvernantes occidentales/blanches un produit d’exportation et une arme de guerre contre les régimes qui persistent à incarner un autre mode de gouvernement des vivants – la Chine, l’Iran, Cuba, la Corée du Nord...

Dans les démocraties occidentales, les Droits de l’Homme, ça ne sert jamais à balayer devant sa porte et toute tentative pour le faire est dénoncée par les gens de l’Etat comme de l’agitation partisane, voire de la subversion – le ministre de l’Intérieur français balise le chemin lorsqu’il exige, tout récemment, la suppression des subventions publiques accordées à la... Ligue des Droits de l’Homme [5].

Le discours des droits humains qui accompagne comme son ombre l’expansion de la total-démocratie aujourd’hui est radicalement dissocié de toute promesse d’émancipation. Quand ce n’est pas un discours d’attaque contre ce qui résiste à l’expansion infinie de ce bloc de puissance dont le centre de gravité est et demeure le monde blanc en habit de cérémonie (la démocratie est pour celui-ci cette tenue en forme de signe de respectabilité qu’était l’habit noir du bourgeois, au temps de Baudelaire), ce discours est d’orientation principalement immunitaire – la promesse, (toujours révocable et incertaine) qu’il véhicule consiste en un principe de modération dans l’usage de la violence que l’Etat est susceptible d’exercer contre les citoyens – il y a démocratie lorsque, sauf exception, on ne tire pas à balles réelles contre les gens qui descendent dans la rue pour manifester contre les élites de pouvoir.

Mais entre une acception rigoureuse de la notion de « respect des Droits de l’Homme » et de telles extrémités s’étend une vaste zone grise qui est celle dans laquelle (comme nous sommes bien placés pour le savoir en France) une police ultra-militarisée et mise en condition réprime sans merci toute manifestation collective et publique d’opposition au pouvoir. Dans les démocraties occidentales, le discours des droits humains tend toujours davantage à être mis en veilleuse au profit des impératifs du maintien de l’ordre. A usage interne, il a désormais une fonction ornementale et toujours moins régulatrice des pratiques étatiques – La France, « patrie des Droits de l’Homme ».

On peut aussi, si l’on veut prendre la mesure de la dissociation entre toute forme de promesse d’émancipation et le discours des droits humains associé à la propagation de la total-démocratie aujourd’hui, jeter un bref coup d’œil (navré, forcément navré) sur ce qui demeure des supposées révolutions démocratiques qui ont accompagné et suivi l’effondrement des régimes inféodés à l’URSS en Europe de l’Est, centrale et balkanique : des régimes ultra-réactionnaires et obscurantistes, des régimes cultivant un nationalisme de combat et une xénophobie décomplexée flirtant parfois avec le suprémacisme blanc, des régimes gangrenés par la corruption, des régimes mafieux, et souvent entretenus, pour des raisons géostratégiques évidentes, par une Eurocratie rivalisant de zèle avec les élites politiques états-uniennes dans la promotion de la démocratie néo-libérale pour tous – même et surtout pour ceux qui n’en veulent pas. Et, avec cela, des sociétés déprimées, violemment divisées et inégalitaires, en proie au ressentiment et parfois à la nostalgie de l’époque du relatif égalitarisme en vigueur au temps du socialisme réel, des sociétés dans lesquelles l’ « amitié entre les peuples » de façade a cédé la place à la haine du voisin, au retour de l’antisémitisme, au vomissement des réfugiés et des migrants [6].

Débarrassée de la tutelle soviétique, cette « autre Europe » a aussi pris congé d’un monde « oriental » pour rallier le camp de la démocratie occidentale en tant que vrai monde blanc, un ralliement en forme de surclassement culturel et racial, coïncidant donc, avec le franchissement de la ligne de séparation entre un certain Orient (politique, défini ici par son association avec l’ « asiatisme » russe et soviétique) et l’Occident démocratique, incarné avant tout, pour ces pays de l’Est européen, par les Etats-Unis bien davantage que l’Europe occidentale. Le rideau de fer et le Mur de Berlin furent tout au long de la Guerre froide, la matérialisation de cette ligne de partage entre le despotisme oriental relooké comme totalitarisme en version soviétique, d’une part, et démocratie libérale à la mode anglo-saxonne de l’autre.

Géopolitiquement et, jusqu’à un certain point, culturellement, dans les modes de vie et les façons de faire, les sociétés de l’Est européen sont passées à l’Ouest avec armes et bagages et pour ainsi dire sans transition, au lendemain de l’évanouissement de l’empire soviétique.

Dans l’idiome imaginaire ou sous le régime des couleurs ou des espèces, il s’agit bien là d’une opération magique, davantage que d’une véritable transition ancrée dans le réel : en rejoignant le camp de la démocratie occidentale et de l’économie de marché, les peuples qui basculent ainsi dans le monde occidental cessent ce faisant d’être des Blancs suspects, des Blancs de seconde classe, des Blancs orientaux et perclus de despotisme, retardataires et en quelque sorte enfermés dans un monde sans Histoire ; ils deviennent de vrais Blancs, des Blancs de première classe, établis de plain-pied sur la planète blanche.

Ils vont, sur un mode pathétiquement mimétique, en adopter les manières et la vision du monde, les tics et les modes de consommation, l’habitus spontanément et naturellement autocentrique – les voici désormais ralliés au cœur du monde, recentrés, tout en haut de la pyramide des espèces humaines et portés, à ce titre, à toutes les surenchères propres aux néophytes ; c’est la raison pour laquelle ils ont été, lors des premières grandes crises migratoires, les précurseurs en matière de fermeture des frontières aux migrants (indésirables comme non-Blancs, réputés constituer une menace vitale pour la civilisation européenne comme civilisation chrétienne – ce terme étant ici la version (censément) culturellement présentable du vrai qualificatif : blanche, l’Europe blanche et non pas métèque ou basanée.

Ils furent les premiers donc à ériger des rangées de barbelés et des murs destinés à arrêter les envahisseurs des autres mondes. Dénoncés dans un premier temps par les dirigeants et les élites éduquées et décentes des démocraties d’Europe occidentales comme xénophobes et obscurantistes, illibéraux, les promoteurs de ces politiques du rejet fondées sur des critères prétendument culturels et effectivement raciaux se sont rapidement avérés prophètes en terre d’Europe – ex Oriente lux, Orban et ses équivalents polonais ou tchèques n’ont jamais fait que frayer la voie non seulement aux identitaires de gouvernement ouest-européens, mais à la bureaucratie céleste de l’Union européenne elle-même.

Au fil du temps, les politiques de contingentement et refoulement des migrants impulsées par les institutions européennes n’ont fait que se racialiser toujours plus ouvertement. Chaque navire chargé de migrants qui fait naufrage en Méditerranée expose impitoyablement l’enjeu du tri racial qui s’opère aux portes de l’Europe. Même les réfugiés syriens voient s’éloigner aujourd’hui toute chance de devenir sur le sol européen des Blancs d’adoption.

La façon dont la Pologne a accueilli à bras ouverts les réfugiés ukrainiens, au cours des mois qui ont suivi le déclenchement de l’offensive russe présente le plus vif des contrastes avec la rigueur et l’inhumanité avec laquelle elle a fermé sa frontière orientale aux migrants non-Européens parvenus aux confins de l’Europe communautaire via une complaisante et cynique Biélorussie. D’un côté, l’accueil des réfugiés ukrainiens (dans tous les anciens pays d’Europe orientale ex-soviétique) entérine le passage symbolique de l’Ukraine à l’Occident, parachevant à retardement le processus qui a suivi l’effondrement du bloc soviétique.

Mais tout autant, les Ukrainiens sont accueillis en tant qu’ils sont blancs et supposés chrétiens, tandis que les migrants auxquels la Biélorussie a facilité l’accès aux portes de l’Europe communautaire sont perçus comme appartenant à d’autres mondes, relevant d’autres espèces, d’autres topographies. Par la grâce de Poutine, les Ukrainiens deviennent, un peu tardivement, des vrais Blancs.

Tant que demeurait incertain le positionnement géostratégique de leur pays dans un champ structuré ou surdéterminé par le divide séparant le monde de la démocratie occidentale blanche de celui du néo-despotisme oriental incarné par le régime de Poutine et, au-delà, la « petite différence » asiate du peuple russe, la question de savoir jusqu’à quel point les Ukrainiens étaient de vrais Blancs n’était pas réglée. Maintenant que leurs gouvernants et chefs de guerre réclament à cor et à cris leur adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne, qu’ils tiennent la ligne de front face au grand Autre post-soviétique, la question est tranchée : ils font désormais partie de la famille, comme les Polonais, comme les Roumains, comme les Bulgares, des Occidentaux des confins orientaux de l’Occident épris de démocratie – or, cette configuration géostratégique a une couleur – le blanc entendu comme teinte et carnation de la démocratie, par opposition aux couleurs incertaines et suspectes de la Russie totalitaire ou, aussi bien, de la Turquie placée sous la coupe du sultan autoritaire.

La symbolique et l’imaginaire de la couleur, c’est l’inconscient du discours de la total-démocratie conquérante aujourd’hui, son fonds archaïque d’images primitives. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le discours de la hiérarchie des races qui a nourri tant les conquêtes coloniales que les suprémacismes fascistes, est tombé en discrédit. Du coup, l’efficace de la couleur comme opérateur des séparations vitales entre ce qui doit être défendu et ce qui doit être rejeté, entre ce qui se tient au centre, au sommet, et ce qui demeure excentré ou subordonné, se manifeste sur un mode subreptice, implicite ; elle s’est réfugiée dans les zones obscures du non-dit, non-dicible, de l’impensé.

Mais c’est dans la pratique que se détecte la puissance intacte de ces images : tout d’un coup, sous l’effet de l’offensive poutinienne, les contentieux immémoriaux qui opposaient les Polonais aux Ukrainiens sont effacés sur l’ardoise magique de la nouvelle Guerre froide et dans le cœur des peuples longtemps en dispute avec les Ukrainiens à propos d’enjeux territoriaux, religieux, linguistiques (etc.). Ceux-ci deviennent davantage que des alliés ou des amis – des frères, des semblables – les voici les invités d’honneur du banquet où se célèbrent les noces des nouvelles frontières de l’Europe et de la total-démocratie quintessentiellement blanche. En attendant, si les astres sont favorables, les Moldaves et les Géorgiens, autres Blancs en devenir, à la condition de leur définitive séparation d’avec la puissance qui, aujourd’hui, incarne la persévérance de l’asiatisme russe [7].

À suivre…


Notes

[1] Sur la reprise de ce motif dans une perspective décoloniale latino-américaine, voir : Philippe Colin, « Déplacer la chronologie du colonialisme », Le Monde du 27/06/2023.

[2] Voir sur ce point les travaux de Caroll Smith-Rosenberg, en particulier « White Slaves, Black Revolutionaries – Who has the right to have rights ? », conférence en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=0ohx1Sl-NcE

[3] Jonathan Israel : Les Lumières radicales, la philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), traduit de l’anglais par Pauline Hugues, Charlotte Nordmann, Jérôme Rosanvallon, Editions Amsterdam, 2005.

[4] Une opération de routine, un tour rhétorique inlassablement repris par le narrateur blanc : Chris Patten, le dernier gouverneur britannique de Hong Kong, en incarnation attitrée de l’universel démocratique, admonestant sans relâche le nouveau maître chinois de l’ex-colonie, stigmatisant les mauvaises manières « autoritaires » de ce dernier. Le narrateur blanc, ici comme souvent, c’est le maître colonial détrôné, reconverti dans le storytelling total-démocratique.

[5] Avril 2023.

[6] A titre autocritique : on peut mesurer le gouffre séparant cet état du présent dans l’ « autre Europe » des illusions réparatrices suscitées par la chute du bloc soviétique en consultant : A l’Est, la mémoire retrouvée, collectif, sous la direction de Alain Brossat, Sonia Combe, Jean-Yves Potel et Jean-Charles Szurek, La Découverte, 1990.

[7] Dans cette perspective, discours et images ne s’opposent pas mais forment des agencements complexes. Dans l’inconscient colonial se produisent constamment ces associations et montages entre images et éléments discursif.

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