Quelques réflexions sur le choix d’un président

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Est-ce heureux ? Est-ce malheureux ? Le président que nous aurons élu dans quelques mois sera loin d’avoir les pleins pouvoirs. Ainsi le veut notre nouvelle Constitution. Il en est déjà ainsi de notre président actuel qui, en matière de gouvernement du pays, et comme il a tenu à le faire remarquer plus d’une fois, partage largement avec nous le rôle de spectateur. Ou en tout cas celui de spectateur critique.

Cela veut dire une chose importante, qui est que nous n’avons pas à élire un homme – ou une femme – en raison de ses aptitudes à gouverner, c’est-à-dire à établir des diagnostics, à fixer des objectifs, à convaincre, à susciter et à soigner des alliances, à nouer des compromis, à manœuvrer pour déjouer des adversités, à prendre des décisions en toute autorité, à préserver la cohésion et la dynamique d’une équipe…

Toutes ces qualités éminentes et fort méritoires, notre futur président pourra les posséder, en partie ou en totalité, mais seulement à titre facultatif. Peut-être d’ailleurs vaut-il mieux qu’il ne les possède pas. Non seulement pour éviter le risque qu’il se mêle de trop près du travail du Chef du gouvernement, mais aussi parce que cela pourrait le déporter hors de l’exercice de sa propre fonction, qui n’a rien de secondaire. Or quelle est cette fonction ? Elle est essentiellement d’incarner l’âme du peuple.

L’âme du peuple, c’est ce point d’incandescence en lequel la diversité humaine du peuple s’affirme comme unité vivante et agissante dans l’Histoire. L’un de nous – ou l’une – doit prendre sur lui – ou sur elle – de porter le lourd flambeau de ce que nous sommes, en tant que ce peuple que nous sommes. Et cette tâche, digne d’un Atlas, requiert ses propres qualités que nous ne saurions ignorer. Quelles sont-elles ? Notre sentiment est qu’il en existe trois.

La première est de bien connaître l’histoire du pays, sans se laisser dicter cette connaissance par une partie ou une autre du spectre politique. Car nous savons tous que des lectures biaisées de notre passé circulent, les unes occultant par exemple les épisodes qui nous rapprochent de l’Orient, tandis que les autres voudraient oublier tout ce qui nous rattache à l’Occident, et les unes et les autres cherchant dans leur antagonisme à sacrifier ensemble ce qui rappelle notre appartenance ancienne à la terre d’Afrique qui, par-delà les espaces désertiques, ouvre sur des civilisations injustement oubliées.

La deuxième qualité renvoie à l’intelligence de l’Histoire, c’est-à-dire à la capacité d’identifier un sens en vertu duquel se déroule chez nous le fil du temps et qui fait que la multiplicité des événements du passé proche et lointain fait destin. Car c’est ce destin qu’il s’agit pour le peuple de soutenir et d’accomplir, et cela ne peut être fait sans que celui dont la mission est de représenter l’unité du peuple fasse signe en direction d’un chemin qui s’ouvre : le nôtre.

La troisième qualité est de connaître le monde. Ce qui renvoie d’abord aux autres peuples, qui ont leur propre destin, et face auxquels il faut se tenir droit dans la défense de sa différence, mais aussi souple dans le désir sincère de les connaître par-delà tout intérêt. Et il est clair de ce point de vue que les deux premières qualités vont jouer ici un rôle déterminant, car comment défendre une différence que l’on connaît partiellement et en érudit ? Et comment aller vers l’autre pour mieux le connaître si on a de soi et de son propre destin une conscience bâtie sur le sable de quelques idées lacunaires et convenues ?

Mais le monde, c’est aussi des puissances, plus ou moins grandes et qui mènent entre elles une danse faite d’élans communs, de résistances parfois inavouées et d’anciennes rivalités faussement brisées. C’est par la connaissance de ce qui se joue qu’on sera celui qui déjoue… Ou qui, mieux encore, amènera ce qui se joue à creuser le sillon qui est justement celui de notre chemin. Et il n’y a pas ici une « tradition diplomatique » à respecter : il y a une sagacité et un sens de l’opportunité que l’on a ou que l’on n’a pas.

Mais ces trois qualités elles-mêmes en requièrent une autre encore, qui est leur condition. En effet, sans l’amour de la poésie, l’esprit humain ne peut résister à la spirale des forces qui l’entraînent de-ci de-là : seul l’amour de la poésie – et la poésie de l’amour -, donnent l’altitude céleste qui permet d’incarner l’âme du peuple sans douter ni défaillir sur la grande scène du monde. Seul cet amour permet de donner au personnage titanesque une vérité qui résiste à toutes les attaques, y compris les siennes propres : celles qui tendent le piège de l’auto idolâtrie.

Et puis, que vaudraient les discours dans les grandes occasions du calendrier national ou lors d’événements exceptionnels sans ce souffle que seule la poésie sait instiller… C’est important les discours : ce sont des moments de communion qui redonnent du sens à l’existence commune et qui élèvent les esprits. S’ils sont fastidieux, prétentieux, sentencieux, alors nous serons comme ces enfants mal nourris qui se chamaillent : faut-il s’y résoudre ?

Bref, pas d’âme du peuple sans une âme de poète… Entendons-nous : je dis « âme de poète », et non âme de rimailleur ou de quelconque esthète. Pouvons-nous espérer qu’un candidat, parmi les nombreux qui se présentent, correspondra à ce portrait ? Oui. Peut-être… Si l’attente de notre côté se mue en prière, en instante prière !

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