Iran : avantages et faiblesses

Face à la puissance de feu du tandem américano-israélien, et à la supériorité dont il a été crédité sur le plan du renseignement, l’Iran révèle une capacité de résistance incontestable. A vrai dire, ce pays ne fait pas que subir vaillamment. Il déploie un jeu contre-offensif qui s’appuie sur un certain nombre d’atouts. Pour autant que ce jeu se laisse comprendre, et dans la mesure des modestes connaissances dont on dispose, voici ce qu’on peut en dire. Du côté des points forts, on a :

- Premièrement, un commandement unifié, que ne limite aucun contre-pouvoir, et un sens du sacrifice au combat qui plonge ses racines dans la croyance religieuse.

- Deuxièmement, la conscience d’être engagé dans une guerre de survie en tant que régime islamique et, par conséquent, la conviction de devoir mobiliser l’ensemble des ressources matérielles et psychologiques afin de soutenir l’offensive subie

- Troisièmement, la capacité d’attirer dans son giron une armée de supplétifs à l’échelle de l’ensemble du monde musulman, parmi les sympathisants de sa cause et qui seraient susceptibles de se transformer en menace à travers des initiatives plus ou moins organisées et visant les intérêts des pays ennemis et de leurs alliés. Cette arme secrète, qui est redoutable, l’Iran l’a développée au fil des décennies à travers une action de longue haleine qui consiste d’une part à se présenter comme le soutien le plus constant et le plus engagé du peuple palestinien et, d’autre part, à revendiquer un objectif sacré qui est de libérer la ville de Jérusalem de la présence israélienne. Par cette action, en effet, l’Iran a en grande partie abattu le mur de méfiance qui se dressait entre les populations de confession sunnite et la révolution islamique d’inspiration shiite qu’il incarne.

- Quatrièmement, le pouvoir d’exercer une forte pression sur les équilibres de l’économie de la planète, en particulier par le contrôle du détroit d’Ormuz, passage obligé d’une grande partie du pétrole mondial. Le but escompté est que le monde de l’économie et de la finance finisse par se transformer en allié objectif qui menace d’user de ses propres armes contre la paire Trump-Netanyahou pour obtenir d’eux qu’ils se désengagent de la guerre. Ce pouvoir revêt cependant une forme plus agressive en direction des pays du Golfe qui abritent sur leur sol des bases militaires américaines. Face à eux, l’Iran fait d’une pierre deux coups : il tente de réduire la menace venant de ces bases et, dans le même temps, il désigne par les missiles qu’il leur envoie les pays coupables de complicité avec ses ennemis, donc avec les ennemis de l’islam.

- Cinquièmement, une politique aguerrie par laquelle, tout en déployant une défense agressive en dehors même des limites de son territoire, le pays préserve pour lui la posture de la victime qui lui fait gagner la sympathie de l’opinion au-delà même du monde musulman. Il est aidé en cela, il est vrai, par la réputation calamiteuse, à l’échelle du monde, des deux personnages politiques qui sont responsables de la guerre menée contre lui. En quoi cette politique peut-elle être qualifiée d’aguerrie ? En ce qu’elle dissimule ses ambitions expansionnistes dans la région du Moyen-Orient par un discours qui prétend se cantonner dans une logique de pure défense de la souveraineté nationale et de l’identité culturelle iranienne face à une volonté hégémonique extérieure. L’habileté avec laquelle on passe, selon le contexte, du rappel des défis de la révolution islamique à l’impératif de l’auto-défense, voilà en quoi réside cette compétence d’ordre rhétorique.

Venons-en maintenant aux faiblesses. Car il serait faux de croire qu’il n’y en a pas. Tout d’abord, il y a le fait que la faveur dont bénéficie l’Iran auprès de l’opinion mondiale, du fait d’être le pays agressé, est une faveur qui demeure fragile et qui peut lui être retirée s’il s’avisait de se laisser glisser, même contre son gré, dans des formes de lutte qui n’épargnent pas les civils. Les pays du Golfe, qui subissent les attaques des missiles iraniens, sont en train, par leur retenue, de susciter au sein de leurs populations ce début de mouvement de colère spontanée qui pourrait, avec le temps, prendre des formes plus déclarées. Or c’est ce même phénomène qui est susceptible de s’étendre au-delà de la région du Golfe, partout où des actions seraient menées en solidarité avec la cause iranienne mais qui entraineraient un sentiment d’insécurité au niveau des populations.

Une autre faiblesse renvoie à la possibilité que les élans de solidarité s’érodent, non pas cette fois en raison des contre-attaques et de leurs débordements, mais en raison du travail d’analyse politico-intellectuelle qui rappellerait aux uns et aux autres les vrais objectifs de la révolution iranienne : à savoir, non pas tant rejeter les Israéliens à la mer, mais faire de la reconquête de la Palestine le point de départ d’un nouvel ordre iranien dans la région du Moyen-Orient. Ce que les pays arabes de cette région ont tôt pressenti dans la foulée de la révolution iranienne n’a pas cessé depuis de constituer pour eux une menace : celle de leur propre marginalisation. Mais la menace n’est pas seulement celle d’un ordre iranien au Moyen-Orient. Elle est aussi celle d’un ordre religieux, avec ses dogmes et ses pratiques, qui régnerait sur un vaste espace et dont la tutelle s’imposerait à des populations de culture et de confessions diverses. Elle est encore celle du risque que pareil ordre religieux attire à lui des flux toujours plus importants de gens qu’anime essentiellement une vindicte contre l’Occident et qui, de ce fait, serait comme poussé à se transformer en un régime obscurantiste et autoritaire.

La possibilité que cette faiblesse se déclare viendrait, disons-nous, d’un travail d’analyse. Mais elle viendrait aussi, en réalité, du fait qu’il existe aujourd’hui une autre forme de solidarité avec le peuple palestinien, qui s’est manifestée à travers toutes sortes de pays, parfois lointains, à l’occasion de la guerre menée par Israël contre Gaza et qui pourrait prendre conscience de la différence qui existe entre elle et celle que revendique l’Iran : l’une est synonyme de réislamisation du Moyen-Orient sous la bannière d’un pays en particulier, l’autre aspire à une coexistence qui exclut le principe d’une quelconque suprématie d’un peuple par rapport aux autres. Deux projets distincts, deux projets incompatibles, par-delà leur conjonction dans la confusion de la guerre, mais deux projets dont la différence ne peut qu’apparaître au grand jour au fur et à mesure du temps.

Mais il faut se souvenir aussi que l’Iran n’a pas que des amis dans la région, parmi les populations elles-mêmes. Le rôle que ce pays a joué lors des révolutions arabes n’a pas été oublié de tous. Beaucoup considèrent, et ils n’ont pas tort, que l’Iran porte une grande responsabilité dans l’issue malheureuse qu’ont connue ces révolutions. Parmi eux, il y a des jeunes épris de démocratie qui rêvaient de jours meilleurs pour leurs pays. D’autres, plus proches de tendances religieuses, ne pardonnent pas à l’Iran d’avoir contrecarré un retour possible du sunnisme sur la scène de l’Histoire. Le revirement auquel on a assisté en Syrie illustre cette position d’adversité contre l’Iran au sein des pays de majorité sunnite.

D’une façon générale, on assiste cependant à une opposition relativement molle des autorités religieuses sunnites à l’égard de l’Iran et de son projet. Elles adoptent même un profil bas en ce contexte où toute forme de désolidarisation est mal vue par les fidèles. Mais on ne devrait pas s’y tromper. Et c’est encore une autre zone de faiblesse à mentionner. Car si le monde sunnite juge que son influence risque d’être menacée par une victoire de l’Iran, même morale ; s’il sent que sa survie est en jeu par l’ascendant que le shiisme iranien pourrait prendre auprès des populations de nos pays, c’est un nouveau front qu’il faut s’attendre à voir s’ouvrir contre l’Iran. Ou plutôt se rouvrir. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que certains acteurs extérieurs poussent le sunnisme à pareil sursaut.

Enfin, un dernier point faible de l’Iran, c’est de se trouver devant la première puissance militaire mondiale et de ne pas pouvoir compter sur des alliances parmi les grandes puissances concurrentes. Ni la Russie ni la Chine n’ont accouru à son secours. Sans doute parce que ces deux pays savent que l’Iran joue sa propre carte et qu’ils ne veulent pas être mêlés à sa révolution, ni dans ses victoires ni dans ses défaites.

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