Quinze ans après 2011: la démocratie tunisienne en état de siège

À chaque 14 janvier, la Tunisie se retrouve sommée d’arbitrer entre deux récits antagonistes; celui d’une rupture historique fondatrice et celui, de plus en plus officiel, d’une parenthèse qu’il faudrait refermer au plus vite. Quinze ans après l’immolation de Mohamed Bouazizi et l’irruption soudaine du peuple sur la scène de l’histoire, la mémoire collective vacille entre célébration gênée et refoulement assumé.

Ce qui fut un soulèvement pour la dignité, la liberté et la fin de l’humiliation est désormais administré comme un moment d’égarement, rendu responsable de tous les maux présents, dans un climat de régression politique, d’asphyxie économique et de désenchantement moral qui trahit profondément l’esprit de 2011.

Le 14 janvier 2011 avait pourtant ouvert une brèche inédite dans l’ordre de la peur. Une partie des Tunisiens, pas tous, tant s’en faut, avait alors brisé symboliquement les portes d’une prison politique et mentale bâtie sur des décennies d’autoritarisme. La liberté, soudaine et brute, avait enivré autant qu’elle avait désorienté. On parlait haut, on débattait sans chuchoter, on croyait enfin possible un État fondé sur le droit plutôt que sur l’arbitraire. Dans cette effervescence est né un processus constituant porteur d’une promesse ambitieuse: substituer la citoyenneté à la soumission et la responsabilité à la crainte.

La Constitution de 2014, avec ses excès, ses lenteurs et ses imperfections, incarnait tout de même cette aspiration. Elle consacrait des libertés fondamentales longtemps confisquées et posait les bases d’un pluralisme réel. Mais cette conquête n’a jamais fait l’unanimité. Car parallèlement à l’enthousiasme des uns, persistait chez d’autres une défiance profonde à l’égard de la liberté elle-même. D’aucuns ont intégré le jeu démocratique sans jamais en accepter l’essence, investissant les institutions avec une nostalgie intacte pour l’ordre ancien. Très vite, la démocratie a été accusée de désordre, le débat de vacarme et le pluralisme de chaos.

Cette lassitude démocratique s’est transformée en discours dominant. Dans les cafés, les médias, les assemblées, jusque dans les conversations les plus ordinaires, le même refrain s’est imposé: c’était mieux avant. La dictature, avec son cortège de corruption, de brutalité policière et d’humiliations quotidiennes, a été réhabilitée par une mémoire sélective, indulgente envers l’oppression et sévère envers les tâtonnements de la liberté. La démocratie n’a plus été perçue comme un processus exigeant mais perfectible, mais comme une anomalie étrangère, incompatible avec une société prétendument façonnée pour l’obéissance.

Ce malaise ne relevait pas seulement des échecs objectifs de la transition, bien réels, mais d’un rapport profondément ambivalent à la liberté. Vivre libre suppose d’assumer l’angoisse du choix, le conflit d’idées et la responsabilité individuelle. Pour une société longtemps soumise à la verticalité du pouvoir, l’absence d’un chef à craindre et à révérer a été vécue non comme une émancipation, mais comme un vide. L’État de droit, la loi impersonnelle et l’équilibre des pouvoirs ont paru abstraits face à la figure rassurante de l’homme fort et infaillible.

C’est dans ce terreau culturel et politique que s’inscrit le tournant du 25 juillet 2021. Loin d’être une rupture imprévisible, il apparaît rétrospectivement comme l’aboutissement d’une entreprise méthodique de délégitimation de l’expérience démocratique. Sous prétexte de corriger les "déviations" de la transition et punir les "traîtres", Kaïs Saied a progressivement concentré entre ses mains l’ensemble des leviers du pouvoir, marginalisé les contre-pouvoirs, vidé les institutions de leur substance et réécrit les règles du jeu à son seul profit.

La Constitution qu’il a imposée, dans une indifférence contrainte et une abstention massive, consacre moins la souveraineté populaire que l’avènement d’un régime hyper-présidentiel où la loi devient l’ombre portée de la volonté d’un seul homme.

Ce retour assumé à la personnalisation du pouvoir ne relève pas de l’accident, mais de la résurgence d’une culture autoritaire que la révolution n’avait fait que fissurer sans l’éradiquer. Le discours officiel, saturé de références moralisatrices et de slogans sur la "volonté du peuple", sert de paravent à une pratique du pouvoir fondée sur l’exclusion, la suspicion et la répression. Les opposants sont criminalisés, la justice instrumentalisée, les voix critiques intimidées, tandis que la presse et la société civile évoluent sous la menace redevenue banale de l’arbitraire.

Sur le plan économique, l’échec est tout aussi patent. Les promesses de redressement souverain et de "purification" de l’État se sont fracassées contre la réalité d’une économie exsangue. Inflation galopante, pénuries chroniques, chômage structurel et endettement étouffant composent désormais le quotidien d’une population à qui l’on demande patience, obéissance et silence. Incapable de proposer une vision cohérente ou des réformes crédibles, le pouvoir se réfugie dans la désignation obsessionnelle d’ennemis, comme si la rhétorique pouvait tenir lieu de politique publique.

Plus inquiétant encore est le spectacle, en ce quinzième anniversaire de la révolution, de citoyens appelant ouvertement à la présidence à vie. Cette nostalgie servile, qui confond autorité et autoritarisme, révèle une fatigue démocratique profonde et une résignation dangereuse. Elle illustre aussi l’efficacité d’un populisme qui exploite les frustrations sociales pour légitimer l’abandon volontaire des libertés. Lorsque des citoyens réclament leurs propres chaînes, la dictature n’a plus besoin de se dissimuler.

La révolution tunisienne n’était ni parfaite ni achevée. Elle portait logiquement ses propres contradictions, ses lenteurs et ses échecs. Mais elle avait ouvert un horizon inédit; celui d’un État de droit, d’une citoyenneté active et d’un pouvoir enfin soumis au contrôle populaire. En piétinant cet héritage, le régime actuel ne trahit pas seulement une génération; il hypothèque l’avenir même du pays. Car aucune stabilité durable ne naît de la peur, aucun redressement économique ne s’édifie sur la confiscation des libertés et aucune légitimité ne survit à l’effacement du peuple réel derrière une fiction de "volonté générale".

Le 14 janvier ne saurait être réduit à une date commémorative ou à un rituel vidé de sens. Il demeure un rappel obstiné et dérangeant que le pouvoir n’est jamais une propriété privée et que la dignité ne se concède pas par décret. Face à la restauration autoritaire en cours, la fidélité à la révolution ne consiste pas à idéaliser le passé, mais à refuser la normalisation de l’inacceptable. L’histoire tunisienne l’a déjà démontré: les dictatures peuvent confisquer le présent, mais elles n’effacent jamais définitivement l’exigence de liberté.

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