1. Le péché originel de l’ingénierie territoriale:
La crise systémique qui secoue l’Afrique du Nord et le Sahel ne peut se réduire à des défaillances sécuritaires conjoncturelles. En termes de science politique, elle formalise la fracture définitive entre l'architecture de l'État-nation unitaire, calquée sur le modèle jacobin européen, et les structures sociologiques profondes des territoires colonisés.
Les configurations géopolitiques actuelles de l'Algérie et de la Libye sont des constructions exogènes récentes, n'ayant jamais existé sous cette appellation et cette délimitation avant les conquêtes française et italienne.
La tentative de greffer un État centralisé et bureaucratique sur des espaces caractérisés par des solidarités segmentaires et des allégeances tribo-régionales s’est avérée être un échec structurel. Aujourd’hui, les forces centripètes à l'œuvre en Libye et l'usure multidimensionnelle de l'Algérie annoncent une correction historique inévitable du legs territorial issu de la conférence de Berlin.
2.L'illusion unitaire libyenne face à la revanche des structures organiques:
Le cas libyen offre une démonstration empirique de l’impossibilité de bâtir un État moderne durable sans un contrat social authentique et une conscience nationale partagée. L'unification administrative opérée par le décret fasciste italien de 1934 a agrégé par la violence trois provinces ottomanes distinctes (la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan). Ni le paravent monarchique fédéral de la Senoussia, ni le modèle redistributeur et clientéliste de la Jamahiriya de Kadhafi n’ont été en mesure de forger une nation libyenne.
Par conséquent, les démarches diplomatiques internationales visant à restaurer un État centralisé à Tripoli sont structurellement condamnées à l’échec. Les processus parrainés par l'ONU se heurtent à ce qui présente tous les attributs d’une nécessité historique : le reflux vers les pôles de légitimité organiques précoloniaux.
La Cyrénaïque refuse la captation de ses ressources hydrocarburées par la Tripolitaine, tandis que le Fezzan se déconnecte pour réintégrer ses réseaux transfrontaliers sahariens. Cette fragmentation n'est pas une anomalie transitoire, mais le véritable état d'équilibre sociopolitique de cet espace.
3.Le miroir algérien : L'accélération du sablier et la triple impasse militaire:
L'Algérie, construite sur le même logiciel hyper-centralisateur et hypertrophiée par l'administration coloniale française au détriment de ses voisins, fait face au même déterminisme historique. La diplomatie algérienne a érigé le principe de l'intangibilité des frontières de l'OUA (1964) en dogme absolu.
Cette rigidité doctrinale trahit une angoisse existentielle profonde : Alger sait que la reconnaissance officielle du fédéralisme ou de la partition en Libye créerait un précédent juridique déstabilisateur pour ses propres périphéries (Kabylie, M'zab, Touaregs du Sud en plus des populations et tribus ayant historiquement vécu sous le règne tunisien et marocain).
Cette vulnérabilité structurelle pousse le régime militaire algérien vers une fuite en avant défensive qui accélère son encerclement géostratégique.
Alger se retrouve aujourd'hui exposée à découvert sur trois fronts simultanés et hautement volatiles :
-À l'Est : Le bourbier libyen échappe totalement à son influence, invalidant sa posture de grand frère régional. Les forces du Maréchal Haftar, soutenues par des monarchies du Golfe, n'hésitent plus à adopter une posture offensive vis-à- vis du régime militaire algérien.
-Au Sud : La dénonciation de l'Accord d'Alger par le Mali et la rupture des canaux traditionnels au Niger alimentent des bruits de bottes directs aux frontières libyo-algéro-nigériennes, où l'armée algérienne fait face aux dynamiques agressives des juntes sahéliennes.
-À l'Ouest : La fin de fait du tampon onusien de la MINURSO au Sahara occidental réactive une guerre d'usure conventionnelle coûteuse qui risque fort de connaître un aboutissement différent de celui de 1963 ou le jeune état marocain avait dû faire face à une coalition algéro-égypto-cubaine.
À l'intérieur de ces frontières sous pression, le modèle algérien montre ses limites économiques et politiques. L'étouffement sécuritaire des aspirations démocratiques du Hirak et la dépendance absolue à une rente hydrocarburée volatile empêchent l'émergence d'une prospérité réelle, transformant l'État en une forteresse assiégée.
4.L'intérêt stratégique de la Tunisie : La rupture avec le statu quo:
Face à ce basculement systémique, le maintien de la doctrine tunisienne alignée sur le statu quo postcolonial prend l'allure d’une hérésie géopolitique.
Historiquement prise en tenaille par deux voisins hypertrophiés, porteurs de velléités hégémoniques et condamnés à la volatilité, la Tunisie s'épuise à sécuriser des lignes de démarcation artificielles pour le compte de régimes en décomposition.
L’intérêt vital de Tunis commande d'épouser le cours de la nécessité historique en adoptant une posture de neutralité pragmatique. La décentralisation ou la fragmentation de ces deux blocs étatiques artificiels présente des avantages stratégiques majeurs pour la Tunisie :
-Dissolution de l'asymétrie de puissance :
L'émergence d'entités régionales autonomes et à taille humaine (Tripolitaine, Cyrénaïque, régions algériennes décentralisées) élimine le risque d'étouffement politique et de tutelle exercé par Alger et Tripoli.
-Rationalisation des relations de voisinage :
Traiter directement avec des pôles de pouvoir locaux stables et homogènes offre à la Tunisie des opportunités de partenariats commerciaux et sécuritaires directs, basés sur des solidarités économiques réelles plutôt que sur la contrainte militaire d'États centraux lointains.
En cessant de porter à bout de bras un ordre postcolonial obsolète issu de la conférence de Berlin, la Tunisie s'épargnera une contagion systémique. Elle pourra ainsi se positionner comme le pivot diplomatique et commercial naturel d’un Maghreb pluraliste, décentralisé et enfin rééquilibré.