Entre Hall et Bab El Bhar

Dans deux séances consécutives, mes étudiants de master (Modélisation Macro) m’ont fait part d’un article publié par un économiste tunisien attribuant au prix Nobel d'économie 2026 la confirmation ''scientifique'' que la politique monétaire tunisienne serait erronée, et que l'inflation en Tunisie serait une ''crise d'offre et de confiance'' et non un problème de demande. La conclusion politique est peut-être défendable. Mais l'usage qui est fait des travaux de Hall et Woodford, lui, ne l'est pas.

Quatre confusions importantes, dues a priori à un risque intellectuel pris par l'auteur ou peut-être au fait que la littérature correspondante n'était pas dans ses cordes (et ce n'est pas un tort en soi), méritent d'être clarifiées.

Dans ce qui suit, la réponse, de manière structurée mais intuitive, que j’ai fournie à mes étudiants.

(1) Hall et Woodford ne sont pas récompensés pour deux contributions séparées, mais pour un cadre unifié. En fait, le premier glissement consiste à présenter Hall et Woodford comme deux auteurs ayant chacun apporté une pièce isolée. Hall aurait ‘’mathématisé Friedman’’ dit-il, Woodford aurait ‘’parlé de rigidité des prix et d'anticipations’’. C'est méconnaître la nature exacte de la contribution récompensée.

Le motif du prix (les fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique) désigne moins deux apports juxtaposés qu'une synthèse. Avant Hall et Woodford, la macroéconomie disposait déjà de :

(I) la théorie du revenu permanent de Friedman, mais sans traitement rigoureux des anticipations ;

(II) la critique de Lucas, qui exigeait des fondements microéconomiques, mais sans modèle opérationnel de rigidités ;

(III) les modèles de contrats échelonnés de Fischer et Taylor, mais sans cadre d'équilibre général complet ; et

(IV) les modèles de rigidité des prix à la Calvo, mais sans intégration à une règle de politique monétaire.

Ce que Hall et Woodford ont fait, c'est intégrer ces pièces dispersées en un seul modèle, i.e., le consommateur forward-looking de Hall, la rigidité des prix de Calvo, la concurrence monopolistique, la règle de Taylor, et l'équilibre général dynamique. C'est cette architecture unifiée qui a permis aux banques centrales de disposer d'un outil cohérent pour analyser la transmission de la politique monétaire.

Réduire Hall à ‘’Friedman mathématisé’’ et Woodford à ‘’gestion des anticipations’’, c'est passer à côté de ce qui fait la valeur du prix, à savoir ‘’l'intégration’’. Sans elle, on aurait deux contributions importantes mais séparées, pas un changement de cadre opérationnel.

(2) Le modèle à agent représentatif ; une hypothèse forte, jamais mentionnée. En effet, le deuxième glissement est l'absence totale de discussion sur l'agent représentatif. Le texte parle de ‘’l'individu rationnel’’ comme d'un fait psychologique établi. Or, l'agent représentatif est une hypothèse de modélisation, et une hypothèse contestée.

L'agent représentatif suppose qu'on peut agréger le comportement de millions d'individus hétérogènes en un seul agent optimisateur. Cette réduction n'est valide que sous des conditions très restrictives ; conditions rarement satisfaites dans la réalité. Je me rappelle Kirman, au début des années 1990, dans un article resté célèbre, qui a montré que l'agrégation d'agents hétérogènes ne se réduit généralement pas à un agent représentatif.

Stiglitz a répété que cette hypothèse masque les distributions de richesse, les contraintes de liquidité différenciées, et les effets de composition. C'est précisément pour dépasser cette limite qu'est née la littérature HANK (Heterogeneous Agent New Keynesian), avec Kaplan, Moll et Violante. Ces modèles montrent que les multiplicateurs budgétaires et les canaux de transmission monétaire changent qualitativement quand on abandonne l'agent représentatif. Autrement dit, l'hypothèse n'est pas neutre ; elle détermine les résultats.

Un texte qui invoque Hall et Woodford pour éclairer la situation tunisienne sans mentionner cette limite commet une double erreur :

(I) Il ignore la principale critique adressée à ce cadre, et

(II) il présente une hypothèse de modélisation comme une description du monde.

(3) Les anticipations rationnelles ; une hypothèse, pas un fait. Le troisième glissement est le plus grave sur le plan théorique. Le texte affirme que ‘’les individus sont rationnels, donc ils ne changent pas leur consommation pour une aubaine temporaire’’. C'est une lecture caricaturale de Hall (1978). En fait, l'hypothèse des anticipations rationnelles signifie que les agents connaissent le vrai modèle de l'économie et forment leurs anticipations comme des espérances mathématiques conditionnelles. C'est une hypothèse extrêmement forte, et elle est contestée depuis les années 1970 et suivantes (Sims, Sargent, Gilboa et Schmeidler…).

Toute la tradition post-keynésienne, de Davidson à Skidelsky, insiste sur l'incertitude radicale au sens de Keynes : un futur non-ergodique, où les probabilités objectives n'existent pas.

Woodford lui-même, dans ses travaux ultérieurs sur les indications prospectives, reconnaît que la crédibilité et la compréhension du public ne sont pas automatiques. L'hypothèse des anticipations rationnelles est un outil de modélisation, pas une loi psychologique. La transformer en description du comportement réel, ''les individus sont rationnels'', c'est confondre le modèle et le monde.

(4) Le quatrième glissement est le plus visible. C’est que le passage du modèle à la politique tunisienne se fait sans médiation, comme si le prix Nobel avait directement statué sur la politique monétaire tunisienne. Or, Hall et Woodford ne disent rien de la Tunisie. Ils fournissent un cadre analytique, pas des prescriptions pour des économies caractérisées par :

(I) Une incertitude radicale (instabilité politique, transition institutionnelle) ;

(II) des marchés segmentés et des circuits de distribution oligopolistiques ;

(III) une forte composante importée de l'inflation (énergie, alimentation) ; et

(IV) une capacité productive érodée et un chômage structurel élevé.

L'application directe du cadre Hall-Woodford à la Tunisie suppose implicitement que les hypothèses du modèle (agent représentatif, anticipations rationnelles, ergodicité, concurrence monopolistique) sont satisfaites dans l'économie tunisienne. C'est une pétition de principe.

Plusieurs glissements précis peuvent aussi être identifiés :

(I) Du modèle à la politique. Woodford montre comment un modèle peut représenter la transmission monétaire via les anticipations. Il ne dit pas que ''dans un climat de méfiance, monter les taux est contre-productif''. C'est une inférence ajoutée par l'auteur, non dérivée du modèle.

(II) De l'incertitude probabilisable à l'incertitude radicale. Woodford travaille dans un cadre probabiliste. Les chocs sont des variables aléatoires avec des distributions connues. L'article parle d'''incertitude'' et de ''confiance'' comme s'il s'agissait de la même chose. Or, l'incertitude de Woodford est probabilisable ; celle de Keynes ne l'est pas. Mélanger les deux, c'est faire dire à Woodford ce qu'il ne dit pas.

(III) De la rigidité des prix à la critique des circuits de distribution. Woodford modélise la rigidité des prix comme une friction nominale dans un cadre de concurrence monopolistique. L'article l'interprète comme une preuve que ‘’les prix sont fixés dans les circuits de distribution et les monopoles’’. C'est un saut du modèle à une sociologie des marchés que le modèle ne contient pas.

(IV) Du multiplicateur à l'urgence politique. Woodford et Hall ne prescrivent pas de ‘’stimuler la demande en période de méfiance’’. Ils fournissent un cadre pour analyser les effets des politiques. L'article transforme un outil analytique en un manifeste politique pour la Tunisie.

Enfin, rien n'interdit de mobiliser Hall et Woodford pour éclairer la situation tunisienne. Mais un usage rigoureux aurait exigé de :

(1) Reconnaître les hypothèses du cadre,

(2) Discuter leur pertinence pour la Tunisie,

(3) Mobiliser des cadres alternatifs plus adaptés aux économies à incertitude radicale (Godley-Lavoie), modèles à agents hétérogènes (HANK), ….

(4) Distinguer l'analyse de la prescription.

(5) Fournir des données tunisiennes.

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