La situation au Soudan nous est régulièrement rappelée comme étant l’une des plus alarmantes qui soit au monde pour la population.
C’est vrai que la misère dans laquelle nous nous trouvons ici n’est pas de peu d’importance, sinon sur le plan économique, du moins sur le plan politique et moral. C’est vrai aussi que le drame des Palestiniens à Gaza, mais aussi en Cisjordanie, occupe beaucoup nos esprits. C’est vrai enfin que la paix dans le monde nourrit les inquiétudes, elle qui a rarement été autant menacée qu’en ce moment, depuis que certaines puissances censées garantir la sécurité dans le cadre des Nations Unies se sont mises elles-mêmes à se conduire en délinquants et en prédateurs…
Mais rien de tout cela ne saurait nous exempter de porter le regard vers cette région si meurtrie de l’Afrique et de considérer en particulier la sorte de malédiction qui pèse sur le Soudan. D’autant que la malédiction en question a quelque chose de contagieux pour beaucoup de pays voisins, proches mais aussi lointains, et dont nous ne pouvons pas complètement nous excepter.
Il y a en effet dans les structures internes de nos sociétés une prédisposition à basculer dans une forme ou une autre de guerre civile. Nous sommes heureusement préservés du risque dont le Soudan n’a pas été épargné, à savoir celui d’une scission au sein des forces armées. Mais nous voyons en même temps que la Libye n’a pas échappé au scénario d’une militarisation du conflit interne qui traverse la société. Pour autant, les germes sont là chez nous et le discours qui nous est offert sur les réseaux sociaux en est souvent un indice assez éloquent. Par conséquent, l’attention à ce qui se passe au Soudan ne nous détourne pas complètement de notre réalité locale. Elle peut même nous donner certains éléments de nature à mieux la comprendre.
Mais le besoin de comprendre pour se protéger ne devrait pas être le mobile principal d’un pareil intérêt pour le drame soudanais. Les problèmes auxquels nous sommes exposés ou confrontés ne sont jamais une raison pour s’interdire ni l’empathie envers la souffrance d’autrui ni la recherche de solutions pour atténuer cette dernière. C’est cet élan, qui est d’abord celui du cœur, qui devrait commander d’abord le désir de comprendre, et cela non pas du tout pour édifier ou consolider telle ou telle théorie, mais pour répondre plus simplement et plus humainement à l’appel que représente la souffrance de l’autre.
Existe-t-il toutefois une solution au problème soudanais ? Il est utile d’envisager la possibilité que pareille solution n’existe pas. Pourquoi existerait-elle ? Comme pour tous les pays africains, l’État-nation représente une structure récente qui a été léguée par l’époque coloniale et qui est venue se superposer sur une structure plus ancienne, qui est tribale. C’est-à-dire qui nous met en présence d’une multitude d’entités ethnolinguistiques ayant chacune son propre mode de gouvernement et son propre système de pouvoir.
Le Soudan acquiert son indépendance en 1956 et, aussitôt, il est tenté par l’option islamiste comme moyen de forger sa propre unité nationale et ainsi de fédérer les différentes tribus. On sait pourtant, maintenant, que la population soudanaise n’est pas toute de confession musulmane. C’est ce qui créera d’ailleurs les conditions d’une scission du pays entre le nord musulman et le sud qui regroupe à la fois des chrétiens et ceux que l’on qualifie généralement d’animistes. Laquelle scission aura lieu en 2011.
Mais, indépendamment même de la question de l’homogénéité confessionnelle de la population, cette manière de réquisitionner la religion musulmane pour s’en servir de ciment à un État nouvellement constitué représente un expédient qui n’est pas sans conséquences sur le modèle de développement du pays, ou plus précisément sur les performances de ce modèle. Donc sur la viabilité de son économie dans un contexte de rivalité internationale.
Plus généralement, le dynamisme de la société risque fort d’être sacrifié sur l’autel d’une cohésion forcée, finissant dans une politique d’uniformisation de la société qui, à son tour, ne peut être qu’autoritariste et, en fin de compte, violente. Sans qu’il soit besoin d’y avoir des non-musulmans, des individus sont appelés à refuser l’ordre instauré. Que ce soit au nom de l’exigence de liberté ou au nom d’autres références à caractère plus idéologique, comme peuvent l’être le communisme ou le libéralisme.
Or cette situation de division entre l’autoritarisme du pouvoir et la contestation d’une partie réfractaire de la population ouvre déjà la voie à un retour de la logique tribale. Le phénomène s’observe un peu partout dans nos régions : le pouvoir en place, de quelque obédience idéologique qu’il soit du reste, éprouve assez rapidement le besoin de s’appuyer sur telle tribu ou sur tel groupe de tribus pour renforcer ses assises. Ce qui, automatiquement, réveille l’ancienne rivalité qui opposait ces tribus à d’autres, lesquelles autres s’offrent alors, pour leur part, comme soutiens des forces de contestation.
Cette situation montre en réalité à quel point les solutions conçues dans la précipitation pour répondre à la question de l’unité nationale sont des solutions qui ne parviennent pas à durer. Certes, la solution islamiste présente contre elle de nombreuses objections, mais les autres ne sont pas fondamentalement meilleures, dès lors en tout cas qu’elles ne parviennent pas à susciter de la part de la population un acte de choix collectif quant à la manière d’engager l’aventure politique issue de l’indépendance. Tout choix dicté, tout choix qui est fait dans les chambres obscures du pouvoir en place, non seulement est impuissant à créer chez les habitants l’obligation de le respecter, mais crée au contraire, d’emblée, les germes de la contestation.
Maintenant, il s’agit justement de se demander dans quelles mesures on peut cristalliser quelque chose comme une volonté générale au sein ou à partir d’une société qui constitue elle-même une mosaïque d’ethnies. Et dont le fait de se trouver réunies au sein d’une même nation est à mettre en soi au crédit d’un passé colonial qui est lui-même perçu comme un moment honni de servitude.
Certes, la Tunisie présente de ce point de vue un tableau moins inquiétant… L’islam autant que la langue arabe ont forgé une identité depuis de nombreux siècles. Le besoin de réunir un ensemble disparate au sein d’un même projet n’existe pas, car l’ensemble en question n’est pas disparate. Ou incomparablement moins disparate. Mais on sent pourtant que malgré une religion et une langue communes, une tendance à la sécession travaille la société en s’appuyant sur les appartenances régionales, sur des considérations de classe sociale, sur des choix idéologiques…
La relative homogénéité culturelle de la société ne suffit pas pour neutraliser ladite tendance. Comme si l’habitus de la vie tribale, dont la logique a prévalu pendant de longs siècles et qui reste vivace, refusait de céder le pas à un autre mode d’organisation sociale. Et qu’elle ne cessait de susciter des motifs de conflit pour empêcher un quelconque ordre nouveau de se mettre en place.
Cette comparaison rapide entre les deux réalités, soudanaise et tunisienne, nous montre que la disparité ethnique n’est pas le seul facteur qui s’oppose à la réalisation de l’unité politique. Plus profond qu’elle se loge une force d’inertie qui cherche insidieusement à perpétuer l’ordre tribal, ou à s’y réfugier d’une manière d’autant plus impérieuse que la modernité frappe aux portes et s’installe dans les demeures et dans les mœurs. Et c’est parce que cette force d’inertie agit dans l’ombre, mais de façon déterminante, que toute délibération portant sur la nature du projet politique à mettre en œuvre et qui engagerait l’adhésion de la population dans son ensemble ne peut finalement que donner lieu à une sorte de confiscation de la délibération par ce besoin de retour en arrière. C’est sans doute ce qui fait qu’une expérience démocratique comme celle que nous avons vécue ici, en Tunisie, au lieu de déboucher sur la conception d’un projet fédérateur, a fini par laisser place à un processus contre-révolutionnaire, c’est-à-dire à une revanche de l’ordre ancien sur le nouveau. Car il n’est pas exact de dire qu’une société est seulement mal préparée à une expérience démocratique. Ou disons qu’elle n’est mal préparée que parce qu’agissent en elle des forces positivement hostiles à l’expérience.
Or ce sont ces forces hostiles qui sont également présentes dans un pays comme le Soudan et qui viennent s’inscrire dans le cadre d’un pays ethniquement morcelé. Car c’est un fait que le Soudan, malgré une nette prédominance de la religion musulmane et d’un usage très répandu de la langue arabe, n’a pas pour autant réussi à dépasser l’état de dissémination ethnique de la société. L’homogénéisation culturelle que nous avons atteint chez nous du fait de cette même double appartenance est loin d’avoir été atteinte au Soudan.
Du coup on assiste à un retour de l’ordre tribal, non seulement comme rémanence du passé, mais comme expression du rejet de la possibilité même d’un accord qui unifierait les différentes composantes de la population autour d’un nouveau chemin d’émancipation commun.
Pourquoi disons-nous, finalement, que l’hypothèse selon laquelle le problème soudanais n’a pas de solution est une hypothèse hautement probable, voire la seule envisageable ? D’abord parce que depuis soixante-dix ans, les conditions d’une consultation populaire portant sur l’avenir du pays n’ont pas été réunies. En 1998, une consultation populaire a bien eu lieu, à l’époque du pouvoir d’Omar El-Bachir, mais il s’agissait d’une de ces consultations de forme comme on en a connu ici à l’époque de Ben Ali pour proposer une nouvelle version de la Constitution, prétendument modernisée, mais en réalité vouée essentiellement à conférer au pouvoir en place un semblant de légalité malgré sa longévité…
Ensuite, parce que la répétition des expériences de pouvoir qui consacrent l’émergence d’une caste politico-militaire révèlent en réalité un certain vide en matière d’imagination politique, une absence de désir autour des possibilités de construction d’une œuvre commune et, en définitive, une attitude réfractaire à l’égard de toute perspective d’action réellement concertée. La chute de l’ancien homme fort en 2019 qui, au lieu d’ouvrir la voie à un processus démocratique, n’a fait que reconduire le système de caste, est de ce point de vue éloquente.
Or si le désir de changement fait défaut, si le changement fait bien plutôt l’objet d’un mouvement de rejet, bien que non déclaré, alors il est vain, n’est-ce pas, d’attendre de l’évolution des événements qu’elle accouche d’autre chose que d’une suite de régimes autoritaires, et dont l’affaiblissement progressif, par usure de leur légitimité, ou par l’effet de la contestation, donne lieu à son tour à des scissions plus ou moins meurtrières. Et celle à laquelle on assite l’est au plus haut point, puisqu’elle provoque une situation humanitaire tout à fait dramatique.
Mais un autre élément peut achever de nous convaincre du caractère inextricable de la situation au Soudan. C’est le fait que toute immixtion de puissances tierces afin de rétablir la paix civile et de remettre le pays sur les rails d’un processus démocratique se voit opposer un jeu d’alliances qui révèle une sorte de métastase internationale du conflit. On assiste en effet, aujourd’hui, à l’implication de pays comme l’Égypte, la Turquie et l’Iran qui, pour des raisons certes différentes, apportent chacun un soutien aux forces gouvernementales, tandis que, de l’autre côté, les Émirats ne cessent d’aider en sous-main les milices rebelles, à la fois pour préserver des intérêts dans la région et par hantise d’un retour de l’islamisme. L’Éthiopie voisine, qui connait à son tour des troubles insurrectionnels, a également tendance à se ranger derrière les rebelles. Il serait prétentieux d’affirmer que, sur ce terrain, tous les tenants et aboutissants ont été bien compris. Une chose est sûre : l’étranger joue autant, sinon plus, le rôle de facteur aggravant du conflit que de recours en vue de calmer la situation.
L’absence de désir démocratique est très souvent l’absente des analyses qui prétendent identifier les causes du drame soudanais. Dans le passage en revue des processus ayant pu mener à la situation actuelle, on préfère retenir des considérations qui s’inscrivent elles-mêmes dans des débats existants et qui ont gagné l’intérêt du lecteur.
Le jeu des rivalités entre factions et leurs prolongements par-delà les frontières constituent un récit qui répond davantage aux attentes du public. La question du désir, qui est donc désir pour une population de s’unir autour d’un projet et de construire quelque chose en commun, est reléguée au rang de simple condition psychologique. Or cette approche est profondément erronée. Il y a dans ce désir beaucoup plus qu’un simple état psychologique. Il y a un acte de liberté en vertu duquel une population décide d’entrer sur la scène de l’Histoire en tant que peuple riche de sa diversité ethnique, de renverser en opportunité et en rêve d’accomplissements la malédiction d’un destin commun dicté arbitrairement par des puissances étrangères qui ont fixé un jour le tracé des frontières, de vaincre enfin ce fatalisme à la faveur duquel on se range docilement sous la loi qui entend nous enfermer dans un modèle de vie issu du passé.
Le désir dont nous parlons, c’est tout cela. Et sans lui, le pays est condamné à tous les vents mauvais de la dictature et des guerres intestines, qu’elles soient accompagnées du bruit des armes ou de celui des portes de prison et des imprécations.
Ce désir peut-il naître là où c’est son absence qui, jusque-là, s’est affirmée ? Peut-il naître là où la violence du pouvoir a transformé tout espoir en blessures, toutes blessures en ressentiment, et tout ressentiment en semence de mort qui achève d’assécher le désir ? Y a-t-il une issue à pareil cercle vicieux ? On ne saurait répondre d’un non catégorique à une telle question, mais on a assurément le droit de douter que « oui » soit la bonne réponse.
Qu’est-ce qui, pourtant, nous pousserait à sonder la possibilité d’une issue ? D’abord cette pensée que c’est du fond du désespoir que naît l’espérance. Et que l’espérance a ceci de propre qu’elle est ce qui renverse en leur figure contraire les situations les plus désespérées. Car l’espérance est essentiellement agissante : elle transforme le réel pendant qu’elle en considère le visage amical. Elle est attentive à ce qui, dans le tableau le plus clos, travaille à déjouer la clôture, et n’a de cesse de répondre à l’appel de son œuvre. Elle est donc à la fois à l’affût de la moindre lueur qui point et tout à sa tâche de lire dans cette lueur la promesse d’une aube resplendissante.
En quoi donc peut résider la lueur qui se cache dans une situation aussi obscure et dramatique que l’est la situation du Soudan ? Est-il même permis de soupçonner pareille lueur alors que la guerre et la famine sont le quotidien des habitants ? Peut-être pas. Mais l’épreuve de la nuit profonde est aussi ce qui renouvelle entre les hommes un lien qui précède ceux de toute tradition. Ce n’est pas d’avoir souffert ensemble, mais plutôt d’avoir ensemble soutenu la souffrance et contemplé malgré tout le lever du jour comme on assiste au premier matin du monde. C’est d’avoir fait ensemble le chemin qui mène au souvenir que, par-delà nos différences de dialecte et de région, nous avons part à l’événement du monde, à cet inouï qu’il y a un monde et qu’il nous est donné en partage. Nous tous qui sommes plongés dans la tragédie, mais aussi nous tous qui peuplons la terre.
Les psychologues parlent de résilience comme d’une caractéristique de certains individus. Il est vrai que nous ne sommes pas égaux dans la capacité à supporter la souffrance dans la durée. Mais la résilience ne dit pas à elle seule tout ce que c’est que de traverser l’épreuve de la souffrance. Elle ne dit pas comment cette épreuve ouvre les humains que nous sommes à ce lien fondamental sur lequel les autres ne font que se greffer, ni encore de quelle façon elle nous affranchit de nos anciens liens sociaux, non pas pour les renier, mais plutôt pour y apercevoir, comme à partir d’une hauteur nouvelle, le fruit mûri par le temps d’anciennes unions qui furent elles aussi, en leur commencement, le libre produit de souffrances endurées et d’espérances partagées dans le spectacle consolant d’un jour qui se lève. Elle ne dit pas, enfin, comment de la souffrance s’échappe un gémissement qui a ce pouvoir de se tourner en un cri d’appel autour du miracle de la Création.
Pareil appel résonne aujourd’hui dans le monde. Beaucoup ne l’entendent pas, mais beaucoup aussi l’entendent. Beaucoup sont gagnés par la compassion : tirés de la préoccupation de leurs petits malheurs et poussés dans une forme de respect face à la pensée que d’autres hommes ont tout perdu, jusqu’à l’assurance de la survie. Mais à quoi cela peut-il leur servir, dira-t-on ? Peut-être à rien, en effet. D’où l’idée que la compassion devrait se traduire par un geste de solidarité pour ne pas se dissiper en une vaine et évanescente émotion. Aider, faire un don, est en effet le moyen de donner corps matériel, pour ainsi dire, à notre compassion…
Il se trouve malheureusement qu’en un pays comme le nôtre, aider constitue une démarche compliquée. Nous vivons dans une sorte de citadelle monétaire qui nous interdit l’échange avec l’étranger, même quand il s’agit de s’acquitter d’un devoir humanitaire. Mais ce n’est pas ici notre propos. Et, à vrai dire, la compassion n’est pas condamnée à la solidarité sonnante et trébuchante pour exister. Il y a pour elle d’autres chemins, comme de communier avec ceux dont nous vient l’appel dans le souvenir de ce qui nous unit en ce monde. De se laisser donc ébranler dans ses certitudes acquises, arraché au confort de ses identités constituées, projetés dans l’élément de sa propre nudité…
Cela, à nouveau, ne suffira pas pour lever le malheur qui s’est appesanti sur la vie des Soudanais. Pas plus qu’il ne suffira pour éloigner la malédiction qui frappe les Palestiniens. Mais cela donne un sens à leur épreuve. Cela porte l’aveu que c’est leur souffrance, et seulement leur souffrance, qui est capable de nous dépouiller des artifices qui nous étouffent pour retrouver notre humanité, dans sa simplicité.