Du devoir d’allégeance à la tradition religieuse…

Il est loin le temps où, au sein d’une même famille, régnait une belle unanimité autour du devoir d’allégeance à la tradition religieuse, ou du moins autour de la bonne manière de s’acquitter de cette allégeance. Non que cette unanimité ait complètement cessé d’exister, mais ses occurrences relèvent de plus en plus de l’exception. La règle est celle, sinon du conflit et de ses violences, du moins des démarches divergentes, avec tout ce que ça peut impliquer de distance mise au fil du temps dans la relation entre les personnes. La règle, par conséquent, est celle d’une certaine rupture, qu’elle soit dure et bruyante ou douce et silencieuse.

Mais, d’une tradition religieuse à une autre, la situation n’est pas la même. Car certaines religions sont plus vouées que d’autres au communautarisme. Plus le lien avec l’esprit de communauté est fort, plus les choix de vie qui engagent un écart par rapport aux règles de la communauté sont susceptibles d’entraîner des séparations dramatiques. C’est le cas par exemple en islam. La nature du culte ainsi que la conception des fins dernières et du projet eschatologique sous-jacent font que cette religion crée entre les membres des liens tels que toute décision synonyme de désengagement ou de sortie s’apparente à une forme de trahison. En tout cas, la désunion présente quelque chose de beaucoup plus dramatique que ce qu’on peut connaître actuellement en contexte chrétien. Mais peut-être moins que dans certains milieux traditionnalistes de la communauté juive.

Pour avoir des racines familiales à la fois en terre d’islam et en terre chrétienne, je peux apporter le témoignage de cette différence d’intensité dans le drame en question. Mais le christianisme ne présente pas de son côté le tableau d’une homogénéité parfaite de ce point de vue. Au sein du protestantisme qui comprend, comme beaucoup ne savent peut-être pas, de nombreuses Églises, il existe des communautés, plus ou moins repliées sur elles-mêmes et sur certaines croyances particulières qu’elles cultivent, à l’intérieur desquelles les relations amicales avec les personnes extérieures sont elles-mêmes sujettes à circonspection, voire à crispations.

En menant récemment des recherches sur ma famille allemande, j’ai appris ainsi que le mariage entre mon grand-père et ma grand-mère, tous deux protestants, ont dû occasionner une cassure entre mon grand-père et la communauté dont il est issu : celle des Frères Moraves. Car les Frères Moraves ne sont pas des luthériens. Ils incarnent cette tradition piétiste qui s’est développée à partir de la Bohême, et qui s’est établie essentiellement dans cette partie orientale de l’Allemagne proche de la frontière avec la Pologne et la Tchéquie. La communauté est aujourd’hui disséminée à travers plusieurs pays, dont les Etats-Unis, mais en vérité elle était déjà présente en dehors de l’Allemagne depuis le 19e siècle à travers ses missionnaires : en Amérique du sud, au Tibet, ainsi qu’en Afrique du Sud (qui a vu naître mon grand-père).

Au crédit de cette communauté protestante, il faut souligner qu’elle a été particulièrement soucieuse de ne pas mêler la moindre violence dans les conversions qu’elle cherchait à obtenir des autochtones auprès de qui ses membres s’établissaient. Ce qui ne l’empêchait pas, à l’égard de ses propres membres, de mener une politique de sévère interdiction des liens matrimoniaux, en particulier, avec les personnes étrangères à la communauté. Par mesure de prévention, les enfants étaient assez tôt envoyés dans des internats en Allemagne : ils y recevaient assurément une éducation qu’ils n’auraient pas pu recevoir dans les contrées lointaines où ils se trouvaient, mais ils étaient en même temps mis à l’abri des rencontres « spontanées » que la nature pouvait mettre sur leur chemin en dépit des mises en garde. Passée cette période critique des années d’études, les jeunes épousaient à l’intérieur de la communauté, selon des arrangements menés par les familles.

Le cas des Frères Moraves n’est sans doute pas le seul de ce point de vue. Mais voilà, le fait que ma grand-mère fût une chrétienne protestante, luthérienne, ne l’empêchait pas d’être considérée comme une intruse. Dès lors en tout cas qu’elle regimbait à se fondre corps et âme dans la communauté morave. De cela, je dois cependant avouer que je n’ai pas eu d’écho direct. Je pense que le sujet était de ceux dont on évitait soigneusement de parler. C’est un fait cependant que mon grand-père n’a pas cessé de prendre ses distances avec sa famille.

La seconde guerre mondiale lui en a d’ailleurs donné l’occasion. Car l’Église des Frères moraves s’est retrouvée au banc des accusés au lendemain de la guerre pour s’être compromise avec le pouvoir nazi, et avec le discours nationaliste allemand en lequel elle a trouvé, pense-t-on, une sorte de consonance avec ses propres soucis d’unité communautaire. Cela constituait un motif assez puissant pour justifier une rupture qui, à mon avis, était largement entamée du fait du mariage, dès avant la guerre. Le nazisme, les malheurs qu’il avait apportés sur les familles allemandes, les enfants arrachés à la vie sur le front – c’est le cas d’un de mes oncles - et toute cette misère, cela n’a donc fait qu’achever de donner à la séparation les éléments de la justification.

Dans l’histoire de ma famille, des deux côtés culturels qui se présentent, il y a des communautés gardiennes farouches de leur ordre, et il y a des ruptures qui ouvrent sur de nouvelles aventures. Il y a donc des personnes jalouses du confort que leur accorde l’existence à l’intérieur de la communauté et pour lesquelles l’horizon de la vie et de l’échange véridique avec autrui s’arrête à la frontière de la société qu’elles forment et, de l’autre côté, il y a celles pour qui l’horizon en question devient clôture et la communauté asphyxie.

Longtemps j’ai cru que mes parents avaient eu le rôle de pionniers dans le geste du départ, dans la réponse à l’appel du large. Chacun, il est vrai, avait fait le saut par lequel on sacrifie la sécurité d’un foyer, d’un pays où l’on est chez soi, d’une société en laquelle on jouit d’une reconnaissance. Sur la balance de chacun, la liberté avait pesé plus lourd, en dépit des inconnues et des périls. La vie ne mérite pas qu’on la passe enfermé à l’intérieur d’une quelconque forteresse, fût-elle dotée de tous les attributs du paradis. Mais à plus forte raison si cette forteresse se vide d’affection et de chaleur.

Ce que j’ignorais, c’est que du côté allemand en tout cas, ma mère n’avait fait en quelque sorte que reconduire le geste de son père. Puisqu’elle aussi optait pour un mari qui n’avait pas les faveurs de sa famille et qui représentait même la figure de l’étranger. Son père n’avait-il pas, avant-elle, bravé l’interdit ?

Mais la chaîne des répétitions du geste ne s’arrête pas là, car la vie des missionnaires de la confrérie morave représentait à son tour une manière de briser les carcans de ce protestantisme bourgeois qui consacrait en Europe le modèle d’un christianisme de l’entre-soi. Pour les Frères moraves, la foi n’avait de sens que partagée, et si elle devait l’être, il fallait plutôt que ce fût avec les hommes des contrées les plus reculées : il n’y avait pas à compter ni l’effort du voyage, ni celui du dépaysement. Il s’agissait en quelque sorte de retrouver l’esprit des premiers apôtres : n’étaient-ils pas eux-mêmes de grands voyageurs au service de la « bonne nouvelle », prêts à payer de leur vie pour cette cause ? La graine du grand départ était donc déjà logée dans la confrérie, par-delà la posture de repli sur soi qui fut aussi la sienne.

Ce qui signifie que la rupture avec la communauté à laquelle on appartient se fait toujours aussi au nom même de ce qui a constitué l’élan généreux de sa fondation. On observe un phénomène relativement analogue en contexte musulman lorsqu’au nom des idéaux d’égalité et de fraternité qui ont marqué les premiers temps de l’islam, on récuse l’ordre islamique existant et le pouvoir exorbitant de ses savants et de ses sultans, bien que cet ordre soit ou puisse être considéré comme le prolongement de ces temps premiers.

Les ruptures les plus dures, celles qui s’expriment par les rejets les plus francs et les plus violents, comme ce que l’Europe a connu au 19e siècle à travers l’anarchisme et le communisme, ne sont pas complètement dénués de ce retour aux sources de la tradition religieuse, pour y trouver les raisons qui condamnent cette dernière. Mais de la même manière que ces courants de la pensée athée et anti-religieuse ont fini par former à leur tour des communautés fermées autour des dogmes de leurs doctrines, et qu’elles se sont adonnées à de nouvelles formes d’excommunication en visant quiconque représentait une menace contre la cohésion de l’ensemble, les groupements d’inspiration chrétienne, comme l’Église des Frères moraves, n’a pas échappé à ce double mouvement de contestation d’un ancien ordre établi et d’instauration d’un nouvel ordre, non moins fermé que le précédent, voire davantage.

De sorte qu’il m’est permis de dire que si mon grand-père pouvait représenter l’autorité que ma mère avait dû nécessairement transgresser pour rejoindre mon père, il n’en était pas moins, et comme malgré lui, une sorte de mentor, en tant à la fois qu’héritier de la tradition morave et que dissident de cette même tradition. Lui-même avait, à plus d’un titre, expérimenté l’appel impérieux de la liberté. Et c’est encore ce qui peut m’amener à penser que le geste par lequel on décide un jour de se séparer d’une communauté à laquelle on a appartenu n’est généralement que le premier d’une longue série.

Les ruptures se poursuivent au fil des générations, à travers des communautés intermédiaires qui servent de refuges dans un premier temps et, rapidement et dans un second temps, de nouvelles forteresses dont on ne supporte plus l’exiguïté des murailles. Ce mouvement correspond toujours à la recherche d’une flamme perdue, dont on n’accepte plus les formes vieillies et inadéquates telles qu’elles nous sont données par le langage religieux traditionnel. Mais il ne va pas sans des expériences de dérive. Il y a des bateaux ivres, et ils sont nombreux.

Parce que, en terre d’islam, on est pris dans un processus qui a ses propres caractéristiques, qui donne lieu à ses conflits particuliers comme à ses recherches et à ses expériences de désespoir aussi, la curiosité est faible qui pousse à découvrir selon quelle logique se déploie le chemin de recherche chez le voisin chrétien du nord. Il y a plutôt une cécité, qui est d’autant plus grande qu’on a adopté une posture de repli défensif sur la tradition. La connaissance de cette logique est pourtant ce qui aiderait à se donner plus de recul par rapport à son propre chemin.

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