Tension algéro-émiratie : pour une diplomatie sereine et une priorité absolue au partenariat de co-prospérité et de souveraineté

Introduction : Une région en combustion et déclin systémique du voisin de l'Ouest :

L’environnement géopolitique immédiat de la Tunisie traverse une phase de turbulences inédite, exigeant de nos décideurs une vigilance absolue et une lucidité froide. La gravité croissante de l’instabilité régionale se manifeste sur plusieurs fronts critiques : de la persistance de la guerre civile et de la division institutionnelle en Libye, aux coups d’État successifs qui ébranlent la ceinture saharienne et sahélienne. Ces fractures territoriales s’accompagnent d’un chapelet d’interventions étrangères asymétriques, transformant notre voisinage en un théâtre de rivalités de puissances globales et de réseaux subversifs.

C’est dans ce contexte de haute volatilité que s’articulent les revers diplomatiques successifs de l’Algérie sur la scène régionale. L'adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 2797 consacre une réorientation majeure de la légalité internationale autour du dossier du Sahara occidental, actant de fait l'effondrement des thèses séparatistes soutenues par Alger.

Ce revers historique a plongé le régime algérien dans un isolement croissant et une nervosité manifeste, caractérisée par des décisions impulsionnelles et une posture défensive rigide.

Cette fragilité systémique culmine aujourd'hui dans une crise diplomatique sans précédent avec les Émirats Arabes Unis (EAU). La rupture unilatérale des relations et l'escalade des rhétoriques entre Alger et Abou Dabi risquent désormais de déboucher sur une confrontation ouverte et multidimensionnelle.

Par cette dynamique hostile, l'Algérie s'expose au risque imminent d'être entraînée dans une situation conflictuelle globale avec l'ensemble des monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), dont la puissance financière, l'influence diplomatique et les capacités de projection stratégique sont redoutables.

Face à une Algérie aux abois, enserrée dans un arc d'instabilité allant du Sahel à la Méditerranée, la Tunisie ne peut plus se permettre d'être le réceptacle passif de cette contagion. L'urgence impose une rupture doctrinale immédiate : substituer aux solidarités sentimentales du passé un nationalisme froid, pragmatique et intransigeant, destiné à sanctuariser nos frontières et à maximiser nos intérêts souverains.

1. Le devoir de mémoire : Éviter la réédition de l'erreur stratégique de 1990 :

L'impératif absolu de neutralité pragmatique face aux tensions actuelles entre Alger et les monarchies du Golfe s'éclaire à la lumière de notre propre histoire contemporaine. La Tunisie doit impérativement éviter la réédition de l'erreur stratégique majeure commise lors de l'alignement émotionnel sur Saddam Hussein pendant l'invasion du Koweït en 1990.

À l'époque, cédant à la pression de la rue et à des calculs idéologiques court-termistes, la diplomatie tunisienne avait rompu avec sa tradition de sagesse bourguibienne pour s'aligner sur le régime irakien.

Le prix diplomatique et économique payé par la Tunisie fut extrêmement élevé et a durablement hypothéqué l'avenir de la Nation :

- L'asphyxie financière immédiate : Les pays du Golfe, Koweït et Arabie Saoudite en tête, coupèrent instantanément leurs aides budgétaires, leurs investissements directs et leurs lignes de crédit, plongeant l'économie tunisienne dans une crise de liquidités aiguë.

- L'isolement international : Cet alignement aliéna également nos partenaires occidentaux, notamment les États-Unis, marginalisant la Tunisie sur la scène internationale au moment même où l'ordre mondial se recomposait.

- Le début de la fin du régime Ben Ali : Privé de ses soutiens financiers arabes et de sa légitimité internationale, le régime de Zine el-Abidine Ben Ali a amorcé dès cet instant son virage sécuritaire et autocratique pour compenser sa fragilité économique. Cet isolement a jeté les bases structurelles de la vulnérabilité du régime, marquant historiquement le début de sa fin.

L'histoire nous enseigne que les passions populaires ne sauraient dicter la politique étrangère d'un État souverain. Face au conflit qui couve entre l'Algérie et le bloc des monarchies du Golfe, la Tunisie ne doit prendre aucun parti, ne soutenir aucune rhétorique belliqueuse et privilégier exclusivement ses intérêts économiques et sa sécurité nationale.

2. Sanctuarisation de la souveraineté : L'impératif vital d'une intransigeance nationaliste :

Le socle intangible de la doctrine tunisienne repose sur la défense farouche de son indépendance et de sa souveraineté politique. La Tunisie affirme la nécessité vitale d'une intransigeance nationaliste et souveraine absolue face à toutes les pressions et dynamiques extérieures. Dans un monde interconnecté où la tiédeur diplomatique équivaut à de la soumission, cette fermeté inflexible constitue la seule ligne de défense pour garantir l'intégrité de notre Nation.

La Tunisie réaffirme qu'aucune puissance extérieure, qu'elle soit limitrophe ou globale, ne dispose du moindre droit de regard, d'ingérence ou d'arbitrage sur les choix intérieurs, les institutions et les aspirations socio-politiques et démocratiques du peuple tunisien. Les processus politiques nationaux relèvent exclusivement du domaine réservé des citoyens tunisiens.

Sur le plan extérieur, cette intransigeance se traduit par le refus catégorique de toute relation asymétrique. La Tunisie récuse tout sentiment de domination, de tutorat ou de contrôle, sous quelque forme que ce soit. Tunis refuse d'être le réceptacle de pressions doctrinales ou d'être instrumentalisé comme une zone d'influence exclusive par des puissances tierces.

L'autodétermination institutionnelle et politique de la Tunisie est la condition préalable absolue à tout engagement bilatéral ou multilatéral.

3. Le paradigme des relations contractuelles et transactionnelles équilibrées :

L'analyse de notre histoire économique et frontalière met en évidence la nécessité de substituer définitivement aux solidarités automatiques de façade un modèle de relations strictement contractuelles et transactionnelles, fondé sur des avantages réciproques et rigoureusement équilibrés :

- L'égalité souveraine : Les partenariats de la Tunisie ne s'évaluent plus à l'aune de rapports de force démographiques ou militaires, mais sur une base d'égal à égal, où chaque partie apporte et reçoit une valeur mesurable.

- L'exigence de réciprocité : Qu'il s'agisse de la fixation de nos tracés frontaliers, des protocoles de transit ou de l'accès aux marchés, l'action de l'État s'attache exclusivement à maximiser les bénéfices concrets pour le citoyen tunisien.

- La coresponsabilité des flux : Les enjeux contemporains, tels que la régulation des flux migratoires transfrontaliers à l'Ouest ou la sécurisation des territoires, doivent être traités dans un cadre de responsabilité partagée et proportionnée, excluant toute passivité subie par la Tunisie.

4. La valeur de nos infrastructures : Le levier du Transmed (2027-2029) :

La Tunisie dispose d'une position géographique hautement stratégique, servant de corridor essentiel pour l'approvisionnement énergétique de l'Europe via le gazoduc Transmed (Enrico Mattei).

La redevance de transit actuelle, fixée à 5,25 %, constitue un actif national qui mérite d'être optimisé lors des prochaines échéances contractuelles afin de soutenir notre balance énergétique.

L'objectif national consiste à engager des discussions techniques sereines mais fermes pour obtenir une réévaluation progressive et légitime :

• Échéance 2027 : Alignement ciblé de la redevance sur un taux de 8%.

• Échéance 2029 : Consolidation du taux de transit à 10%.

Ces ressources additionnelles, perçues en nature ou en valeur, permettront d'alléger directement le déficit de nos entreprises publiques d'énergie (STEG) et de garantir une plus grande autonomie face aux fluctuations des marchés internationaux avec l’objectif de la consolidation de l'autonomie énergétique nationale.

5. Sécurité hydrique et environnementale :

L'accès à l'eau étant un pilier de la sécurité nationale et de la souveraineté alimentaire, la Tunisie doit veiller à une gouvernance équitable des ressources hydrauliques partagées.

Il s'agit d'actualiser et de consolider les cadres bilatéraux de gestion :

- Eaux de surface : Assurer un débit régulier et équitable des bassins versants transfrontaliers (notamment le fleuve de la Medjerda) pour préserver nos plaines agricoles.

- Nappes souterraines : Renforcer la concertation scientifique et technique autour du Système Aquifère du Sahara Septentrional (SASS) pour éviter toute exploitation asymétrique préjudiciable à nos nappes phréatiques.

6. Le désenclavement de l'Axe Médian : Une double option de développement :

Pour répondre aux diagnostics de long terme — portés notamment par les institutions financières internationales — concernant le risque de déconnexion socio-économique entre le littoral dynamique et les gouvernorats de l'intérieur, la Tunisie déploie une stratégie de développement territorial articulée autour d'une double opportunité, sans exclusivité ni dépendance :

Option A : Le partenariat de co-développement frontalier :

Proposer de manière prioritaire à notre voisin algérien la mise en place d'un plan d'investissement conjoint dans les infrastructures des régions frontalières. L'objectif est de formaliser les circuits commerciaux, de moderniser les points de passage et de substituer à l'économie informelle des bassins d'emplois structurés et sécurisés.

Option B : L'ouverture aux investissements directs du Golfe:

En cas d'absence de convergence ou de lenteur dans le déploiement des projets bilatéraux, la Tunisie exercera pleinement son choix souverain d'ouvrir l'Axe Médian (Kasserine, Sidi Bouzid, Gafsa) aux investissements massifs des monarchies du Golfe (Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite). Ce plan de relance s'articulera autour de corridors logistiques performants vers le littoral (Bizerte, Sousse, Sfax, Zarzis), de hubs d'énergies renouvelables (centrales solaires d'envergure) et de zones économiques spéciales à fiscalité avantageuse (selon le modèle des ZES chinoises).

7. Initiative diplomatique : Les bons offices de la Tunisie au sein de la Ligue des États Arabes :

Parallèlement à cette fermeté souverainiste sur ses intérêts matériels, la Tunisie entend valoriser son statut d'acteur central du multilatéralisme régional. En sa qualité de présidente du Conseil de la Ligue des États Arabes — mandat de six mois à partir du 7 septembre 2026 en succession de Bahreïn —, la Tunisie a l'opportunité d'exercer son leadership diplomatique à travers une proposition de pacification constructive.

Tunis pourrait proposer officiellement de déployer ses bons offices pour organiser un Sommet de fraternité et de réconciliation entre les présidences algérienne et émiratie. L'objectif de cette initiative de haut niveau est de rapprocher les positions des deux États frères, de désamorcer les rhétoriques de rupture et d'éviter une escalade multidimensionnelle dont les retombées seraient préjudiciables aux deux pays ainsi qu'à la stabilité régionale.

Afin de rompre avec les formats trop formels ou anxiogènes des grands sommets politiques, la Tunisie pourrait proposer d'accueillir cet événement sur l’un de ses sites d'excellence : Djerba, Sousse ou Hammamet.

- Diplomatie sereine : Ces localités offrent une atmosphère décontractée, propice au dialogue direct et à l'apaisement des tensions interpersonnelles.

- Diversification touristique : Le choix de ces destinations offrira une vitrine promotionnelle et médiatique majeure à l'échelle internationale. Cela permettra à notre industrie touristique nationale d'affirmer son savoir-faire dans le segment à haute valeur ajoutée du tourisme de congrès, brisant ainsi le carcan restrictif du seul modèle balnéaire et estival.

Conclusion :

La Tunisie possède les atouts géographiques, contractuels, humains et multilatéraux pour mener une politique d'envergure, garantissant la sécurité de ses frontières, l'équité transactionnelle de ses échanges, et le déploiement d'une diplomatie médiatrice au service de la paix régionale, tout en protégeant jalousement l'indépendance souveraine de ses choix politiques et diplomatiques.

Comme toute menace peut être porteuse d’une opportunité, il revient à la Tunisie de tourner la tension algéro-émiratie en une mission de bons offices en vue de rapprocher les deux pays frères et éviter une escalade préjudiciable à toutes les parties tout en se repositionnant comme un partenaire stratégique de poids et d’influence.

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