La Tunisie étouffe: qu’il parte!

Il faut savoir appeler les choses par leur nom, sans circonlocutions, sans précautions oratoires et surtout sans la moindre lâcheté devenue, dans certains milieux, une vertu de circonstance. Il faut cesser de parler à demi-mot parce que le pays, lui, ne souffre plus à demi. Alors disons-le clairement, froidement, sans haine mais sans complaisance: il est temps que Kaïs Saied parte!

Qu’il démissionne ou qu’il parte par une transition politique ordonnée, par une décision institutionnelle conforme à la volonté populaire ou par tout autre mécanisme permettant à la Tunisie de sortir pacifiquement de cette impasse dans laquelle elle s’enfonce. Mais qu’il parte! Son départ n’est plus seulement une revendication politique parmi d’autres; il apparaît désormais, aux yeux de la vraie majorité des Tunisiens, comme une condition pour que le pays puisse enfin refermer certaines des pages les plus sombres de son histoire politique récente.

Le 25 juillet 2021 restera, quoi qu’en disent les thuriféraires du pouvoir, les lâches ou les lèche-bottes, une date de rupture. Une rupture brutale avec le processus démocratique engagé dix ans auparavant, avec l’équilibre des pouvoirs, avec l’idée même que l’autorité politique puisse être durablement contenue par des institutions, des contre-pouvoirs, une justice indépendante, une presse libre et une société civile vigilante. Ceux qui préfèrent les euphémismes pourront parler de "correction de trajectoire", de "rectification historique" ou de "mesure exceptionnelle", mais les mots ne changent pas les faits: la démocratie tunisienne a été renversée le 25 juillet 2021 puis progressivement remplacée par un système de concentration du pouvoir.

Et c’est précisément là que commence le problème. Car une fois le Parlement neutralisé, la Constitution réécrite à la mesure du pouvoir exécutif, les contre-pouvoirs affaiblis, l’espace politique rétréci et la parole dissidente devenue suspecte, il ne reste plus grand-chose de cette démocratie que certains prétendent avoir "sauvée". Il en subsiste cependant quelque chose d’essentiel; elle demeure dans les cœurs, les esprits et la conscience civique des Tunisiens. Et c’est ce qui explique l’acharnement avec lequel certains voudraient encore la présenter comme une parenthèse honteuse ou une erreur historique.

La démocratie n’était certes pas parfaite avant le 25 juillet. Elle était jeune, maladroite, chaotique, traversée de conflits, de médiocrité politique, d’opportunisme et de scandales. Mais une démocratie imparfaite se corrige; elle ne s’abolit pas. Une démocratie malade se soigne mais elle ne se remplace pas par la solitude du chef, l’obéissance des institutions et le soupçon permanent envers tous ceux qui pensent autrement.

Or c’est cette solitude du pouvoir qui est devenue l’un des symptômes les plus préoccupants de la Tunisie actuelle; un seul homme décide, interprète, accuse, dénonce, définit le patriotisme, désigne les coupables et explique les échecs. Et quand les résultats ne sont pas au rendez-vous, les responsables seraient toujours ailleurs: traîtres, conspirateurs, corrompus, saboteurs, étrangers, ennemis cachés, puissances occultes, fantômes, etc. La liste varie selon les circonstances mais la mécanique demeure imperturbablement la même.

À force d'être répétée, cette rhétorique est devenue un disque rayé, un bruit de fond qui finit par ne plus convaincre personne en dehors des convaincus, des inconditionnels, des opportunistes, des haineux du pluralisme et de ceux qui trouvent dans la proximité du pouvoir quelque petit morceau de la rente politique qu’ils dénonçaient hier.

Il faut pourtant rappeler une évidence élémentaire: un pouvoir est responsable de ses résultats. Lorsqu’un pays connaît des difficultés économiques, il ne suffit pas d’invoquer les conspirateurs, lorsqu’il peine à attirer les investissements, il faut interroger son climat politique, juridique et institutionnel, lorsqu’il s’endette, il faut rendre des comptes sur les choix budgétaires et économiques, lorsqu’une administration s’enlise, il faut regarder du côté de la gouvernance, lorsqu’une jeunesse cherche désespérément à quitter le pays, il faut avoir le courage de se demander pourquoi elle ne croit plus suffisamment à son avenir pour y rester.. Et lorsqu’un citoyen en arrive à considérer une embarcation précaire comme une perspective plus supportable que sa propre vie, ce n’est pas seulement un drame migratoire: c’est un verdict politique et social.

Aujourd’hui, des Tunisiens cherchent le moindre prétexte et la moindre opportunité pour partir. Certains disposent d’un visa, d’autres non. Certains prennent un avion sans billet retour, d’autres affrontent la mer et ses dangers. Des familles acceptent parfois des départs qui, dans d’autres circonstances, leur auraient paru inimaginables. La fuite n’est plus uniquement une question de pauvreté; elle traduit aussi une fatigue morale, un sentiment d’étouffement et la perte progressive de confiance dans la capacité du pays à offrir un avenir digne.

Et pendant ce temps, le pouvoir continue de parler. Il parle beaucoup; il promet, il dénonce, il accuse, il théorise, il improvise, il convoque l’histoire, il invoque la souveraineté, il recourt à une langue volontairement solennelle, souvent ampoulée, dont les tournures archaïsantes voudraient donner aux discours présidentiels une profondeur qu’ils ne possèdent même pas. À écouter certaines interventions, on aurait parfois l’impression d’assister à une interminable récitation de prose d’un autre âge, comme si la majesté supposée des mots pouvait compenser l’insuffisance des résultats.

Mais un peuple ne se nourrit pas de formules, il ne boit pas les discours, il ne s’éclaire pas avec les métaphores, il ne paie pas ses dettes avec des envolées rhétoriques, il ne fait pas fonctionner ses entreprises avec des accusations de complot et il ne construit pas son avenir avec les frénésies d’un chef omnipotent. Le Tunisien veut de l’eau et de l’électricité. Il veut travailler quand il cherche un emploi, investir quand il possède un projet.. il veut une école qui fonctionne, un hôpital digne, une administration efficace, une justice indépendante et un État qui protège au lieu d’intimider. C’est cela, la politique; le reste n’est que théâtre. Et le théâtre devient franchement obscène quand le pouvoir demande au citoyen de patienter indéfiniment tout en lui expliquant que tout ce qui va mal est la faute des autres.

Car les pénuries, les difficultés économiques, l’endettement, l’essoufflement de l’investissement et la dégradation des services publics ne disparaissent pas parce qu’on les rebaptise "complots". Les chiffres ne deviennent pas meilleurs parce qu’un discours présidentiel les enveloppe dans le vocabulaire de la souveraineté. La réalité finit toujours par reprendre ses droits. Et la réalité tunisienne est aujourd’hui suffisamment lourde pour qu’il soit indécent de continuer à la maquiller.

Mais le problème n’est pas uniquement économique; il est profondément politique.

Il tient à la conception même du pouvoir.

Une démocratie suppose que personne ne soit propriétaire de la République. Ni président, ni parti, ni majorité, ni opposition. La République n’appartient à personne. Elle appartient seulement à l’ensemble de ses citoyens.

Voilà pourquoi il faut également regarder avec lucidité du côté de certains prétendus contre-pouvoirs qui, eux aussi, ont choisi de faire de la politique une machine à empoisonner le débat public. Car si le pouvoir a ses courtisans, l’opposition n’est malheureusement pas exempte de ses propres dérives. Certaines figures se réclamant de l’opposition ont, sur les réseaux sociaux, transformé leurs pages et leurs audiences en véritables caisses de résonance du mensonge. Certaines de ces plateformes, dont le fonctionnement, les financements ou les motivations peuvent légitimement susciter des interrogations, alimentent à longueur de journée rumeurs, insinuations, fausses informations, procès d’intention et invectives, jusqu’à rendre presque impossible toute discussion politique rationnelle. La critique du pouvoir est un droit, la dénonciation de l’autoritarisme est un devoir citoyen... mais le mensonge n’est pas une résistance et la diffamation n’est pas du courage politique.

On ne combat pas un système autoritaire en reproduisant ses méthodes sous une autre bannière. On ne défend pas la démocratie en transformant l’adversaire politique en monstre, en traître ou en ennemi absolu. On ne répare pas une société fracturée en jetant quotidiennement de l’huile sur les braises.

Ces entrepreneurs de la colère et de la haine rendent ainsi un service involontaire au pouvoir qu’ils prétendent combattre. Car plus la société se déchire, plus le régime peut se présenter comme l’unique rempart contre le chaos. Plus les réseaux sociaux deviennent un dépotoir de rumeurs et de haines, plus la parole sérieuse se trouve noyée dans le vacarme et plus les citoyens finissent par confondre opposition démocratique et hystérie numérique.

C’est une tragédie supplémentaire car pendant que certains s’agitent derrière leurs écrans, des opposants, des vrais, des journalistes, des avocats, des militants et des voix dissidentes demeurent privés de liberté ou poursuivis dans le cadre de procédures que leurs défenseurs dénoncent comme politiquement motivées. La justice doit évidemment poursuivre les infractions réelles et chacun doit répondre de ses actes mais une démocratie ne peut respirer lorsque la prison devient progressivement l’horizon de ceux qui contestent le pouvoir. Et c’est ici que surgit l'une des images les plus cruelles de la Tunisie actuelle: un pouvoir qui semble préférer ouvrir des prisons plutôt que des horizons.

Des horizons pour la jeunesse, pour l’économie, pour les entrepreneurs, pour les intellectuels, pour les opposants... Des horizons, tout simplement, pour un peuple qui ne demande pas la lune mais la possibilité de vivre dignement dans son propre pays.

Il faut donc refuser deux impostures à la fois: celle du pouvoir qui prétend que toute contestation est une conspiration et celle de certains "opposants" qui semblent croire que toute rumeur est une vérité dès lors qu’elle peut servir leur colère ou leurs intérêts. Mais la démocratie, la véritable, exige mieux. Elle exige la vérité même quand elle dérange son propre camp. Elle exige la contradiction et la nuance même si elles ralentissent le slogan. Et elle exige surtout cette vertu devenue rarissime: le respect de l’intelligence du citoyen.

C’est pourquoi il faut également parler de ces nouveaux dévots du pouvoir, de ces petits prêtres de la présidence, de ces adorateurs de dirigeants qui ont transformé la politique en culte de la personnalité. Ils applaudissent avant même d’avoir compris, défendent avant même de savoir, insultent avant même d’écouter car, malheureusement, ils confondent patriotisme et soumission, loyauté et servilité, critique et trahison.

Ces petites gens sont dangereux, non parce qu’ils seraient puissants mais parce qu’ils contribuent à contaminer l’espace public. Ils installent l’idée qu’aimer son pays signifie aimer celui qui le gouverne, prétendent que contester une décision présidentielle revient à haïr la Tunisie, transforment les opposants en ennemis et les contradicteurs en traîtres. Ils ne veulent plus convaincre; ils veulent faire taire. Et c’est exactement l’inverse de l’esprit démocratique.

Et il faut le dire sans détour: ces comportements ont profondément contribué à fracturer la société tunisienne. Ils ont réhabilité une vieille maladie politique: l’idolâtrie du chef. Celle qui transforme un président en sauveur, un responsable en propriétaire de la vérité et un citoyen critique en suspect permanent. Une maladie qui pousse certains à considérer les institutions comme des prolongements du palais et l’État comme une propriété privée du pouvoir. Il faudra pourtant, tôt ou tard, sortir de cette logique; la Tunisie devra retrouver son État.

Pas l’État d’un homme, pas celui d’un clan ou celui des courtisans. Mais l’État tunisien. Un État qui ne demande pas au citoyen de choisir entre l’obéissance et la suspicion. Un État qui accepte la contradiction. Un État qui protège la liberté d’expression. Un État qui garantit l’indépendance de la justice. Un État qui ne transforme pas la politique en chasse permanente aux ennemis.

C’est pourquoi le départ de Kaïs Saied devrait être envisagé comme une dernière possibilité de respiration nationale. Et il ne s’agit pas de remplacer un homme par un autre homme providentiel; ce serait recommencer exactement la même erreur sous une autre bannière mais il faut sortir, cette fois définitivement, de la politique providentielle. Car la Tunisie n’a pas besoin d’un sauveur; ce n’est qu’un grand mensonge, une arnaque. La Tunisie a besoin d’institutions. Elle n’a pas besoin d’un président qui prétend parler au nom du peuple à chaque phrase. Elle a besoin d’un peuple dont la voix puisse réellement peser sur le pouvoir. Elle n’a pas besoin de nouveaux maîtres; elle a besoin de tous ses citoyens.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui gouvernera demain mais de savoir quel régime politique les Tunisiens veulent encore accepter. Celui du chef infaillible? Celui du soupçon permanent? Celui de l’unanimisme obligatoire? Celui où toute divergence devient trahison? Ou celui d’une République pluraliste où l’on peut être patriote sans être béni-oui-oui, souverainiste sans être autoritaire, critique sans être traître, opposant sans être ennemi de la nation?

La réponse devrait pourtant être évidente. Il est donc temps de tourner la page. Et pas seulement la page de Kaïs Saïed mais celle de toute cette conception infantile de la politique où l’on cherche éternellement un homme providentiel pour réparer ce que les institutions auraient dû empêcher de se dégrader.

Qu’il parte, donc! Qu’il parte afin que la Tunisie puisse recommencer à respirer. Qu’il parte afin que le pays puisse retrouver une vie politique où la contradiction ne soit plus un crime moral. Qu’il parte afin que la République cesse d’être confondue avec celui qui occupe provisoirement le palais. Qu’il parte afin que l’on puisse enfin reconstruire, patiemment et lucidement, ce que le 25 juillet a brutalement interrompu. Et surtout, qu’il parte sans que les Tunisiens aient à se déchirer davantage. Car la véritable victoire ne sera pas celle d’un camp sur un autre mais celle de la République sur la tentation permanente de l’autoritarisme. La Tunisie n’a pas besoin d’une nouvelle révolution de palais; elle a besoin d’une renaissance politique. Et cette renaissance commencera le jour où les Tunisiens comprendront enfin qu’aucun président, aussi convaincu soit-il de détenir la vérité, n’est au-dessus de la République.

Qu’il parte alors et que la Tunisie, reste! Pour tous ses citoyens, souveraine, libre, indépendante et... habitable.

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