La Tunisie en gestation, la Tunisie qui adviendra…

Je m'interrogeais récemment sur les raisons qui font que les manifestations chez nous ont du mal à refléter, par leur ampleur, la vraie misère que connaît le peuple aujourd'hui. J'ai apporté ma modeste contribution à la réflexion sur cette question en m'attardant sur l'aspect psychologique et, plus particulièrement, sur les conditions mentales qui font que, dans un cas, le Tunisien n'hésite pas à aller s'exposer au péril tandis que, dans un autre, il sombre dans l'indifférence, y compris quand c'est pourtant de lui qu'il s'agit et de sa vie digne.

Mais il me semble à présent que cet aspect psychologique ne représente qu'une partie du problème. Il nous faut donc ajouter d'autres considérations, que je présente ici sans ambages en affirmant que l'enfant en gestation est trop gros pour que les mouvements de la révolte soient de libres mouvements.

Oui, nous sommes en quelque sorte un peuple en grossesse, et l'enfant que nous portons en nous, à notre insu, nous alourdit et rend nos gestes si difficiles. Voilà une explication qui s'ajoute à celle que j'ai pu avancer dans ma précédente publication, pour la compléter et non pas pour la contredire.

Mais quel est cet enfant dont l'Histoire nous a ensemencés ? Loin de nous l'intention de le dire avant qu'il ne se dise lui-même quand ce sera pour lui l'heure du cri. Mais, pour autant que nous sachions lire les signes du ciel par-dessus nos têtes, voilà ce qui pourrait sortir prudemment de notre bouche à l'heure qu'il est.

Ce qui se joue en ces heures sombres de notre vie politique, c'est une réconciliation entre deux courants de pensée qui se sont longtemps menés une guerre sans merci et que beaucoup continuent d’ailleurs de vouer à une guerre sans fin. Cette guerre, il faut dire, les a enlaidis l’un et l’autre tant et si bien que la pensée que le pays se porterait mieux sans eux s’est beaucoup répandue.

Ne vit-on d’ailleurs pas sous un régime qui tire sa légitimité de sa volonté d’enterrer et le courant religieux et le courant moderniste ? Car tels sont les deux courants de pensée dont nous parlons. Certes, le projet du pouvoir en place a montré à quel point il a le désert pour tout horizon. Et avec le désert la soif. Aussi bien d’eau que de justice. Mais s’il continue pourtant de recueillir les suffrages du brave peuple, et de quelques intellectuels dévoyés, c’est bien parce que les deux courants en question ont accumulé contre eux une charge considérable de ressentiment. « Plutôt le désert et sa soif que le retour en arrière », entend-on de-ci de-là dans les rangs des partisans de l’autocrate.

Ce à quoi on ne prête pas assez attention, cependant, c’est que de la même manière que le conflit les a enlaidis, la réconciliation peut les transfigurer et faire d’eux une force tournée vers l’avenir. Vers un avenir qui ne serait pas simplement de développement matériel mais aussi de prospérité spirituelle.

Le monde arabe, auquel nous nous rattachons et, au-delà de lui, le monde tout court, en a besoin. Il a besoin de peuples musulmans capables de faire de leur islam une force d’espérance pour tous. Non pas parce qu’il détiendrait contre les autres la vérité, mais bien plutôt parce qu’il se serait donné les moyens d’aller retrouver la vérité par-delà ses propres errements. Parce qu’en se réconciliant avec le courant de la modernité, c’est aussi son renouveau et sa propre modernité qu’il se serait donné la possibilité d’inventer. Loin de tout esprit de revanche contre qui que ce soit, loin de toute nostalgie des passés glorieux, loin de toute volonté d’accaparer pour soi l’agrément de Dieu, mais tout à la joie au contraire de contribuer aux retrouvailles de l’humanité avec la sainteté de son dessein.

L’islam, qui a beaucoup erré, peut également être beaucoup dans la vérité et la servir. Il le peut, mais à la condition cependant d’être soutenu par une pensée libre et généreuse, affranchie donc des vieux a priori théologiques, audacieuse dans sa manière de comprendre le monde et ses changements, sagace dans la recherche de solutions aux problèmes du jour, ouverte sur autrui et sur la large palette des différences de l’humain en vue de nouer des alliances… Bref, soutenu par une pensée authentiquement et pleinement moderne. Laquelle, de son côté, aurait le souci de montrer que son engagement dans les défis du temps présent ne se départit pas d’une pensée qui rappelle la place de l’Homme dans l’œuvre de Création et le besoin que ce dernier a de faire souvenance de ce pourquoi il est sur terre.

Tel est cet enfant que nous portons : un accord retrouvé dont notre esprit trop porté à la querelle nous empêche d’écouter les prémices et, par conséquent, d’attendre aussi la venue. Mais que nous manquons au devoir de l’attente ne rend pas moindre sa présence en notre sein, ni moins lourd et moins lent notre corps…

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