À l’israélienne (2/2)

D’une façon générale, en France, en dépit d’une dégradation des rapports de forces globaux, d’un morcellement des fronts de lutte, les mouvements populaires, ce qui reste du mouvement ouvrier, les composantes multiples de la nouvelle radicalité n’ont pas subi de défaite massive et uniforme. Il n’existe aucune raison particulière pour imaginer que ces pôles de rétivité disparaîtront du simple fait de l’arrivée aux affaires des néo-fascistes.

Alain Brossat :

Ce que je trouve profondément irréaliste dans le scénario présenté par Bréville et Rimbert [1], c’est la notion qui se trouve condensée dans l’usage répété de l’adjectif « progressif », puis de l’adverbe « progressivement », associés à l’image d’une installation au pouvoir du RN s’apparentant à une partie de campagne dominicale sur les bords de la Marne et lui permettant de se consacrer en toute quiétude à la mise en place d’un « apartheid 2.0 » ; ceci dans les formes, sans que la Constitution ne soit mise à mal ni que le bon peuple ne soit pour autant tiré de sa léthargie. Ce scénario que vous semblez avaliser lorgne naturellement en direction de la situation italienne et de la façon dont la greffe néo-fasciste opérée par Meloni sur la démocratie de marché semble s’être effectuée sans rupture manifeste, sans susciter quelque commotion ou soubresaut social ou politique que ce soit.

Ici, précisément, vous retombez dans l’ornière de la répétition pure que les auteurs de l’article dénoncent comme le mauvais pli par excellence lorsqu’ils évoquent les craintes obsessionnelles de ceux qui n’auraient que le motif de la « rupture fasciste » en tête. C’est que rien ne nous dit que le scénario Meloni soit voué à se répéter en France, dans les conditions d’une victoire de Le Pen ou Bardella. L’Italie des dernières décennies a connu un Caporetto des luttes de classes, de la combativité populaire et un effondrement des appareils de la gauche institutionnelle qui n’a pas son équivalent en France, en dépit de tout. Un seul exemple : en France, la débâcle de la social-démocratie de gouvernement a donné lieu à l’apparition, par contrecoup, d’un parti qui, pour être issu de la même matrice, n’en incarne pas moins, tant aux yeux des élites que de l’opinion populaire, une certaine radicalité — LFI. Un tel phénomène, quoi qu’on en pense, ne trouve pas son équivalent en Italie et ce qui a permis au néofascisme melonien de s’installer dans la durée avec un certain succès et surtout en faisant prospérer l’apparence de sa parfaite compatibilité avec l’institution démocratique ; ce qui a rendu possible cette promenade de santé des néo-fascistes en Italie, c’est l’évaporation antérieure de tous les appareils et dispositifs susceptibles de soutenir une résistance à l’institutionnalisation insidieuse de ce fascisme light, mais pas moins toxique pour autant, adoubé par les élites de l’Europe bruxelloise.

En France, les choses se présentent assez différemment, pour plusieurs raisons. Le revanchisme, cuit et recuit dans le bouillon des échecs successifs des Le Pen aux Présidentielles, est le terreau de la victoire enfin à portée de main en mai 2027. C’est un affect collectif qui vient de loin, qui charrie avec lui des frustrations et le souvenir de défaites remontant en deçà même de la Collaboration et des guerres coloniales ; le renforcement et, autant que possible, l’institutionnalisation de la fracture séparant les autochtones (imaginaires) de ceux que l’on voue à la subalternité est certes un ingrédient (carburant) majeur de ce revanchisme, mais il est loin d’en constituer le seul élément. Ce que vise cette engeance c’est une Restauration globale, un régime policier, tourné vers le rétablissement de l’ordre dans toutes les sphères de la vie, incluant la morale publique, la religion, la culture, l’enseignement... cette Restauration s’accordant au demeurant parfaitement avec les objectifs des maîtres de l’économie convertis aux dogmes et recettes ultra-libéraux. Une trumpisation à la française, prenant en compte les particularités géopolitiques, hexagonales, cela inclut bien davantage qu’une constitutionnalisation de la chasse aux migrants et la mise au pas des subalternes issus des anciennes colonies et du Sud global.

Ce projet dessine automatiquement des lignes de front et d’affrontements. Cela fait tant de temps qu’une fraction substantielle de la police, de l’armée et autres corps répressifs attendent leur heure, c’est-à-dire que soient aux affaires des gens qui le leur disent enfin en clair : désormais, ils ont carte blanche et sont les rois de l’époque ! Inévitablement des incidents liés au supposé maintien de l’ordre et aux réelles violences exercées par les corps répressifs vont se multiplier, entretenant un climat, si ce n’est de guerre civile, du moins de tension perpétuelle entre non pas seulement les racisés mais des secteurs entiers de la population et les agents du pouvoir galvanisés et imbus du sentiment de leur impunité.

D’une façon générale, en France, en dépit d’une dégradation des rapports de forces globaux, d’un morcellement des fronts de lutte, les mouvements populaires, ce qui reste du mouvement ouvrier, les composantes multiples de la nouvelle radicalité n’ont pas subi de défaite massive et uniforme. Il n’existe aucune raison particulière pour imaginer que ces pôles de rétivité disparaîtront du simple fait de l’arrivée aux affaires des néo-fascistes. Au contraire, tout porte à penser que la brutalité accrue (inéluctable) de l’exercice du pouvoir par ces gens-là, constituera un stimulant pour les luttes, compliquant d’autant la tâche du parti restaurationniste. Tout tendrait donc à indiquer que si ce parti parvenait à s’emparer des moyens de l’État par la voie électorale, il lui faudrait naviguer sur une mer agitée, ce qui ne rend guère crédible l’hypothèse de l’ouverture d’une autoroute permettant la « mise en place progressive d’un régime juridique différencié qui consacre l’ascendant des autochtones [sans guillemets...] sur les nouveaux entrants ». Je reviendrai dans la suite de la discussion sur ce qui, outre les conditions générales, tend à reconduire ce dessein à sa dimension plus fantasmatique que réelle.

Alain Naze :

Je suis sensible à l’argument d’Alain, selon lequel l’accès au pouvoir du RN déboucherait sur « une Restauration globale, un régime policier, tourné vers le rétablissement de l’ordre dans toutes les sphères de la vie, incluant la morale publique, la religion, la culture, l’enseignement, etc. ». Dès le début de cette discussion, j’ai insisté sur le fait que ce texte du Monde diplomatique visait à insister sur une dimension, que les auteurs jugent prégnante, de cette future prise de pouvoir fasciste en France. Sur ce point, leur jugement me paraît assez juste. Ce texte, pour autant, ne m’a pas paru exhaustif, je l’ai dit, n’effectuant pas un balayage complet des effets qu’aurait cette prise de pouvoir. S’il fallait, concrètement, évoquer un élément fondamental, permettant d’effectuer une jonction entre évolution législative et pure violence fasciste, on pourrait parler du texte récemment voté par l’Assemblée nationale, et qui accorde, de fait, un droit a priori de légitime défense aux policiers et gendarmes faisant usage de la violence, y compris jusqu’à des conséquences létales. En cela, on retrouve la jonction entre pouvoir souverain et biopolitique, selon les termes de Michel Foucault, jonction qui, poussée au paroxysme des deux côtés du pouvoir, a caractérisé l’État fasciste. Mon accord avec le texte des deux auteurs repose donc (et, Luca, tu nous diras si tu t’accordes avec ce que j’énonce ici) sur l’idée d’une dominante propre à cet éventuel pouvoir néofasciste consistant à agir de manière un peu subtile, c’est-à-dire en coulant dans les formes de l’état de droit (fort plastique) des pratiques et dispositions juridiques y contrevenant de fait (du moins si l’on accorde encore quelque prix à la distinction entre état de droit et état de fait). Mais cette manière d’agir n’exclut en rien une forme de liberté d’action laissée aux actions en faveur de la supposée défense des Blancs et autres réputés autochtones, ainsi qu’aux « nationalistes » de tous poils, à l’encontre des « antifas ». Et c’est là qu’il faut revenir au texte de Bréville et Rimbert, puisqu’aussi bien notre discussion y trouve sa source.

Les auteurs de l’article évoquant la tension entre « besoin de main-d’œuvre d’un côté, rejet et peur de l’immigration musulmane de l’autre », et se posent la question : « comment concilier ces deux termes ? ». Leur réponse est claire : « Par la rupture fasciste. Ou [je souligne] par la mise en place progressive d’un régime différencié qui consacre l’ascendant des autochtones sur les nouveaux entrants, de telle sorte que les immigrés laborieux et leurs descendants s’insèrent dans une vie commune conçue comme un rapport de soumission ». L’alternative, entre fascisme pur et brutal et formes d’action encore possiblement conciliables avec la Constitution reste toujours ouverte à cet instant de l’article, même si toute la suite va dans le sens de la seconde éventualité, et quand bien même le début de l’article ne laisse guère de doute quant à la préférence diagnostique inspirant les auteurs de l’article. Cela dit, lorsque les auteurs de l’article évoquent Israël, on peut espérer que leur lecture ne soit pas définitivement arrêtée : « Avec des propositions démographiques et une histoire différentes, l’apartheid instauré en Israël offre aux Européens un modèle d’autant plus instructif que ce pays porté aux nues par les droites radicales revendique une assise démocratique. L’affirmation de la suprématie des Juifs sur les Palestiniens ne s’opère pas seulement [je souligne] par la force illégale (colonisation, exécutions extrajudiciaires, persécutions par les colons, détentions arbitraires, torture des prisonniers), mais également [je souligne] par l’adoption de lois établissant un régime d’infériorité juridique ». Ce passage du texte me paraît essentiel, n’opposant pas un régime fasciste pur et dur à un régime de fascisation subreptice, entamée déjà sous des formes dites libérales de pouvoir, mais envisageant une conciliation effective entre ces deux modalités de gouvernementalité. Si l’on part de là, les énoncés d’Alain, quant aux déchainements de violence fasciste pure qu’entraînerait une prise de pouvoir par le RN (ratonnades tous azimuts, flics décomplexés, à supposer qu’ils l’aient jamais été, etc.) ne seraient pas absolument démentis par l’article dont nous discutons.

Vient ensuite un passage du texte, qui, en effet, me conduirait à me séparer des auteurs et à rejoindre la position d’Alain. C’est le moment où les auteurs excluent, par principe, que les tenants du suprémacisme blanc iraient aussi loin que Netanyahou : « […] sans aller aussi loin que M. Netanyahou [je souligne] ni déchirer le voile des apparences démocratiques, un gouvernement d’extrême droite disposerait de nombreux outils pour rendre à son électorat ce “sentiment de sécurité” que la proximité d’immigrés “libres et égaux en droit” lui a fait perdre ». Pourquoi n’iraient-ils pas aussi loin que le génocidaire de Gaza ? Là me semble résider la faille du texte de Bréville et Rimbert : en quoi un néofascisme visant à se couler dans les formes antérieures de l’état de droit répudierait-il spontanément les formes les plus violentes d’un fascisme historique ? Son carburant n’est certes pas législatif. Et ce pouvoir le sait, de toute évidence.

Luca Salza :

Oui, Alain je suis d’accord avec ce que tu avances. Je voudrais à présent revenir vers les propos d’Alain Brossat sur le « cas italien » car c’est effectivement le gouvernement Meloni, pour Bréville et Rimbert, le parangon de l’arrivée au pouvoir des fascistes en démocratie. Il est indiscutable que le gouvernement Meloni a pu voir le jour parce que le champ de ce qu’on appelait le mouvement ouvrier, ou tout simplement démocratique, était en Italie un champ de ruines. Les différences avec l’actualité française sont par trop évidentes. On pourrait essayer de faire la chronique de l’amoncellement de ces ruines, Alain Brossat a commencé à le faire. La défaite du Mai rampant italien sous les coups d’une répression judiciaire farouche (et pas terminée) et aussi d’une répression politique (dont le principal acteur est le PCI) ; l’auto-dissolution des organisations du mouvement ouvrier qui devaient être les garde-fous de la démocratie ; l’alignement total du centre-gauche sur des positions pro-européennes et pro-atlantiques qui lui ont fait perdre le soutien des masses populaires ; les différentes réformes du code du travail, presque toutes menées par des gouvernements de gauche, qui ont dispersé et divisé définitivement le monde du travail ainsi que les organisations qui les représentaient ; la destruction de l’État-providence a ainsi créé les conditions d’une guerre de tous contre tous, et surtout une guerre de ceux et celles qui ont encore quelques garanties contre ceux et celles, venu.e.s souvent de loin, qui n’ont rien.

C’est la fin d’une idée de société ; ici a pu germer le gouvernement Meloni. N’oublions pas que le gouvernement qui a précédé celui de Meloni était dirigé par Mario Draghi, le gourou du libéralisme européen, et que, au moment où ce dernier arrive au pouvoir, le parti fasciste de Meloni ne recueillait pas plus de 4 % des voix. Un grand nombre de ces points, on pourrait en ajouter d’autres, sont spécifiques à l’Italie et ils rendent difficile une comparaison avec la situation en France.

Or, cette chronique rapide dit beaucoup de choses, elle ne parvient néanmoins pas à l’essentiel. Quelque chose nous échappe, on n’arrive pas encore à saisir totalement, essentiellement, le désastre. Bien avant les événements de la chronique que j’ai proposés, un poète, doux et dur, seul comme tous les grands poètes, a commencé à parler d’un « nouveau fascisme ». Je veux parler évidemment de Pasolini. À un moment historique où le vieux fascisme se portait très bien (Espagne, Portugal, Grèce pour rester en Europe) et où en Italie il y avait la menace concrète d’un coup d’état autoritaire, Pasolini, contre ses camarades, ne cesse de dire et d’écrire qu’il y a un fascisme « radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau » qui s’est imposé en Italie et qui est plus dangereux que le vieux fascisme, le « fascisme fasciste ». Le 1er février 1975, neuf mois avant sa mort, dans le Corriere della Sera, dans un article intitulé « Le vide du pouvoir en Italie », Pasolini précise que ce nouveau fascisme est pire que le vieux car il a réussi à asservir véritablement tous et toutes, en pénétrant dans les consciences mêmes des gens, dans leurs imaginaires, en faisant en fin de compte disparaître littéralement le peuple. Vous connaissez ce texte mieux que moi, je le cite rapidement car il me semble que Pasolini avait vu déjà ce qui se passerait en Italie, en en donnant l’explication la plus profonde : c’est le pouvoir de la consommation (le nouveau fascisme) qui a déjà remodelé et déformé – anéanti – la conscience du peuple italien. Il peut nous aider à saisir l’« irréversible dégradation » de la situation politique, sociale et culturelle italienne qui a conduit au retour au pouvoir des fascistes. Justement, c’est un retour ou quelque chose de nouveau ?

Il est piquant d’observer que ce « nouveau fascisme » est incarné en Italie par des vieux fascistes qui ont vite dégagé Gentile et les théories du caractère éthique de l’État pour se faire les chantres du libéralisme, c’est-à-dire de l’anarchie du pouvoir, pour reprendre encore Pasolini. Je ne sais pas si Bréville et Rimbert avaient en tête les analyses de Pasolini quand ils ont rédigé leur texte. J’ai apprécié leur travail car j’y ai senti quelque chose de pasolinien, comme un déplacement du problème : non la question du fascisme n’est pas seulement celle d’un retour à l’ordre, mais d’une libération de toute contrainte (le problème que Pasolini fait voir dans Salò) qui se fait évidemment contre les différentes minorités, contre le vivant (la question écologique). Voilà pourquoi il est le fils légitime de Draghi ou de Macron/Hollande. Il est même plus libéral que les libéraux. Le « nouveau fascisme », issu du consumérisme, invite à jouir sans entraves, sans lendemain.

Il couvre le monde pour cette raison. Il est désirable (le résultat des élections en Colombie est quand même effrayant). C’est aussi un problème français évidemment, même si la France, pour des raisons historiques et sociales, a résisté plus longuement à ce « nouveau fascisme ». Et en France aussi il n’y a plus de peuple. Il faut le créer par l’invention de nouveaux styles de vie. La LFI a alors raison quand elle parle de la nécessité d’une « nouvelle France ».

Alain Brossat :

Belle analyse que je partage pleinement.

Je voudrais revenir sur un dernier point : je ne vois vraiment pas comment, même dans les conditions où les néo-fascistes contrôleraient entièrement l’exécutif et auraient barre sur le législatif tout en tentant de tenir en lisière le judiciaire, ils pourraient parvenir à donner force de loi à la préférence nationale aux conditions décrites par Bréville et Rimbert, sans tordre le bras d’aucune manière aux institutions ni mettre à mal la Constitution. Ce que je n’aime pas dans le scénario présenté par les deux journalistes, c’est qu’il ressemble à une transposition de celui de Karl Kautsky et de ses émules, dans des conditions où ce ne sont pas les socio-démocrates qui parviennent par la voie électorale aux affaires (franchissant le cap mythique des 50 %), mais les néo-fascistes : tout se passe paisiblement, ce qui va leur permettre de s’atteler en toute tranquillité à la mise en œuvre de leurs grandes réformes – les nationalisations dans la perspective réformiste, la préférence nationale dans celle des néo-fasciste. Mais cela, c’est de la politique fiction, et cela ne se passe généralement pas aussi « progressivement » - on l’a vu en Grèce avec Tsípras, pour ce qui est de la version social-démocrate ou assimilée de la (supposée) conquête du pouvoir. Ce que je n’aime pas dans le scénario présenté par Bréville et Rimbert, c’est qu’il normalise à outrance l’arrivée aux affaires des néo-fascistes, présupposant qu’une fois aux commandes de l’État, ils auront tout loisir de concentrer leur énergie sur l’adoption d’une loi instituant une forme d’apartheid ciblé contre les racisés post-coloniaux, ceux sur lesquels on appose le stigmate de l’incompatibilité culturelle. C’est un scénario défaitiste qui semble considérer comme acquise une normalisation immédiate et pour ainsi dire naturelle de la gouvernance néo-fasciste. Ici encore, le rapprochement non discuté avec le scénario italien égare.

Et puis surtout, ni l’article du Diplo, ni aucun de vous deux ne m’a expliqué comment, même avec le mieux disposé des Conseils constitutionnels, on pourrait faire voter au Parlement puis valider définitivement une loi où une ligne de partage irrévocable passerait entre un binational du type de mon fils (français et taïwanais) et tel de ses copains (français et tunisien, et pas plus muslim pour autant) – le premier étant bon pour le service public (ce qu’à Dieu ne plaise...) et le second en étant exclu. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, en pratique, lorsque Bréville et Rimbert évoquent l’idée d’une législation sanctionnant « une incompatibilité républicaine des populations musulmanes ». Les contrôles d’identité au faciès, les discriminations à l’emploi, le harcèlement des porteurs-teuses de prétendus « signes distinctifs d’appartenance », c’est une chose et cela ne ferait évidemment qu’empirer et se systématiser avec une police aux ordres de l’engeance RN. Mais la loi, c’est quand même un peu autre chose et l’idée d’une israélisation progressive de la société française, c’est-à-dire de l’institutionnalisation d’un apartheid même mezza voce, comme cœur du projet de gouvernement RN, c’est plutôt ça le moulin à vent, le scénario panique. Le moins que l’on puisse escompter, c’est que si les fascistes de gouvernement s’attelaient à un tel projet, ça ne passerait pas comme une lettre à la poste – je n’ai pas mentionné l’environnement international qui, ici, serait à prendre en compte.

Au reste, l’immense dommage produit par cette hypothèse est qu’elle suggère qu’après tout, pour nous autres Blancs pas trop ouvertement subversifs, les choses ne changeraient pas beaucoup et que nous pourrions continuer à vaquer assez tranquillement à nos occupations. Nous serions naturellement appelés à manifester notre indignation lorsque les subalternes seraient un peu trop brutalement ou systématiquement « remis à leur place », mais en fin de compte, nous ne serions pas concernés directement (pas de rupture cataclysmique !) par le changement de régime (qui, au fond, n’en serait pas un). Si nous donc étions appelés à nous mobiliser et résister, ce serait surtout en fin de compte pour défendre la cause de l’autre, le subalternisé, ceci, bien sûr, dans notre condition humaniste/humanitaire de gardiens par vocation des valeurs universelles. Franchement, ce scénario pue, à force d’ignorance irénique du fait que l’arrivée des fascistes au pouvoir, dans quelques conditions que ce soit, c’est la brutalisation forcenée du gouvernement des vivants, tous les vivants, même si c’est sous une forme différenciée, le retour en force de l’obscurantisme et la fuite dans l’imaginaire sous toutes ses formes – et là, tout le monde est concerné, omnes et singulatim.

La conclusion en forme de queue de poisson de l’article va dans ce sens : « Pour combattre [ce projet d’un apartheid à la française], la gauche dispose d’une boussole politique, d’un programme et d’un mot d’ordre : égalité ». C’est tout ? Est-ce ainsi qu’on se prépare à affronter un pouvoir néo-fasciste ? Mais j’oubliais : n’allons pas réveiller les morts en prononçant des gros mots (égalité, c’est autre chose – c’est gravé au fronton des mairies, ça fleure bon la République une et indivisible).

Alain Naze :

Je ne voudrais pas m’engager ici dans une discussion de droit constitutionnel, d’autant qu’elle tournerait vite à l’évocation d’un scénario relevant en effet de la politique-fiction, mais la remarque d’Alain, sur l’intervention du Conseil constitutionnel, dans le cadre du scénario envisagé par les auteurs de l’article, me conduit à en dire un mot quand même. Ainsi, si l’on imagine que le RN au pouvoir envisage d’organiser un référendum sur la « préférence nationale », dans ce cas, il est vrai que le Conseil constitutionnel pourrait s’y opposer a priori. Mais dans l’éventualité d’une large victoire fasciste dans les urnes, à la présidentielle comme aux législatives, il serait étonnant que le Conseil constitutionnel ait recours à une telle censure du référendum, sauf à donner de l’eau au moulin à l’antienne des mouvances d’extrême-droite, autour de la notion d’un « gouvernement des juges », censé court-circuiter les décisions du « peuple » (une révision de la Constitution serait sans doute écartée par le RN, quand on connaît le rapport des forces au Sénat, d’où le recours, plus probable, au référendum). Pour imposer ce référendum, le/la Président(e) pourrait utiliser l’article 11 de la Constitution (pour modifier la Constitution, sans en passer par la représentation nationale), et ce coup de force pourrait en effet fonctionner si la proposition du RN à ce référendum l’emportait largement. Dans ce cas, le Conseil constitutionnel renoncerait probablement à destituer le Chef de l’État, toujours pour des raisons de « légitimité populaire ».

Il est vrai qu’une telle inscription de la « préférence nationale » disconviendrait au droit européen, mais le nouveau pouvoir fasciste pourrait faire valoir le principe de souveraineté, faisant passer le droit national avant le droit européen (la mouvance d’extrême-droite ayant toujours contesté l’idée d’une souveraineté européenne). Quant au niveau international plus large, le RN au pouvoir pourrait décider de sortir de la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme), dont il a toujours contesté la légitimité.

Le scénario que j’évoque ici permettrait donc de maintenir l’idée que le nouveau pouvoir respecte la Constitution, même s’il effectuait ainsi une forme de forçage constitutionnel. Je ne soutiens pas que ce scénario serait évident, pas même probable, mais seulement possible.

Alain Brossat, Alain Naze, Luca Salza


Notes

[1] Benoît Bréville & Pierre Rimbert, « Fascisme en France, le grand malentendu », Le Monde Diplomatique (abonnés, en kiosques, août 2026)/https://www.monde-diplomatique.fr/2026/08/BREVILLE/69768

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