L’idée, donc, ce serait que plutôt qu’une rupture « spectaculaire » avec Marche(s) sur Rome, défilés de chemises noires et persécutions sadiques des opposants politiques, on assisterait beaucoup plus probablement à un « glissement insensible vers un régime de ségrégation juridique où, un peu comme en Israël, une partie de la population considérée comme allogène serait disciplinée et cantonnée dans une position subalterne par l’application d’un droit spécifique ».
Le Monde diplomatique, dans sa livraison du mois d’août, publie un article intitulé : « Le modèle israélien de l’extrême droite : fascisme en France – le grand malentendu », article co-signé par Benoît Bréville et Pierre Rimbert [1].
Au vu de l’importance du sujet et nos lectures respectives de ce texte ne s’accordant pas, nous avons décidé tous trois d’en débattre. Je vais tenter, pour ouvrir la discussion, de résumer l’article, à l’intention de nos lecteurs. Vous me direz si mon résumé vous convient et, au besoin vous le corrigerez et l’amenderez. Vous pourriez ensuite enchaîner sur ce que vous paraissent être les mérites du texte, avant de me redonner la parole – ma lecture sera, je pense, beaucoup plus critique que la vôtre.
Bréville et Rimbert invitent les lecteurs et les lectrices du Diplo à s’extraire des ornières de ce qu’ils considèrent comme l’idée reçue par excellence : la certitude qu’une victoire du Rassemblement national lors des prochaines élections présidentielles constituerait une rupture placée sous le signe du « risque du fascisme ». Ils pensent que cette approche du problème est l’arbre qui cache la forêt et entendent lui opposer ce qu’ils appellent une hypothèse en forme de scénario alternatif. Il faudrait commencer par s’alléger des références aux précédents historiques (le régime mussolinien) et de l’obsession de la répétition, par se détacher des pressentiments apocalyptiques – bref se détacher des fantasmagories inspirées par les horreurs du passé pour se rapprocher du réel présent – « le spectre du fascisme n’occulte-t-il pas un danger moins spectaculaire et beaucoup plus concret ? ».
L’idée, donc, ce serait que plutôt qu’une rupture « spectaculaire » avec Marche(s) sur Rome, défilés de chemises noires et persécutions sadiques des opposants politiques, on assisterait beaucoup plus probablement à un « glissement insensible vers un régime de ségrégation juridique où, un peu comme en Israël, une partie de la population considérée comme allogène serait disciplinée et cantonnée dans une position subalterne par l’application d’un droit spécifique ».
Ainsi serait instauré « progressivement », par des moyens légaux, ne mettant pas à mal la Constitution, plutôt que par un coup de force militaro-policier, une sorte d’apartheid à bas bruit susceptible de trouver l’assentiment d’une partie importante de la population « autochtone » subissant l’emprise des discours sécuritaires et xénophobes tournés contre les racisés. La préférence nationale serait « légitimée par le suffrage » et ainsi se trouverait résolue l’équation demeurée jusqu’ici insoluble : recourir toujours davantage à l’immigration, dans un contexte où celle-ci est toujours plus indispensable dans des secteurs vitaux de l’économie, tout en donnant force de loi à la démagogie anti-migrants, anti-immigrés ou supposés tels, à la rhétorique du rejet visant les populations racisées de descendance coloniale.
Pour Bréville et Rimbert, ce scénario est parfaitement réaliste, se situant dans le prolongement du Code de l’indigénat et trouvant son inspiration dans les régimes d’apartheid en place aussi bien en Israël qu’en Arabie saoudite et autres pétromonarchies du Golfe.
En conclusion, prédisent les auteurs, « sans aller aussi loin que M. Benjamin Netanyahou ni déchirer le voile des apparences démocratiques, un gouvernement d’extrême droite disposerait de nombreux outils pour rendre à son électorat ce “sentiment de sécurité” que la proximité d’immigrés “libres et égaux en droit” lui a fait perdre. Rétablir l’ordre : à la voie militaro-policière du fascisme traditionnel, le RN préférerait vraisemblablement celle, plus praticable, d’une opération à la fois sécuritaire et symbolique consistant à remettre “les immigrés” à leur place ».
Voilà. Je pense avoir extrait la substantifique moëlle du papier, et maintenant, je vous cède la parole.
Alain Naze :
Cette lecture du texte me paraît tout à fait justifiée, et c’est sur cette base, en effet, que la discussion peut s’engager. Un des mérites de cet article me semble être le fait d’opérer une distinction entre fascisme historique et néofascisme. Autrement dit, les auteurs me paraissent effectuer une opération salutaire, en démarquant les formes possibles d’un néofascisme des formes traditionnelles inscrites dans notre mémoire. Cela ne signifie pas qu’on se détacherait, dans le cas d’une accession du RN aux affaires publiques, d’une adhésion au fascisme, mais seulement que cette forme nouvelle ne se contenterait pas de complaire aux masses aspirant au fascisme, mais qu’elle tenterait de conserver un vernis démocratique à ces formes renouvelées.
L’article de Bréville et Rimbert ne vise pas à l’exhaustivité quant à une analyse de cette possible victoire du RN à l’élection présidentielle de 2027, mais seulement à en indiquer le trait le plus marquant. Il s’agit d’indiquer les leviers sur lesquels le pouvoir (néofasciste) agirait, plus que de décrire une situation globale. De ce point de vue, la politique menée par Meloni, en Italie, constitue, bien sûr, un indice du visage que pourrait prendre, en France, ce virage néofasciste. Comme toute comparaison, celle-ci est ouverte à toute sorte d’objections, relatives aux situations effectives de ces deux pays. Une chose demeure : il reste possible de jouer avec les limites de l’état de droit en faisant triompher une politique fascistoïde. Non pas sortir de l’état de droit, mais faire subir à celui-ci des torsions telles qu’elles rendent méconnaissables les différences entre situation d’égalité juridique et discriminations effectives. Un des mérites de l’article du Monde diplomatique est de construire des ponts entre les politiques supposées libérales (du point de vue politique) des gouvernements Hollande et Macron, par exemple et le néofascisme. C’est en ce sens, par exemple, qu’on a pu présenter la politique menée à l’égard de Mayotte (on y reviendra sans doute) comme un laboratoire pour un futur gouvernement néofasciste. Il s’agissait d’élargir l’état de droit jusqu’à ce qui, nominalement au moins (sinon, il faudrait accorder une valeur effective à cette notion d’état de droit) lui contrevenait le plus. Il s’agirait donc, pour un RN au pouvoir, d’élargir encore ce cercle de « l’état de droit » pour virer vers un État fasciste.
Que ces objectifs politiques d’un RN au pouvoir puissent être débordés par des affects fascistes du côté de masses aimantées par les fantasmes suprématistes blancs, c’est inévitable, mais cela pourra toujours être recodé par le pouvoir comme de simples « débordements ». Que ce pouvoir y aspire, n’en doutons pas non plus. Mais ces violences à venir, contre les racisé(e)s, les personnes LGBT, les identifiés « gauchistes », etc. pourront être considérées par ce nouveau pouvoir comme des reliquats racistes/masculinistes/suprématistes de positions ancestrales, qui ne sont plus les leurs.
Quant à la possibilité de discriminer et violenter, par le biais de ce pouvoir néofasciste, les personnes ayant une double nationalité, cela me semble tout à fait possible, malgré les règles en vigueur dans l’Union européenne. Sur ce point, comme sur d’autres, le gouvernement Orban pourrait nous en remontrer. Nous y reviendrons, j’imagine.
Luca Salza :
Je remercie Alain Brossat pour ce résumé exhaustif qui nous permet de bien nous engager dans cette discussion. Je partage les premières observations d’Alain Naze. Je voudrais insister, pour commencer, sur l’actualité du fascisme. Je suis persuadé que ce fascisme nouveau est déjà bien présent ; même s’il n’a pas formellement accédé au pouvoir, il gouverne déjà d’une certaine manière le Pays et les imaginaires d’une large partie de la population en imposant son ordre du discours et son triste agenda politique. Pour reprendre une terminologie marxiste (Gramsci), on pourrait dire que le fascisme a réalisé l’unité politique de la bourgeoisie que les libéraux à la Macron ou à la Hollande ont été incapables de faire. C’est pour cette raison que le fascisme s’est déjà affirmé. A la différence de Benoît Bréville et Pierre Rimbert, je ne pense pas que l’on doive attendre les prochaines élections présidentielles pour assister à des bouleversements des lois et des normes des institutions libérales.
L’essentiel de ce travail a déjà été fait car le fascisme a déjà gagné l’hégémonie. Sur le plan international, cela est plus qu’évident : l’ordre juridique international fondé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui devait constituer un rempart contre les agressions impérialistes et qui devait favoriser, dans le sillon du rêve kantien, la résolution pacifique par la diplomatie d’éventuels conflits est terminé. Aujourd’hui nous vivons dans la guerre, une guerre mondiale en morceaux, comme le disait le vieux Pape franciscain : le monde du réarmement, le monde de la guerre est le monde où paissent et prospèrent les Milei, les Trump, les Netanyahou, tous les fascistes.
Or, l’état d’exception s’impose et se banalise même à l’intérieur de nos frontières : les nombreuses lois et les nombreux décrets pour lutter contre l’immigration ont déjà suspendu et torpillé les droits et les libertés individuels garantis. Ces lois et ces décrets impliquent souffrances sans fin et mort pour des milliers de gens (encore l’autre jour... on a beaucoup parlé de l’« invasion » des jeunes Marocains à Ceuta, mais on a oublié de dire qu’il y a eu presque 100 morts lors de cet épisode). Des morts sans noms, sans visages, encore et encore. Combien de morts pour arriver en Europe, pour contourner des murs et des lois infâmes ? L’idée d’une forteresse, d’une armée de lois et de gendarmes qui la protège, ce n’est pas déjà du fascisme ? D’autre part, les tout aussi nombreuses lois antiterroristes ne cessent de faire également voler en éclats l’état de droit.
Certes, les fascistes au pouvoir vont faire adopter d’autres lois encore plus liberticides, encore plus répressives envers les différentes figures de leur ennemi de l’intérieur (le migrant, le métèque, le pauvre, les jeunes, les anti-fa, les minorités sexuelles…), encore plus inégalitaires. Le gouvernement Meloni en Italie, dont on parlera sans doute, a tout récemment fait voter une loi contre ce que la presse appelle les « baby gangs » (en Italie on a appelé cette loi, la loi anti « maranza », pour désigner la cible principale de ces dispositifs, les jeunes gens qui ne sont pas intégrés dans le système, issus souvent des classes sociales défavorisées) : cette loi va contre le principe constitutionnel de la non-punissabilité des jeunes mineurs.
Le gouvernement fasciste italien, exalté par la droite française, montre que la possibilité évoquée par Bréville et Rimbert d’une extension du « modèle » israélien est plus que concrète. Tout cela indique aussi que le fascisme constitue aujourd’hui une mouvance internationale unissant Tel Aviv, Washington, Buenos Aires, Rome, etc. etc. Il faut se mesurer avec cette puissance, une puissance proprement mondiale. Comment ? Pour finir, je voudrais avancer deux arguments pour discuter entre nous. Si je dis que le fascisme est déjà là, que la catastrophe n’est pas pour demain, que nous sommes dans la catastrophe, je ne veux pas dire que nous avons perdu définitivement et qu’il faut renoncer à la lutte contre le fascisme. La question que je pose est justement d’essayer de comprendre comment penser, organiser, vivre cette lutte mondiale quand tout semble être perdu, quand tout est perdu, quand les pouvoirs contre qui nous devons nous battre n’ont pas hésité à exterminer des peuples qui leur faisaient face. Cette lutte passe en France aussi par l’échéance des élections présidentielles, mais devons-nous concentrer tous nos efforts, tous nos sacrifices, toutes nos espérances sur cette date, comme semblent le suggérer Bréville et Rimbert ? N’est-il pas plus important, plus urgent même, de remettre au goût du jour et de redéfinir la question de la désertion, non seulement – et pas tant – comme une opposition réactive au fascisme, mais aussi comme une réappropriation de la possibilité d’une vie qui vaille la peine d’être vécue ?
Alain Brossat :
La première chose qui m’a frappée à la lecture de l’article, c’est le tour rhétorique sur lequel il s’ouvre : évitons les discussions oiseuses grevées par les encombrantes images du passé et les mots puissants pour aller au concret. En d’autres termes, le fascisme, comme mot, comme forme historique, comme obsession voire fantasme, c’est l’arbre qui cache la forêt et qui nous empêche de prendre en compte ce qui est vraiment en jeu dans la perspective de l’arrivée au pouvoir du RN à l’occasion des prochaines Présidentielles. Avec insistance, les auteurs présentent leur propre scénario comme une alternative à ce qu’ils décrivent explicitement comme un ressassement (routinier, paresseux, somnambulique) du motif du « risque du fascisme ». Le message est clair : allégeons-nous de tout ce rabâchage sénile (le ton de l’article porte la marque distincte du jeunisme d’époque, particulièrement en vogue dans le monde médiatique), et allons à l’essentiel. Les rabâcheurs dont l’esprit est encombré par les images traumatiques du passé (Marche(s) sur Rome, défilés de chemises noires, beuglements mussoliniens, persécution et humiliation des adversaires politiques...) sont frappés par la limite d’âge et ils nous font perdre notre temps. Allons aux faits et foin des incantations peuplées des fantômes du passés et de mots magiques.
Même si l’on laisse de côté le peu de distinction du procédé visant à capter la bienveillance des lecteurs-trices, il demeure que les auteurs confondent ici, dans leur empressement à nous faire entrer dans les arcanes de leur hypothèse, deux choses : la façon dont la crainte compulsive que le passe ne « se répète » est susceptible d’entraver une perception critique du présent par les vivants ; l’enfermement de l’appréhension du présent dans le carcan de la répétition pure, trouvant souvent son expression tétanisée dans le slogan « Plus jamais ça ! », ce qui, en effet, peut déboucher sur la capture de la saisie du présent par les exorcismes et les rites. Il est vrai que les processus historiques excluent la répétition pure. Mais les processus même de différenciation du présent d’avec le passé incluent des éléments de répétition ou de cyclicité – il faut vraiment habiter notre présent, ici comme ailleurs, en aveugle pour ne pas percevoir avec quelle massivité y sont à l’œuvre les effets en retour du fascisme, au sens où celui-ci est irréductible à des figures du passé mais est affaire de flux, d’affects, de dissémination, d’agencements, d’emplacements.
Mais surtout, ce qui me paraît dommageable, c’est l’amalgame produit ici entre charge (assez facile) contre le travers d’une approche du présent captive du spectre de la répétition pure et la suggestion que les concepts, en général, constitueraient un encombrement pour la pensée – et ici, pas n’importe quel concept – le fascisme ; la suggestion selon laquelle, pour être sensible à la singularité du présent, il nous faudrait nous dégager de cet encombrement, synonyme de routines et d’ornières de la pensée. Cette suggestion me met très mal à l’aise, pour dire le moins. Il me semble bien qu’au contraire, pour nous tenir à la hauteur des défis et complexités du présent, nous avons plus que jamais besoin de concepts et que, dans la configuration actuelle, celui de fascisme demeure non seulement opératoire mais central, nourri par un siècle de pensée critique et par l’expérience collective du mouvement ouvrier et au-delà. Il nous importe au premier chef, pour agir dans le présent et envisager les échéances proches, de savoir à quoi nous en tenir sur l’actualité historique du fascisme. Notre ontologie du présent ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur la virulence du fascisme dans cet ici et maintenant. Les porte-manteaux et les béquilles de la science politique et du journalisme réunis (« extrême droite », « populisme de droite » ...) sont le recours perpétuel de la pensée du juste milieu (et de ses approximations) contre la pensée critique qui, elle, ne saurait se passer de concepts. Or, s’il en est un qu’il est de mauvais goût de congédier aujourd’hui, en le faisant passer pour une vieille lune, c’est bien celui de fascisme…
Luca Salza :
Nous sommes tous d’accord avec l’actualité historique du fascisme. Mais comment appréhender cette actualité ? Bréville et Rimbert écrivent qu’elle s’inscrit dans une certaine continuité avec le régime libéral. Avec Alain Naze, nous sommes, je crois, plutôt d’accord avec cette proposition. D’ailleurs, l’exemple concret du gouvernement Meloni me semble la confirmer. Nous parlons alors plutôt d’un nouveau visage du fascisme qui n’est pas celui du bruit des bottes et des emprisonnements dans les stades. Toi, Alain, tu t’insurges contre cette idée. Tu peux nous expliquer mieux ?
Alain Brossat :
L’expression « régime libéral », elle aussi empruntée au vocabulaire du journalisme et de la science politique me paraît ajouter ici à la confusion. Nous avons affaire à des régimes oligarchiques revêtus de l’habit de lumière du parlementarisme, du pluripartisme et du suffrage universel et de plus en plus surdéterminés par le présidentialisme, c’est-à-dire la prééminence de l’exécutif sur toute autre forme de pouvoir. Ces régimes ne sont « libéraux » que pour autant qu’ils sont les facilitateurs de l’économie libérale, des militants de celle-ci, imbus des doctrines néo- et ultra-libérales.
C’est précisément ce trait qu’il faut conserver en mémoire pour comprendre la facilité avec laquelle ces régimes peuvent ouvrir les vannes aux néo-fascistes de gouvernement. Ce ne sont ni des démocraties, ni des régimes « libéraux » au sens anglo-saxon du terme, et si rupture il y a eu, elle s’est produite antérieurement, comme tu le remarquais plus haut. Il existe donc bel et bien de solides et évidentes affinités et continuités, depuis Sarkozy au moins, entre les partis, gouvernements et gens de la politique conservateurs et les néo-fascistes recentrés, pseudo-normalisés et cravatés – nous sommes, je crois, à l’unisson sur ce point. Je n’oppose pas du tout des scénarios apocalyptiques empruntés au registre d’images du passé à l’hypothèse présentée par Bréville et Rimbert, je pense simplement que leur exhortation à s’alléger des « vieilles » discussions théoriques sur le fascisme assimilées à du pilpoul talmudique est de mauvais augure. Je ne reprends pas mes arguments sur ce point. Je pense par ailleurs que leur hypothèse ne tient pas la route, à tous égards. Mais cela, je le laisse pour la suite de la discussion.
Alain Naze :
Je suis en accord avec Luca pour dire que nous faisons également nôtre cette idée d’une actualité historique du fascisme, et que nous ne reculons donc pas devant l’usage contemporain du terme/concept « fascisme », ou de ses dérivés (« néofascisme »). Le fascisme n’est en fait pas à venir, mais bien présent, déjà. Sur ce point aussi nous pouvons nous accorder. Ce sont bien des régimes politiques dits « libéraux » qui ont commencé le travail d’acclimatation à des affects fascistes, lesquels ont inspiré nombre de mesures d’inspiration fasciste – on peut voir comme un signe la difficulté de nommer « libéraux » des régimes politiques contemporains, puisque, pour désigner ces modes de gouvernement, nous avons si souvent besoin de recourir à l’adjectif « illibéral ».
La faille ainsi désignée est notamment celle que creusent des dispositions légales (mais aussi des pratiques de « maintien de l’ordre ») qui, intégrées à ce qui est nommé « état de droit », finit de vider cette notion du peu de substance qu’elle pouvait encore contenir. On pourrait évoquer la remise en cause du droit du sol à Mayotte, qui constitue une exception à la loi valant (et devant valoir, selon le principe de l’universalité de la loi) pourtant pour tous les départements français. Mais on pourrait aussi évoquer le fait que la libre-circulation des étrangers résidant légalement en France n’est pas reconnue pour les étrangers (administrativement parlant, puisque seul le référendum de 1976, illégal au regard du droit international, a transformé les Comoriens en étrangers à Mayotte) présents à Mayotte – le visa délivré sur l’île signifie la possibilité d’un séjour légal seulement sur le sol de Mayotte. On pourrait aisément poursuivre cette liste.
C’est la raison pour laquelle, la remarque d’Alain selon laquelle l’hypothèse des auteurs de l’article ne tiendrait pas la route me semble devoir être discutée. Cette hypothèse, défendue par Bréville et Rimbert consiste à inférer les dispositions légales que pourrait mettre en place un RN parvenu au pouvoir, à partir de la proposition de loi constitutionnelle « Citoyenneté-Identité-Immigration » déposée par Marine Le Pen le 25 janvier 2024 (proposition qui, selon les auteurs, constituerait « un avant-goût du menu ») : ce texte propose notamment d’ériger la « priorité nationale » en « droit constitutionnel invocable », d’abolir le droit du sol, de porter au rang de mission républicaine la « sauvegarde de l’identité de la France », mais encore d’ « interdire l’accès à des emplois dans l’administration, des entreprises publiques et des personnes morales chargées d’une mission de service public aux personnes qui possèdent la nationalité d’un autre État ».
Si cette dernière proposition peut sembler irréalisable, notamment au regard du droit européen, elle cesse peut-être de l’être, si on la replace dans l’ensemble des mesures préconisées par cette proposition du RN. En effet, l’accès aux emplois publics étant réservé aux résidents français, les binationaux dont l’une des nationalités est la française y ont à présent accès de plein-droit. Par ailleurs, il est évident que cette mesure vise à écarter de la fonction publique les binationaux d’origine extra-européenne, et, plus précisément, provenant (ou ayant une ascendance provenant) de certaines régions du monde, d’Afrique en particulier, du Maghreb, de pays arabes et/ou de pays à dominante musulmane. Or, si la proposition de loi vise les binationaux en tant que tels, une telle discrimination ne semble en effet pas possible légalement.
Et c’est là que cette proposition doit être envisagée avec ce qui la rendrait en effet praticable : le fait d’ériger en mission républicaine la « sauvegarde de l’identité de la France ». En effet, une notion aussi large et vague que celle-ci repose sur une définition de ce qui constituerait « l’identité » de la France. Partant de là, une définition de celle-ci par le RN au pouvoir pourrait, notamment, intégrer la chrétienté comme une dimension de cette identité. En découlerait dès lors, non pas un accès aux emplois publics aux seuls Chrétiens, bien sûr, mais un accès limité aux populations jugées compatibles avec cette culture chrétienne. N’oublions pas que la mouvance fasciste n’invoque pas seulement la sécurité des biens et des personnes dans son délire raciste contre les populations non-blanches et/ou musulmanes. Elle fait aussi référence à une « insécurité culturelle », notion fort obscure, certes, mais qui ne pourrait disposer d’un début de justification qu’à partir d’une définition de ce qui ferait « l’identité » française. Dès lors, ce ne sont pas tous les binationaux qui seraient exclus de la fonction publique, et ceux qui le seraient pourraient alors l’être au nom de la sécurité nationale – le risque culturel exigerait alors des mesures relevant de la sûreté de l’État, relevant donc de la souveraineté nationale.
Luca Salza :
Si on prend le cas italien, en effet, on n’est pas dans le registre des hypothèses, nous sommes dans la concrétude de l’histoire (pour reprendre un concept de Croce). Un parti clairement fasciste a pris les rênes du pays. Un parti qui est d’ailleurs aussi lié aux trames les plus obscures de la « stratégie de la tension » qui a ensanglanté l’Italie dans les années 70. Autrement dit, l’Italie a vraiment vu (ré)apparaître l’histoire sous la forme d’un cauchemar dont on n’arrive pas à se réveiller. Le processus a été long, il a commencé avec l’entrée sur la scène politique de Berlusconi qui a pris le relais des vieux partis du pouvoir, discrédités par la corruption et les manigances les plus obscènes, en s’appuyant sur un parti de « droite extrême » qui avait été exclu de la participation aux gouvernements car il était plus ou moins l’héritier du fascisme mussolinien.
Depuis cette conjoncture, ceux et celles qui ont voulu contrer cette nouvelle droite, de plus en plus vieille et fasciste, ont essayé d’organiser leur réponse autour de principes d’ordre moral, notamment la défense des valeurs de la Constitution antifasciste. Le résultat est sous les yeux de tous, on n’a pas arrêté la marée fasciste, on l’a rendue plus noire encore. Je trouve pertinente l’analyse de Bréville et Rimbert quand ils critiquent cette même forme de l’opposition face au « péril fasciste » qui se met en place en France. Il est question de mobiliser des mots d’ordre du passé (« Plus jamais ça ! »), d’essayer de faire revivre des moments et des figures de luttes anciennes contre le fascisme.
Justement, l’opposition au fascisme devient une sorte de manutention du passé, une activité philologique visant à souligner la beauté de quelques passages d’une Constitution rédigée par des antifascistes au lendemain de la guerre en Italie ou de quelques discours de Léon Blum en France à l’époque du Front Populaire. En définitive, c’est une pratique politique conservatrice puisqu’elle vise à maintenir les choses comme elles sont, ou plutôt comme elles doivent convenablement être. En somme, ces opérations sont absolument inopérantes car le fascisme réellement existant (Trump, Netanyahou, Milei, Meloni…) ne regarde pas vraiment en arrière, comme le fait croire cette opposition, il est au contraire bien projeté vers le futur et donne aux gens des réponses « moins spectaculaires » par rapport au passé, mais « plus concrètes », en utilisant les mots de Bréville et Rimbert.
L’exemple de Mayotte cité par Alain Naze est parlant, j’ai évoqué moi-même la loi « anti maranza » promulguée par le gouvernement Meloni en Italie qui va dans ce même sens. Ce sont des cas qui démontrent bien que ce fascisme se présente aux yeux de certaines couches sociales comme plus « praticable » que l’antifascisme, plus désirable aussi (Deleuze et Guattari ont fait voir que même le fascisme est désir). C’est pourquoi au début je disais, je me cite honteusement, que la bataille, notre bataille antifasciste, doit porter vers la réappropriation de la possibilité d’une nouvelle vie.
Alain Brossat, Alain Naze, Luca Salza
Notes
[1] Benoît Bréville & Pierre Rimbert, « Fascisme en France, le grand malentendu », Le Monde Diplomatique (abonnés, en kiosques, août 2026)/https://www.monde-diplomatique.fr/2026/08/BREVILLE/69768