La preuve diabolique

La preuve diabolique consiste à demander à celui qui est accusé de prouver son innocence plutôt qu'à celui qui accuse de démontrer la culpabilité. Or, par définition, l'inexistence d'un fait est souvent impossible, ou du moins extrêmement difficile, à établir: comment prouver qu'une rencontre n'a jamais eu lieu, qu'une intention secrète n'a jamais existé ou qu'un complot imaginaire n'a jamais été ourdi? C'est précisément ce caractère presque impossible de la démonstration qui rend cette preuve tellement dangereuse car elle transforme l'accusation en vérité présumée, renverse sa charge et enferme l'accusé dans une logique sans issue; quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, son innocence demeure toujours susceptible d'être mise en doute.

Depuis plusieurs années, il existe dans la vie publique tunisienne, une étrange mécanique intellectuelle qui semble avoir progressivement inversé les règles les plus élémentaires du raisonnement, de la justice et même du simple bon sens. Une mécanique par laquelle l'accusation devient vérité par défaut, la rumeur se transforme en fait établi, le soupçon acquiert la force d'une condamnation et le mensonge, à force d'être répété, finit par se présenter comme une évidence.

Dans cette logique perverse, ce n'est plus à celui qui accuse de démontrer la réalité de son accusation mais c'est à celui qui la subit de prouver son innocence. Et lorsque cette preuve ne vient pas, ou lorsqu'elle tarde à convaincre une opinion déjà prédisposée à croire au pire, le soupçon se mue en certitude. C'est la tyrannie de la preuve diabolique; exiger de l'accusé qu'il démontre l'inexistence d'un fait, qu'il établisse qu'il n'a pas commis ce qu'on lui reproche, qu'il produise la preuve d'une absence, d'une intention qu'il n'aurait jamais eue ou d'une conspiration dont il serait prétendument l'auteur.

Dans une démocratie véritable, pourtant, le principe est d'une simplicité enfantine: celui qui accuse doit prouver. La culpabilité ne se présume pas, elle se démontre. Et l'innocence n'est pas une faveur accordée par le pouvoir ou par l'opinion publique; elle est un principe fondamental sans lequel la justice cesse d'être la justice pour devenir un instrument de domination. Cette règle ne vaut pas uniquement dans l'enceinte austère des tribunaux. Elle devrait gouverner toute société qui prétend être attachée à l'État de droit, à la raison et à la liberté. Or c'est précisément en dehors des tribunaux que la Tunisie semble avoir progressivement abandonné cette exigence élémentaire.

Il suffit désormais qu'une accusation soit lancée pour qu'une partie de l'opinion considère qu'elle contient déjà une part de vérité. Il suffit qu'un homme politique soit soupçonné de trahison, qu'un opposant soit accusé de complot, qu'un intellectuel soit présenté comme un agent de l'étranger, qu'un journaliste soit désigné comme un ennemi de l'État, pour que s'installe immédiatement une étrange inversion du raisonnement: s'il est innocent, qu'il le prouve!

Mais comment prouver que l'on n'a pas comploté? Comment démontrer que l'on n'a pas reçu d'argent qui n'a jamais existé? Comment établir l'inexistence d'une intention secrète, d'une rencontre imaginaire ou d'une machination invisible? La question contient déjà son absurdité dès lors qu’elle transforme l'accusation en vérité provisoire et l'innocence en hypothèse suspecte.

Cette dérive n'est pas toujours d’ordre juridique. Car, tout simplement, elle est profondément politique; une société qui accepte que l'accusation précède la preuve finit inévitablement par accepter que le pouvoir précède la loi. Il suffit alors de désigner un ennemi pour que celui-ci devienne coupable dans l'imaginaire collectif avant même que les faits ne soient établis. La procédure judiciaire arrive ensuite, juste pour être une formalité destinée à donner une apparence institutionnelle à une condamnation déjà prononcée dans l'espace public, médiatique et virtuel.

La Tunisie d’aujourd'hui offre, à cet égard, un terrain particulièrement révélateur. Depuis plusieurs années, de nombreuses personnalités politiques, militantes, intellectuelles et médiatiques ont été confrontées à des accusations d'une gravité exceptionnelle. Complot contre la sûreté de l'État, atteinte à l'État, trahison, corruption, collusion avec l'étranger, etc. Les chefs d'accusation, lorsqu'ils sont relayés dans l'espace public sans la distance critique nécessaire, produisent immédiatement un effet psychologique considérable. Le simple fait d'être accusé devient, pour une partie de la population, une raison suffisante pour considérer que quelque chose doit nécessairement être vrai.

C'est ici que la responsabilité de la société, et notamment celle de ses élites intellectuelles et médiatiques, devient essentielle. Car une démocratie ne peut survivre uniquement grâce à ses institutions mais elle dépend surtout d'une culture du doute, de la capacité à distinguer un fait d'une rumeur, une accusation d'une preuve et une conviction d'une démonstration. Elle exige aussi des citoyens capables de résister à la facilité intellectuelle qui consiste à croire parce que tout le monde croit, ou parce qu'une voix officielle l'a affirmé avec suffisamment d'assurance.

Or la Tunisie souffre aujourd'hui d'une fragilité préoccupante de cette culture du discernement. Une partie importante de la population, désarmée face à la complexité de la réalité et du débat politique, semble avoir perdu les outils permettant de distinguer le vraisemblable du démontré, le probable du certain et le récit officiel la réalité factuelle.

Ce déficit n'est pas nécessairement imputable à une quelconque incapacité naturelle à penser. Il est le produit d'une longue histoire éducative et politique, d'une école qui a trop souvent privilégié la mémorisation sur l'esprit critique, d'un système médiatique qui a rarement encouragé l'investigation indépendante et d'une culture politique longtemps structurée autour de l'autorité plutôt que de la contradiction.

Il serait toutefois injuste de réduire cette situation à une simple ignorance populaire. La responsabilité est plus largement collective. Les citoyens ne naissent pas avec une culture démocratique: ils l'apprennent. Ils apprennent à questionner, à vérifier, à comparer, à douter et ils apprennent surtout que le pouvoir, quel qu'il soit, n'est jamais dispensé de rendre des comptes. Lorsque ces réflexes ne sont pas enseignés et incrustés dans le débat public, lorsqu'ils sont découragés ou remplacés par une communication politique verticale, la société devient vulnérable au despotisme et à toutes les formes de manipulation.

Le problème est aggravé par les mécanismes contemporains de l'information. Dans une société dominée par les réseaux sociaux, la viralité a remplacé la vérification et l'émotion tend à devancer la raison. Une accusation spectaculaire circulera toujours plus vite qu'un démenti circonstancié, une rumeur infamante se répandra en quelques minutes, tandis que la vérité, lorsqu'elle nécessite une enquête, des documents et du temps, arrivera toujours trop tard. Et lorsque le démenti finit par apparaître, il ne produit jamais le même effet que l'accusation initiale.

La psychologie collective connaît depuis longtemps ce phénomène dans l’esp1ce public tunisien: une information répétée suffisamment souvent finit par acquérir une apparence de familiarité qui la rend, paradoxalement, plus crédible. Le mensonge n'a donc pas besoin d'être démontré pour devenir efficace; il lui suffit d'être répété. Et dans ce théâtre de la conviction instantanée, l'accusation bénéficie d'un privilège exorbitant; elle laisse une trace, tandis que le démenti doit constamment courir derrière elle.

C'est ainsi que s'est progressivement installée une situation paradoxale en Tunisie. Une minorité de citoyens, de militants, d'intellectuels et de journalistes attachés aux principes de la liberté et de la démocratie se retrouve régulièrement sommée de réfuter, un à un, les récits, les accusations, les insinuations et les soupçons qui circulent dans l'espace public. À chaque nouvelle affirmation, il faudrait produire une preuve contraire, à chaque rumeur, une enquête, à chaque accusation, une démonstration d'innocence et à chaque récit officiel, une contre-expertise.

Mais cette logique est intellectuellement et politiquement intenable. Elle revient à demander à une minorité de défendre en permanence une vérité qui, en démocratie, devrait être protégée par les institutions elles-mêmes. Cat elle impose aux accusés et à leurs défenseurs une tâche infinie: démontrer qu'ils ne sont pas coupables de ce qu'on leur reproche, parfois même lorsque l'accusation n'a jamais été sérieusement étayée.

Le paradoxe est d'autant plus saisissant que cette même société réclame parfois des preuves lorsqu'il s'agit d'accusations dirigées contre le pouvoir. Ce qui est exigé de l'un ne l'est pas nécessairement de l'autre. La rigueur devient sélective. Le doute est distribué selon les appartenances politiques. On demande des preuves aux adversaires du pouvoir et l'on accorde le bénéfice de la crédulité à ceux qui le détiennent. Et la vérité devient alors moins une question de faits qu'une question de camp.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'une des transformations les plus profondes de la perception collective de la transition démocratique tunisienne; l’étrange idée selon laquelle l'expérience démocratique a échoué est aujourd'hui largement répandue. Beaucoup affirment que la démocratie n'aurait produit que le chaos, les querelles partisanes, l'instabilité, le terrorisme même, la corruption et la dégradation économique. D'autres considèrent que les forces politiques, notamment lorsqu'Ennahdha occupait une position centrale dans le pouvoir, auraient trahi la volonté populaire ou détourné le processus démocratique à leur profit.

Ces critiques ne doivent pas être balayées d'un revers de main. La période post-révolutionnaire a effectivement connu des dysfonctionnements majeurs, des erreurs politiques, des compromis contestables, des pratiques clientélistes et des échecs économiques. Des responsables politiques ont pu commettre des fautes et doivent, comme tout acteur public, en répondre. La démocratie n'est pas une immunité contre la médiocrité, l'incompétence ou la corruption. Elle est précisément le système qui permet de sanctionner ces dérives par le vote, la justice indépendante, la presse libre et l'alternance.

Mais il existe une différence fondamentale entre reconnaître les échecs d'une expérience politique et conclure que la démocratie elle-même est responsable de ces échecs. Il existe également une différence entre établir, preuves à l'appui, qu'une formation politique a commis des infractions et répandre l'idée générale qu'elle aurait "trahi le peuple". La première démarche relève de l'analyse et du droit. La seconde relève du récit politique.

Or, depuis le 25 juillet 2021, ce récit a progressivement gagné une puissance considérable. Le basculement institutionnel qui a suivi cette date a profondément reconfiguré la perception du passé récent. La démocratie est désormais souvent présentée comme une parenthèse désastreuse dont il aurait fallu sortir. Le Parlement est devenu, dans le langage courant, le symbole du chaos, les partis politiques symbole de la corruption, les contre-pouvoirs symbole de l'obstruction et les débats symbole la stérilité politique.

Une partie de cette perception repose sur des faits réels. Une autre sur des généralisations. Une autre encore sur une construction narrative patiemment consolidée par la répétition médiatique et politique. Et c'est précisément là que réside le danger car lorsque la mémoire collective d'une période est reconstruite à partir d'une succession d'accusations, de slogans creux et de récits univoques, la société finit par confondre ce qui a été démontré avec ce qui a été simplement affirmé.

Il faut alors poser une question simple mais dérangeante: qui a réellement intérêt à ce que le citoyen ne fasse plus la différence entre accusation et preuve? La réponse ne peut être recherchée uniquement dans les intentions d'un camp politique ou d'un autre. Elle se trouve dans toute logique de pouvoir qui cherche à s'affranchir du contradictoire. Car une société qui ne demande plus où sont les preuves, devient une société extrêmement facile à gouverner par le récit. Il suffit alors de produire des ennemis, de désigner des responsables, de simplifier le réel, de créer des comploteurs fantomatiques et laisser l'opinion faire le reste.

La démocratie, au contraire, commence précisément lorsque le citoyen apprend à dire: prouvez-le! Cet impératif, si banal en apparence, constitue peut-être l'un des derniers remparts contre l'arbitraire. Cette phrase ne signifie pas que toute accusation est fausse. Elle signifie qu'aucune accusation ne peut devenir une vérité simplement parce qu'elle a été prononcée. Elle ne protège pas les coupables mais elle protège la société contre la possibilité que n'importe qui puisse être déclaré coupable sans preuve.

La Tunisie n'a donc pas seulement besoin d'une réforme de ses institutions. Elle a besoin d'une réforme de son rapport collectif à la vérité. Elle doit réhabiliter le doute raisonné, l'esprit critique, la vérification et la contradiction. Elle doit apprendre à ses citoyens que la liberté ne consiste pas à croire ce que l'on veut mais à être capable d'exiger les preuves de ce que l'on nous demande de croire. Car le véritable danger ne réside pas dans le fait qu'une société puisse être trompée mais lorsqu’elle cesse de vouloir savoir si elle a été trompée.

À partir de cet instant, l'accusation n'a plus besoin de preuve, la rumeur n'a plus besoin de source, le mensonge n'a plus besoin de démonstration et le pouvoir, nécessairement, n'a plus besoin de convaincre. Il lui suffit d'accuser.

Voilà peut-être la véritable preuve diabolique qui contraint l'innocent à démontrer qu'il n'est pas coupable, qui transforme le doute en suspicion et finit par faire de la présomption d'innocence non plus un principe mais un privilège que l'on doit mériter. Une société qui accepte cette inversion ne renonce pas seulement à une règle juridique; elle abdique progressivement la faculté même de penser. Et lorsqu'une société cesse de penser, d'autres pensent pour elle.

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