L'analyse historique des conflits armés révèle que de simples altercations individuelles ou crimes de droit commun ont souvent servi d'étincelles à des déflagrations majeures, tant interétatiques que civiles. En Europe, ces incidents isolés ont souvent activé des réseaux d'alliances complexes, transformant un assassinat politique dans les Balkans en guerre mondiale (1914–1918) ou des querelles de succession seigneuriales en conflits séculaires à l'image de la guerre de Cent Ans (fin du 14e-début du 15e siècle).
Dans le monde arabe, cette dynamique est ancienne et illustrée dès l'époque préislamique par la guerre de Basous (Fin du 5e - début du 6e siècle AJC), un conflit de quarante ans, déclenché par l'abattage d'une chamelle appartenant à une réfugiée, illustrant comment une querelle personnelle pouvait embraser des confédérations tribales entières.
En Afrique, la manipulation de faits divers locaux, qu'il s'agisse de l'agression de marchands à la frontière tunisienne (1881) ou de disputes foncières et pastorales intercommunautaires (comme au Darfour à partir de 2003), a fréquemment été instrumentalisée par des puissances coloniales ou des factions rivales pour légitimer des invasions ou déclencher des guerres civiles dévastatrices.
Ainsi, d'un point de vue géopolitique, l'incident initial restreint ne constitue jamais la cause profonde de la guerre, mais agit comme le catalyseur fatal de tensions structurelles, territoriales et identitaires préexistantes sous toutes les latitudes.
Par ailleurs, l'essor sans précédent des flux migratoires subsahariens vers l'Afrique du Nord coïncide directement avec l'érosion des capacités institutionnelles des États d'accueil et l'hyper-expansion de leur secteur informel. À l'exception notable de la Libye, dont l'effondrement étatique post-2011 a transformé le territoire en sanctuaire de réseaux criminels et de milices adeptes du trafic d'êtres humains, des nations historiquement plus centralisées comme la Tunisie, l'Algérie, le Maroc et l'Égypte subissent une crise profonde de leurs services publics et de leur gouvernance économique.
Face à la faillite du secteur formel à intégrer la main-d'œuvre locale et à la perte de contrôle des frontières, l'économie informelle est devenue le principal point de convergence et de subsistance pour une partie des populations locales paupérisées et les migrants en ‘’transit’’. C'est précisément au cœur de cette informalité partagée que se cristallise la criminalité bidirectionnelle, à savoir,
(1) Les crimes contre les migrants. Privés de statut juridique par des administrations affaiblies, les migrants deviennent les proies faciles de réseaux d'extorsion, d'esclavage moderne (notamment en Libye), de travail forcé agricoles ou domestiques, et de violences physiques. De plus, les gouvernements autoritaires de la région instrumentalisent fréquemment ces populations comme boucs émissaires pour masquer leurs propres défaillances de gestion, déclenchant des rafles policières violentes et des vagues de xénophobie populaire (comme observé récemment).
(2) Les crimes imputés ou commis par les flux migratoires. La précarité extrême et l'absence totale de canaux d'intégration légaux poussent une frange des migrants vers des activités illicites de survie au sein de l'économie souterraine (trafics mineurs, contrefaçon, réseaux de passeurs autonomes). Ces dérives alimentent en retour la rhétorique sécuritaire des États maghrébins et égyptien, qui justifient la répression en assimilant ces flux à une menace transfrontalière organisée plutôt qu'à une crise humanitaire et socio-économique.
Si la faillite institutionnelle et l'anarchie économique persistent, les tensions actuelles en Afrique du Nord risquent de basculer vers des scénarios de rupture violente, rappelant les dynamiques des crises historiques citées plus haut :
(1) Le scénario du catalyseur sécuritaire. A l'instar de l'incident franco-tunisien de 1881, un crime de droit commun particulièrement violent commis dans ce contexte d'informalité généralisée pourrait servir de prétexte à des violences intercommunautaires à grande échelle ou à des opérations militaires de répression non contrôlées.
(2) La sédition territoriale et les zones de non-droit. La prolifération de réseaux criminels transfrontaliers (passeurs, trafiquants) risque de fragmenter le contrôle territorial des États, reproduisant à terme le modèle d'effondrement libyen en Tunisie ou en Égypte, où des milices locales gèrent l'économie de la migration au détriment de la souveraineté nationale.
(3) La mutation des violences criminelles. L'émergence d'une criminalité d'opportunité de plus en plus agressive (vols à main armée, agressions, viols commis de part et d'autre) fragilise la paix sociale. Ces crimes audacieux sont potentiellement stimulés et amplifiés par l'expansion massive des réseaux de narcotrafic (notamment les drogues de synthèse et les psychotropes, si je reprends les termes des spécialistes disponibles sur le net), qui altèrent le discernement des auteurs et radicalisent les modes opératoires.
Enfin, pour désamorcer cette bombe à retardement géopolitique, trois axes d'action immédiats s'imposent aux gouvernements de la région :
(1) Restauration de l'autorité légale et formalisation économique. Ceci revient à reprendre le contrôle des circuits financiers et commerciaux souterrains en absorbant progressivement l'économie informelle par des réformes fiscales et administratives (ô combien c’est à la fois urgent, mais en même temps de long terme !).
(2) Encadrement juridique et sécurisation des flux. Cela implique de sortir de l'approche exclusivement sécuritaire en établissant des statuts juridiques clairs pour les populations en transit, afin de briser le monopole des réseaux de traite humaine et de réduire la vulnérabilité des migrants face aux abus.
(3) Plan d'urgence de lutte contre les narcotrafics. Ici, il s’agit de coordonner les services de renseignement et de sécurité nationaux pour démanteler les filières d'approvisionnement en drogues de synthèse, qui agissent comme un carburant direct de la criminalité violente dans les zones urbaines et frontalières.