À force de gouverner par l’incantation, le pouvoir finit toujours par se heurter au mur brutal du réel. Le discours officiel semble désormais prisonnier d’une mécanique répétitive et désultoire où les mêmes accusations, les mêmes ennemis invisibles et les mêmes imprécations remplacent obstinément l’action politique concrète. Depuis des années, Kaïs Saied s’enferme dans une rhétorique qui ne produit plus ni adhésion lucide ni perspective nationale crédible; mais un épuisement collectif de plus en plus palpable.
Le chef de l’État paraît gouverner comme on rédige un réquisitoire permanent. À chacune de ses interventions, la Tunisie serait encerclée par des complotistes, sabotée par des traîtres et infiltrée par des criminels tapis dans l’ombre. Le vocabulaire change à peine; seule varie l’intensité dramatique du ton. Pourtant, derrière cette mise en scène quasi obsessionnelle du danger, les réponses structurelles aux crises économique, sociale et institutionnelle demeurent étrangement évanescentes. Les Tunisiens attendent des politiques publiques, des réformes cohérentes et une vision économique capable d’endiguer l’appauvrissement généralisé. Ils reçoivent, en retour, à tort et à travers, une succession de sermons politiques où l’accusation tient lieu de programme.
Et l’ironie politique est peut-être là, cruelle et implacable: l’expérience de ces dernières années a surtout montré qu’il n’existe probablement pas de plus conspirationniste envers l’intérêt public et l’avenir du pays que ce pouvoir lui-même qui prétend précisément combattre les complots.
Pis encore, une inquiétude grandissante traverse désormais une partie de la société tunisienne: et si la véritable conspiration contre la nation résidait précisément dans ce pouvoir lui-même, dans son entourage politique et dans la logique qui gouverne désormais l’État? Car enfin, sous le règne de Kaïs Saied, la première grande offrande sacrifiée sur l’autel du pouvoir personnel fut, avant tout, l’expérience démocratique tunisienne elle-même. Ce qui avait émergé difficilement après la révolution: pluralisme, séparation des pouvoirs, liberté d’expression et possibilité du désaccord politique, se sont progressivement dissous dans la concentration du pouvoir, la personnalisation de l’État et le retour d’une culture politique où le chef tend à se confondre avec la nation.
À force de voir des ennemis partout, le régime finit le plus souvent par traiter toute divergence comme une menace existentielle, toute critique comme une trahison et toute voix dissidente comme une cellule subversive à neutraliser. Cette obsession sécuritaire et paranoïaque produit un climat politique asphyxiant où l’État semble moins préoccupé par le redressement national que par la traque permanente de figures à abattre symboliquement.
Il faut d’ailleurs y voir un trait plus profond du fonctionnement même du pouvoir actuel, notamment son incapacité manifeste à supporter la contradiction. Au fil des années, les Tunisiens ont vu les réactions souvent irascibles et le tempérament colérique du chef de l’État face aux critiques, aux contestations sociales ou même aux revendications les plus légitimes émanant de la rue. Comme si toute opposition était perçue comme une offense personnelle ou une atteinte à une vérité supposée incontestable.
Cette manière de gouverner par la suspicion permanente finit par révéler toujours la même impasse: un pouvoir incapable de transformer le verbe en action. La parole présidentielle se veut souvent apodictique, absolue et indiscutable, comme si l’autorité du ton pouvait remplacer la démonstration des résultats. Or un État ne se gouverne pas à coups de formules martiales ni par la fabrication continue de boucs émissaires. Lorsqu’un pouvoir passe davantage de temps à désigner des ennemis qu’à construire des solutions, il finit fatalement par exposer sa propre vacuité.
Cette dérive se manifeste également dans le traitement réservé aux voix critiques. Les procès intentés contre journalistes, avocats, opposants et militants prennent de plus en plus l’allure de procédures iniques où l’exemplarité punitive semble l’emporter sur les garanties élémentaires de justice. Le récent verdict prononcé contre Sonia Dahmani illustre cette inquiétante évolution. Qu’on partage ou non ses déclarations, une démocratie véritable ne saurait transformer la parole polémique en prétexte à l’écrasement judiciaire. Lorsqu’un pouvoir commence à criminaliser systématiquement les discours dérangeants, ce n’est plus seulement la liberté d’expression qui vacille mais c’est l’idée même de l’État de droit qui se fissure.
Plus grave encore, cette rhétorique délétère contribue à banaliser davantage une culture politique fondée sur la haine, l’humiliation et l’arbitraire. Sur les réseaux sociaux notamment, une foule vociférante surgie des caniveaux de la pensée et parfois même de l’humain, applaudit avec ferveur chaque dérive autoritaire, chaque atteinte aux libertés et chaque discours vindicatif prononcé au sommet de l’État. L’échec économique devient secondaire pourvu que le pouvoir promette des purges symboliques et des coupables à exhiber. La misère du débat public atteint alors un niveau plus bas: la vindicte.
C’est dans ce terreau néfaste que prospèrent désormais des paroles d’une violence inouïe, jadis impensables dans l’espace public tunisien; lorsqu’un poète de chambre, transformé en plumitif du ressentiment identitaire, en vient à appeler à empoisonner des femmes subsahariennes et leurs enfants, ce n’est pas un simple dérapage isolé mais le symptôme d’une décomposition morale plus caverneuse. Une telle ignominie ne surgit jamais du néant; elle s’alimente d’un climat politique où l’étranger, l’Autre, le dissident ou le différent sont constamment présentés comme des menaces obscures pesant sur la nation. Et à force d’entretenir l’imaginaire du complot permanent, le discours dominant finit par légitimer les instincts les plus haineux et les plus racistes de certains segments de la société.
Dans ce climat malsain, le pays s’enlise. Le chômage persiste, les services publics se dégradent et l’investissement recule, tandis qu’une jeunesse désabusée regarde l’avenir comme un horizon bouché. Mais au lieu d’affronter ces réalités avec lucidité et compétence, le discours officiel préfère se réfugier dans un imaginaire conspirationniste où toutes les responsabilités seraient extérieures au pouvoir lui-même. Une telle posture peut flatter momentanément certaines pulsions populaires mais elle ne saurait toutefois convenir durablement à un chef d’État censé incarner la raison, la hauteur et le sens des responsabilités.
Car enfin, gouverner exige davantage que dénoncer. Cela suppose du courage politique, de la méthode, de la compétence, de la tempérance et surtout une capacité à produire autre chose que de la colère institutionnalisée. La Tunisie n’a pas besoin d’un procureur perpétuel; elle a besoin d’un dirigeant capable de restaurer la confiance, de parler vrai sans sombrer dans la paranoïa politique et d’offrir à un peuple épuisé autre chose qu’une interminable litanie de traîtres imaginaires.
À défaut, le pouvoir continuera de tourner sur lui-même, prisonnier de ses propres contradictions et obsessions, tandis que le pays réel poursuivra sa lente dérive. Et dans cette tragédie devenue routinière: qui se sent galeux se gratte!