Il est d'usage, du moins parmi les gens sains d'esprit, de relever que ce pays qui est le nôtre se distingue actuellement par la banalisation de son recours à l'incarcération comme réponse, non seulement au délit ou au crime réel, mais aussi au délit ou au crime qu'on fabrique de bric et de broc pour justifier le recours en question. Ce qui signifie bien que l'excès de l'usage va de pair ici avec une perversion de l'usage. La prison, le malfaiteur y côtoie désormais l'homme honorable. Tel est le constat. Tel il est dans sa cruauté désespérante.
Pourtant, ce n'est pas là tout ce qui peut être dit sur le sujet. Ce que nous pouvons ajouter, c'est d'abord que, dans sa forme présente, cette politique de l'incarcération est une politique de la dégradation de la personne. Nous le voyons à travers la manière dont certaines personnes sont appréhendées, à travers la violence inutile qui est utilisée au moment de l'arrestation. Il y a là comme une mise à mort symbolique du citoyen en tant que citoyen. Et on comprend d'ailleurs pourquoi l'incarcération est devenue une arme privilégiée en vue de se débarrasser de certaines figures dont la présence sur la scène politique est jugée gênante : avant même d'être soustraites aux regards et réduites au silence derrière les murs d'une prison, elles sont livrées en pâture à la vindicte populaire.
Notons ici qu'à la violence exercée contre le condamné qui se trouve tout d'un coup dépouillé de ses attributs de dignité ou de respectabilité se joint celle qui pousse le brave peuple à se muer en une sorte de charognard sans pitié et dénué de tout sens de justice. Et cette seconde violence n'est pas moindre que la première.
Mais on doit faire attention au fait que si le système judiciaire peut ainsi se transformer en arme pour liquider symboliquement des adversaires politiques, avant de les occulter physiquement, c'est parce que le système pénal est, dans sa conception et dans son application, commandé dès le commencement par une logique punitive qui ne cherche pas à réparer le tort et à réhabiliter les personnes, mais seulement à détruire les personnes comme prix des actes qu'ils ont commis. Il y a là une passion du ressentiment qui est à l'œuvre dans le fonctionnement de la justice, par-delà quelques slogans sur une démarche prétendument réparatrice qui relève de la pure rhétorique administrative.
Ce qu'on veut dire par-là, c'est que le mal n'est pas seulement dans les dérives de la justice : il est d'abord en son cœur, dès lors qu'elle même participe de cet esprit destructeur qui s'épanouit dans l'humiliation, dans la dégradation, dans la déchéance. Comment une justice malade peut-elle réparer la société ?
L'expérience de la justice transitionnelle avait ceci d'intéressant, entre autres, qu'elle cherchait à nous familiariser avec une justice plus réparatrice. C'était à son honneur et la mission qu'elle se donnait était des plus salutaires. Mais il faut se demander en même temps s'il n'y avait pas une bonne part de naïveté derrière elle. Car on ne remplace pas une justice par une autre grâce à un simple jeu de permutation. Le remplacement ne se fait qu'à la condition que le mal qui habite la justice elle-même soit guéri.
C'est vrai qu'on a tellement tendance à voir dans la justice ce qui guérit la société qu'on oublie qu'elle peut elle-même être malade. C'est pourtant bien là le problème. Mais, dirait-on, qu'est-ce que guérir la justice ? Comment est-ce qu'on s'y prend ?
Je n'ai personnellement pas de réponse toute prête à cette question. En revanche, j'ai une conviction solide : sans cette guérison de la justice, il est vain d'attendre que la justice puisse jouer le rôle qu'on est en droit d'attendre d'elle, à savoir réparer les individus et la société.
Et tant que la justice ne joue pas son rôle, il faut savoir que les dérives auxquelles on assiste en ce moment continueront de prospérer en elle comme des fruits amers et mortifères.