Ce qui devrait nous faire peur: c'est plutôt l’aveuglement au sommet de l’État

Il est des silences qui honorent davantage que des paroles qui dévoilent. La scène politique tunisienne, ces derniers jours, semble redécouvrir une vérité ancienne: à force de parler, certains finissent par exposer ce que des années de discrétion avaient réussi à masquer. Et ce qui se révèle aujourd’hui n’est pas seulement une maladresse passagère mais un déficit intellectuellement plus profond.

Il faut dire que l’enchaînement des déclarations prête moins à l’indignation qu’à une forme de stupeur ironique. Le ministre du Transport, en confondant allègrement un sondage d’opinion avec un pronostic de prédiction, a offert une illustration involontaire de ce que pourrait être une pédagogie inversée; apprendre en public ce que l’on aurait dû maîtriser avant d’accéder aux responsabilités.

Quant à la ministre de la Culture, évoquant une prétendue "occupation" maltaise et italienne de la Tunisie sur le même plan que la colonisation française, elle semble avoir consulté une historiographie parallèle, inconnue des Tunisiens, des chercheurs, des archives et, accessoirement, de la réalité. On hésite entre la fiction historique et le lapsus civilisationnel.

Mais au-delà de ces saillies anecdotiques, c’est une phrase qui mérite que l’on s’y attarde, tant elle condense à elle seule un rapport inquiétant au monde contemporain: l’intelligence artificielle ne nous fait pas peur, a déclaré le ministre de l’Emploi. L’assurance est tranquille et désarmante.

Car enfin, de quoi parle-t-on? D’une technologie qui, en l’espace de quelques années, a commencé à redéfinir les contours du travail, de la production, de la création et même de la décision. Dans les économies les plus avancées, l’IA est déjà au cœur de débats stratégiques. Automatisation massive, transformation des métiers, disparition de certaines professions et recomposition des compétences; des secteurs entiers, du journalisme à la finance et du droit à la médecine sont en train d’être reconfigurés à une vitesse inédite. Des institutions internationales alertent sur le risque de substitution de millions d’emplois. Et pendant que le monde s’interroge, anticipe, régule et investit, la réponse officielle tunisienne se résume à une formule lapidaire: cela ne nous fait pas peur!

Il ne s’agit pas ici de céder à une panique technologique naïve. L’IA est aussi porteuse d’opportunités considérables: gains de productivité, innovations, accès élargi à l’information et nouveaux métiers. Mais précisément, c’est parce qu’elle est à la fois promesse et menace qu’elle exige lucidité, préparation et stratégie. Ne pas en avoir peur n’est pas en soi un problème; ne pas en comprendre les enjeux, en revanche, en est un.

Et c’est là que le contraste tunisien devient tragique. Dans un pays où l’infrastructure de base est souvent défaillante, où les transports publics peinent à assurer leur mission la plus élémentaire, où des diplômés errent sans emploi, où la précarité s’étend et où les indicateurs économiques clignotent à l’orange foncé, sinon au rouge, le discours officiel saute d’un extrême à l’autre. D’un côté, une réalité matérielle dégradée, un tissu économique fragilisé et une jeunesse désabusée. De l’autre côté, une désinvolture affichée face à une mutation technologique globale qui, ailleurs, mobilise citoyens, intellectuels, États et multinationales.

À cela s’ajoute une dimension plus préoccupante encore: la nature même du pouvoir qui produit de telles paroles. Car il ne s’agit pas d’accidents isolés mais du symptôme d’un système. Un pouvoir à tendance despotique, peu enclin à la contradiction et encore moins à l’exigence intellectuelle, finit inévitablement par se refléter dans ceux qu’il nomme. Le gouvernement apparaît alors comme son prolongement fidèle; bavard quand il faudrait être rigoureux, approximatif quand la précision est vitale et sûr de lui quand le doute devrait être de mise. Dans un tel contexte, la compétence cesse d’être un critère, remplacée par la docilité et l’aveuglement, et la parole publique se transforme en suite d’improvisations hasardeuses et déconnectées des enjeux réels.

Or, il y a dans ce décalage quelque chose de plus qu’une simple incohérence; l’incapacité à hiérarchiser les urgences et à penser le long terme. Car enfin, comment prétendre aborder sereinement les défis de l’IA quand une partie significative de la population n’a déjà pas accès à un emploi stable, ni parfois à des conditions de vie dignes? Comment parler de l’avenir du travail automatisé dans un pays où le travail lui-même manque?

Entre une intelligence qui progresse à marche forcée et une forme "d’inintelligence" politique qui semble s’installer, la Tunisie se retrouve prise dans une tension inquiétante. D’un côté, une révolution technologique mondiale qui impose anticipation et adaptation et de l’autre, un discours officiel qui oscille entre approximation, légèreté et déni. Ce n’est pas tant l’absence de peur qui pose problème mais l’absence de conscience.

Et c’est peut-être là le cœur du malaise; un pays confronté à des crises multiples, économiques, sociales et institutionnelles, mais gouverné par une parole publique qui, trop souvent, semble évoluer en dehors de ces réalités. À ce rythme, la question n’est plus seulement de savoir si l’IA menace les emplois, mais si l’absence de rigueur intellectuelle au sommet de l’État ne menace pas, à plus court terme encore, la capacité même du pays à affronter l’avenir.

Car après tout, l’IA, quant à elle, elle apprend.

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