L’annonce émiratie de la fin de sa présence militaire au Yémen, formulée dans un langage feutré et volontiers moralisateur, ne saurait être lue comme un geste d’apaisement ni comme un retrait dicté par une soudaine prise de conscience éthique.
Elle résonne plutôt comme une phrase bien polie prononcée au-dessus des ruines, là où les mots arrivent toujours après les bombes. Elle s’inscrit dans une longue tradition de communication stratégique, où l’esthétique du discours vise à masquer la brutalité des faits et la constance d’une politique étrangère fondée sur l’ingérence, la fragmentation et l’exploitation des conflits.
Le fait qu’Abu Dhabi ait annoncé ce retrait en insistant sur son caractère "volontaire" intervient d’ailleurs après un appel explicite de l’Arabie saoudite exhortant les Émirats à se retirer ou, à tout le moins, à réduire sensiblement leur présence au Yémen, révélant l’écart entre la mise en scène officielle et la réalité des rapports de force. D’autant que ce retrait intervient dans un contexte de fortes pressions exercées par Riyad, soucieuse de reprendre la main sur le dossier yéménite et de contenir les ambitions autonomes d’un allié devenu concurrent sur le terrain. Mais réduire cette décision à un simple ajustement tactique intra-golfique serait insuffisant; elle s’inscrit dans une matrice plus large où l’action émiratie se révèle structurellement arrimée à des ambitions sionistes de nature coloniale, dont les peuples de la région paient le prix en silence.
Depuis plus d’une décennie, certaines monarchies du Golfe, et en particulier les Émirats arabes unis, ont fait de l’instabilité régionale un instrument de projection de puissance. Sous les dehors rassurants de la lutte contre le terrorisme ou de la promotion de la stabilité, Abu Dhabi a investi des théâtres de guerre déjà meurtris, souvent là où les États peinaient à tenir debout et où les sociétés tentaient encore de recoller leurs fractures.
Or ces agendas ne sont plus autonomes. Ils convergent de manière de plus en plus assumée avec les intérêts stratégiques du sionisme international, puissance coloniale cherchant à étendre son périmètre de sécurité bien au-delà de la Palestine occupée. Dans cette convergence, les Émirats jouent un rôle fonctionnel essentiel, servant de relais régional, de facilitateur diplomatique et de bras logistique à une vision sécuritaire sioniste qui privilégie l’encerclement, la dissuasion maritime et la neutralisation des espaces jugés incontrôlables. Le résultat est partout le même, presque mécanique: des sociétés déchirées, des États vidés de leur substance et des peuples condamnés à vivre dans l’attente d’un lendemain qui ne vient pas.
En Libye, dix ans déjà, l’interventionnisme émirati a contribué à saborder les fragiles équilibres post-Kadhafi. Derrière les cartes militaires et les communiqués diplomatiques, ce sont des villes entières qui ont été livrées à l’arbitraire des armes, des familles dispersées, des générations privées d’horizon. En soutenant des forces militaires au mépris du processus politique, Abu Dhabi a nourri la logique de la guerre permanente et conforté l’idée selon laquelle la violence armée constitue une voie légitime vers le pouvoir. Mais cette stratégie répond aussi à une logique encore plus froide; affaiblir les États arabes, empêcher l’émergence de régimes souverains et autonomes, maintenir la région dans un état de vulnérabilité chronique qui profite, en dernier ressort, au fait colonial sioniste. Une Libye épuisée n’inquiète personne; elle arrange beaucoup de monde.
Au Soudan, le tableau est tout aussi sombre, peut-être plus tragique encore tant la souffrance y est quotidienne et nue. Là encore, l’ombre des puissances du Golfe plane sur un conflit dont les premières victimes sont les civils: des enfants fuyant sous les balles, des mères cherchant de l’eau au milieu des ruines, un peuple entier pris en otage par des milices gavées d’armes et d’argent. En finançant et en armant des acteurs non étatiques (les FSR en l’occurrence) et en alimentant une économie de guerre cynique, ces interventions ont accéléré l’effondrement de l’État et étouffé l’espoir, fragile mais réel, d’une transition démocratique née de la rue. Ce chaos n’est pas neutre; un Soudan à genoux est un Soudan réduit au silence, incapable de porter une voix indépendante, incapable aussi de peser sur les grands enjeux régionaux, au premier rang desquels la cause palestinienne et l’équilibre stratégique de la mer Rouge, devenue un axe vital pour la sécurité de l’occupant sioniste.
Dans la Corne de l’Afrique, cette politique prend des allures de jeu d’échecs, joué loin des populations locales. Ports, bases militaires, accords sécuritaires opaques; tout concourt à transformer cette région stratégique en un espace sous tutelle, pensé en fonction des routes maritimes et des intérêts des puissants. Ici encore, les Émirats apparaissent comme un acteur pivot de l’agenda sioniste, facilitant l’implantation indirecte de l’occupant dans un espace africain historiquement sensible, au croisement de la mer Rouge, du golfe d’Aden et de l’océan Indien.
Le soutien implicite ou explicite à des entités sécessionnistes participe d’une balkanisation méthodique, qui rappelle douloureusement les logiques coloniales d’hier. La reconnaissance sioniste du Somaliland ne constitue nullement un fait isolé; elle s’inscrit dans une convergence d’intérêts où Abu Dhabi prépare le terrain politique, économique et sécuritaire à l’extension de l’influence sioniste, offrant couverture régionale et normalisation progressive d’une présence jusque-là controversée. Pendant ce temps, les peuples de la région continuent de payer le prix de frontières manipulées et de souverainetés niées.
Le Yémen, enfin, reste la plaie ouverte de cette géopolitique sans âme. Derrière la façade d’un engagement au service de la légalité internationale, l’action d’Abu Dhabi a consisté à morceler le pays, à soutenir des milices rivales, à transformer des ports, des îles et des côtes en pièces d’un dispositif militaire plus vaste. Ce sont des villages affamés, des hôpitaux sans médicaments, des enfants grandissant sous le bruit des drones.
Mais le rôle émirati ne se limite pas à la guerre elle-même; il s’inscrit dans l’agenda sioniste de sécurisation des détroits stratégiques, de Bab el- Mandeb à la mer Rouge, et de contrôle indirect des routes commerciales vitales pour l’occupant. Dans cette architecture, les Émirats servent d’avant-poste discret, assumant ce que le sioniste ne peut ou ne veut pas afficher frontalement. Le Yémen cesse alors d’être une patrie; il devient une variable d’ajustement, un espace sacrificiel au service d’un ordre sécuritaire régional.
Ainsi, le rôle des Émirats au Yémen, comme leurs interventions en Afrique et dans le monde arabe, et la reconnaissance sioniste du Somaliland relèvent d’une même logique politique: celle d’un redéploiement colonial où la fragmentation des États, l’épuisement des sociétés et la militarisation des mers deviennent des outils stratégiques. Les Émirats n’apparaissent plus seulement comme des acteurs opportunistes, mais comme des sous-traitants zélés de l’agenda sioniste, mettant capitaux, ports, réseaux et diplomatie au service d’un ordre profondément inégal.
Le retrait annoncé des forces émiraties ne met donc pas fin à cette politique; il la reconfigure. Il s’agit d’un redéploiement calculé, présenté comme volontaire après une injonction saoudienne devenue difficile à ignorer, destiné à réduire les coûts visibles, à apaiser les tensions avec l’allié de Riyad, tout en préservant l’essentiel: l’alignement stratégique avec les priorités sionistes au Yémen et dans la Corne de l’Afrique. Le discours sur la souveraineté et la stabilité sonne creux lorsqu’il émane d’acteurs qui ont bâti leur influence sur la négation même de ces principes.
Au fond, le rôle joué par les Émirats et d’autres États du Golfe révèle une vérité douloureuse, presque intime pour les peuples de la région; les guerres qui les ravagent ne sont pas seulement le fruit de leurs propres démons, mais aussi le produit d’ingénieries extérieures, froides et calculées, consciemment articulées à l’agenda colonial sioniste. Tant que ces politiques resteront impunies, ignorées et habillées d’un vernis diplomatique, la région demeurera enfermée dans un cycle où la paix se déclame dans les salons feutrés, tandis que la souffrance palestinienne et humaine continue d’être organisée et administrée sur le terrain.