Hommage au peuple algérien combattant

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L’association « Nachez Dissonnances » a pris une initiative d’autant plus méritoire que, en Tunisie, on parle peu, presque pas, de ce qui se passe en Algérie, un silence d’autant plus étonnant qu’il n’est pas seulement le fait du pouvoir ou des organisations qui en sont proches, mais de tous les gens qui ont accès à la parole, en particulier des membres d’une presse incapable de parler de ce qui est réellement important.

Tant pis, laissons l’aveuglement à ceux qui ne veulent pas voir, et accompagnons un moment les deux amis Algériens, Lotfi Madani et Yassine Timlali, qui nous ont fait, le vendredi 31 mai, un tableau passionnant de ce qui se passe à l’Ouest d’une Tunisie apparemment empêtrée dans ses combinaisons (ou combines) de basse politique intérieure.

Ce qui s’est produit en Algérie, nous a-t-on expliqué, est de l’ordre du tsunami, un bouleversement politique qui dépasse de très loin son point de départ, la question des élections présidentielles et de la candidature de Bouteflika.

Avec une détermination inattendue, une jeunesse algérienne, jusqu’ici muette, a explosé, donnant le signal de mobilisation de tout le peuple, et envoyant du même coup aux oubliettes toutes les analyses politiques, ôtant d’un seul coup toute légitimité aux partis politiques de tous bords, aux personnalités pressenties comme négociateurs, aux différentes solutions au conflit qui ne partent pas des demandes pressantes de ces manifestants : la fin du système politique actuel.

Que des clans, de l’armée principalement, en profitent pour régler certains comptes est secondaire devant le fait qu’à chacune de leurs initiatives, il s’agit en même temps d’une reculade dans le sens des revendications de cette jeunesse, mobilisée comme jamais, et refusant toute direction politique, toute délégation de pouvoir.

Les mouvements hebdomadaires qui ramènent les jeunes et les moins jeunes femmes et hommes dans les rues touchent toutes les villes d’Algérie et toutes les communautés (un journal a même écrit : « Les kabyles rejoignent leurs frères algériens (sic) »), affichant, à côté de l’humour et de la volonté de mener une action pacifique, cette flamme qui évoque d’autres manifestations de jeunes, celles de décembre 1960 notamment.

Le motif profond de ces mobilisations n’est plus la volonté d’indépendance nationale, mais le refus du mépris (la hogra) manifesté par le système, pas seulement le système politique, mais c’est la demande de reconnaissance de leur dignité : on voit ici la parenté de ces revendications avec celles de 2011 en Tunisie, cela explique peut-être le silence officiel de ce côté-ci de la frontière…

Quoi qu’il en soit, la force de cette poussée de fièvre a emporté l’ensemble des partis politiques liés au pouvoir, laissant l’armée, détentrice du pouvoir réel, sans intermédiaire de type pouvoir apparent face au peuple, l’obligeant à reculer pas à pas, pour éviter, par une répression franche du mouvement populaire, de perdre le reste de légitimité qui lui vient de la lutte nationale.

Cette poussée semble avoir également affaibli les forces politiques d’opposition, désemparées devant cette mobilisation incontrôlable, réfractaire à toutes les orientations de cette opposition.

Les demandes politiques des jeunes, souvent formulées avec humour, sont situées dans un autre univers : non pas celui des calculs et des appréciations de rapports de force politiques, mais celui des valeurs humaines, au premier plan desquelles se trouve la dignité : on ne peut accepter que les profiteurs, les mafieux… continuent à dominer la société et à priver le peuple de ressources qui existent en abondance.

L’absence de formation politique, d’expérience des négociations pousse naturellement les jeunes à être intransigeants ; ce caractère parait contradictoire avec le proche avenir auquel semblent appeler les intervenants de la soirée : des négociations avec des militaires qui, aujourd’hui n’ont pas envie de renoncer à leurs solutions, refusant en fait toute négociation : en gros, les manifestants exigent la mise en place d’un processus de transition vers la fin du système avant toute décision constitutionnelle ; de son côté, le nouveau pouvoir veut des élections qui aboutissent à des changements constitutionnels, ce qui implique le maintien de ce système jusque après les élections et les discussions sur les modifications à envisager, c’est-à-dire au maintien du statu quo…

La mobilisation ne s’arrête pas pour autant, elle vient de remporter un nouveau succès, avec la décision de reporter les élections, et il est permis d’espérer que le pouvoir continue de reculer, bien que l’on perçoive des envies de passer à une répression décidée, répression de tous les risques, C’est qu’on est en présence d’une génération qui n’a pas connu les années de guerre civile, qui a grandi dans un pays dominé par des parasites, où les privilégiés affichent leur cynisme, où la corruption est générale, et où l’espoir de s’en sortir est des plus ténus pour les jeunes sans appuis, et qu’une réaction brutale par le pouvoir aurait des conséquences imprévisibles.

L’avenir immédiat semble être celui du maintien de la pression populaire sur un pouvoir qui résiste à reculer, dans l’espoir de gagner du temps et que s’essouffle la mobilisation.

Dans l’enthousiasme que suscite ce formidable mouvement, nos conférenciers ne se sont pas attardés sur les dangers de la situation actuelle, mais ont naturellement insisté sur les espoirs qu’ils partagent avec les millions d’Algériens qui veulent récupérer leur citoyenneté, leur dignité et leur pouvoir sur leur avenir.

Il va de soi que de nombreuses questions subsistent, et que, en tant qu’observateurs amicaux du mouvement populaire actuel, il nous serait plus facile de prendre du recul et d’exprimer nos inquiétudes, à côté de nos espoirs que le mouvement actuel, qui a ouvert une nouvelle ère politique qui dépasse le cadre algérien, obtienne de nouvelles et durables grandes victoires.

Mais laissons ces inquiétudes pour le moment et félicitons-nous, avec nos frères algériens, de cette rupture franche avec la façon de vivre la politique.

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