L’écritoire philosophique/ Le message à l’épreuve de sa confiscation

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Chacun peut aisément se convaincre qu’entre un message produit par un locuteur et la façon dont il est reçu par un auditeur, il faut toujours compter avec un risque de perte ou de détournement du sens. C’est pourquoi il y a toujours un travail à mener de précision et d’explicitation du message dans les échanges humains.

Dans le cas des messages qui nous viennent des religions, il revient à la communauté des théologiens d’assurer ce travail de défense du sens, qui est aussi de réinterprétation et de réactualisation. Qu’arrive-t-il, cependant, quand la pression en vue de détourner le sens, ou de le mettre au service de tel ou tel projet politique, intervient alors que la communauté théologienne n’a pas eu le temps de se constituer, de s’organiser et de définir sa propre déontologie ?

Ce qui arrive, c’est que le message se démultiplie et prend la forme de toutes les tentatives de phagocytose dont il fait l’objet. Et qu’entre ces différentes tentatives d’absorption se développe alors une concurrence, chacune cherchant à s’accorder, mais abusivement, le privilège de l’interprétation vraie. L’ingéniosité dans l’utilisation des techniques de persuasion, plus que tout autre chose, est ici ce qui va faire la différence... Le résultat est que la copie tente alors de redoubler de ressemblance avec l’original, dans un effort de zèle qui est à la mesure de l’écart et de l’infidélité de départ par rapport au message original. Et, dans ce scénario, la théologie, par un geste de reniement de sa propre vocation et de son indépendance, s’est déjà prêtée à ce jeu de faussaire, qui est d’abord un jeu rhétorique…

Là, donc, où l’interprétation juste ne craint pas une certaine liberté, qui va sonder les profondeurs en usant de métaphores hardies parfois étrangères au donné de départ, on va assister dans notre hypothèse à une sorte de chosification du message et à la promotion de lectures qui se livrent à des surenchères littéralistes. Le processus de solidification du message n’est pas autre chose.
La théologie musulmane a connu cette dérive. L’histoire de l’islam et de son premier développement a voulu qu’il en soit ainsi... Et on doit surtout aux philosophes arabes — du moins ceux qui, comme Al Farabi et Averroès, professaient une philosophie rationaliste — d’avoir dénoncé cette dérive.

Le tort, et en même temps l’erreur stratégique de ces derniers, est cependant d’avoir mené leur combat en s’adossant à l’autorité de la tradition issue de Platon et d’Aristote. C’est-à-dire en se repliant sur un territoire étranger. Il sera assez facile pour leurs adversaires de leur reprocher cette allégeance et de les accuser de vouloir soumettre l’ordre religieux de la Révélation à celui d’une pensée païenne qui l’ignore.

D’autre part, ils n’ont pas essayé de retracer, de manière généalogique, le chemin d’errance de cette théologie. Ils n’ont pas souligné quels dangers comportait pour le message l’entrée précoce dans le tourbillon du jeu géopolitique... Songeons seulement que le christianisme ne devient religion d’empire qu’après plus de 330 ans d’existence, tandis que l’islam, si on considère l’Hégire comme sa date de naissance, a 20 ans à peine lorsqu’il devient la religion d’un empire qui va de l’Iran à la Cyrénaïque, tout près de chez nous. Une théologie n’acquiert pas sa pleine maturité en si peu de temps. Elle n’a pas les armes qui lui permettent de marquer son territoire propre face à ceux dont l’intention, avouée ou non, est de mettre la religion nouvelle au service de leurs appétits politiques et militaires.

Dira-t-on que l’islam a été privé de son enfance, de la lente et insouciante appropriation de sa vérité, de ce libre jeu par quoi il aurait exploré sans entraves l’espace de son domaine propre et se serait initié gaiement à la hardiesse de sa mission ? On le dira ! Mais cela ne devra pas nous masquer une difficulté plus fondamentale, qui s’est dressée devant l’islam et qui nous renvoie à la nature même de sa mission. Il y a, en effet, une difficulté intrinsèque, qui peut d’ailleurs expliquer le fait que son message se soit si facilement retrouvé au cœur d’un projet politique hétérogène. Autrement dit, au déficit de maturité s’est ajouté ce flottement, propice à tous les périls, qui s’empare de nous lorsque nous sommes face à un problème embarrassant, une situation pour laquelle la réponse demande le temps d’une trop longue méditation. Dans ces moments, il y a comme un relâchement de la volonté qui profite à toute entreprise de confiscation. Qui fait que cette dernière peut s’accomplir presque sans violence, et dans un semblant de consentement.

L’islam est une religion qui apparaît dans une insurrection linguistique. La Révélation est à la fois ce qui soutient cette insurrection et ce qui lui donne un horizon universel, un horizon qui ouvre sur la diversité des nations… L’islam est ainsi la preuve que l’éveil d’un peuple à l’universalité est dans le même temps appropriation de l’unité et de la puissance de sa propre langue.

Le renversement qu’opère la Révélation dans la relation entre les tribus, la faisant passer de la rivalité poétique et militaire à l’unité politique et linguistique, ce renversement est le présent, le message de paix que l’islam porte au monde en signe de partage, comme projet possible de réconciliation universelle, par-delà les luttes hégémoniques et les tentatives de domination. La projection de son expérience initiale dans le vaste monde induit toutefois un changement dans la conception de l’unité : non plus par simplification des différents parlers existants, mais par mise en relation des différentes langues, conçues chacune comme lieu possible d’une Révélation.

On passe d’une alchimie de la fusion à une alchimie de l’entrechoc électrique des entités !

Le Coran évoque cette coutume divine qui consiste à envoyer auprès de chaque nation particulière un messager parlant sa langue et le faisant dans un langage clair et éloquent. Ce n’est pas seulement pour que les hommes ne puissent pas dire : «Nous ne savions pas!», comme le suggère une lecture littérale du texte. C’est aussi pour qu’ils jouissent de ce point d’incandescence linguistique à la faveur duquel la diversité des nations, et de leurs langues, s’ouvre à eux comme champ d’action et de communion.

Telle est la mission dont l’accomplissement suppose néanmoins que chacun lève l’obstacle que constitue sa propre particularité. L’ouverture au monde exige, en effet, qu’on vienne à bout de l’opacité que constitue le culte de soi sur le plan culturel… Mais une autre difficulté, sur ce chemin engagé, est le refus que l’autre peut lui-même opposer au mouvement qui consiste à se porter à sa rencontre. D’autant que si se porter à sa rencontre, c’est le faire en étant lourd de son propre héritage, et que cela requiert naturellement de sa part qu’il réponde par le poids de son héritage à lui, sa tentation peut être de se dérober dans un geste qui serait ou d’orgueil ou de peur de ne pas être à son avantage dans cette confrontation… Ou les deux !

Il y a là une forme de violence morale, qui peut d’ailleurs prendre une tournure physique, et à laquelle il s’agit de ne pas céder… A laquelle il s’agit de répondre par une endurante patience, tout à fait contraire aux instincts tribaux et à leur sens aigu de l’honneur.

Et, quand ces deux difficultés auraient été surmontées, il resterait encore à convertir les différentes circonstances du déroulement du fil de l’histoire en un chemin, sans cesse réinventé, dont le but est de maintenir l’équilibre fragile entre, d’une part, la puissance de la rencontre et du désir de se connaître et, d’autre part, le respect de la différence de l’autre, de son infranchissable et irréductible différence qu’incarne l’abîme qui sépare une langue d’une autre.

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