Abdul Sayyed : « Appelle-moi Sénateur ! »

Le nouveau sénateur de l'État du Michigan, aux Etats-Unis, est décidément la star du jour. Il faut s'en réjouir. La nouvelle de son élection porte en elle, en effet, quelques messages forts et réconfortants qu'il convient de recevoir. Comme par exemple que la démocratie américaine, si capable de nous fâcher avec la démocratie en général, parce que si capable d'ouvrir grandes les portes par où s'engouffrent les puissances du mensonge et de la manipulation, de l'exclusion et de la désunion, est aussi capable de nous surprendre en produisant les preuves de sa résilience.

Ou encore que la mobilisation médiatico-financière visant à marginaliser telle ou telle catégorie de la population - comme celle des musulmans - peut conduire à un résultat assez contraire à celui escompté par les auteurs de ladite mobilisation.

Ou encore que l'Amérique, en dépit de tout ce qui peut lui être reproché sur d'autres plans, est quand même ce pays où il demeure possible pour le porteur d'une tradition différente, non seulement d'être "toléré", mais aussi d'arborer sa différence sans avoir à la minorer, sans avoir à en camoufler une partie...

Que le sénateur Abdul Sayyed, selon la forme de son patronyme qui a été adoptée, ait pu conduire sa campagne en usant de formules tirées du registre islamique, ainsi que de mots arabes prononcés dans les règles de la langue originale, prouve bien qu’il n’est pas question de présenter de sa différence une figure au rabais, une figure dont on aurait rogné les angles… On est aux antipodes du « bon arabe » tel qu’on a pu le connaître sous d’autres cieux, et dont la bonté tient justement en ce qu’il est « moins arabe », ou en tout cas suffisamment amputé de sa différence pour que les représentants de la majorité puissent dire de lui en toute satisfaction : « La preuve : il nous ressemble ! »

Bien sûr, on entend de-ci de-là quelques esprits chagrins qui relèvent contre le bonhomme le fait que, lors d’une des interviews, ou peut-être dans plusieurs, il s’est abstenu de marquer sa solidarité avec le Hamas au sujet de la question palestinienne. Sa réponse fut en effet de réaffirmer son allégeance au peuple de Michigan, et la concentration de son effort autour des besoins et des attentes des habitants de cet État. On a pu ainsi en conclure que la démocratie américaine a posé des limites aux possibilités d’affirmation de soi du citoyen d’origine arabe et musulmane.

De fait, l’islam toléré, ou plutôt l’islam que le citoyen de confession musulmane est appelé à imposer au regard de l’autre et à proposer à son acceptation, est un islam qui s’inscrit délibérément dans une logique citoyenne. Est-ce un islam qui s’est en partie renié ? Nous considérons que ceux qui le pensent ne se sont peut-être pas libérés de conceptions désuètes. Nous pensons que l’islam citoyen est en soi un islam qui, derrière la modestie de ses prétentions, porte en lui un projet de rénovation : une façon d’ouvrir du champ dans la compréhension du message. C’est un islam en pointe, qui ne s’embarrasse pas de surenchère en matière d’allégeance, tout en renouant avec sa vocation essentielle : mettre la dignité de l’homme au centre.

Ce sursaut de l’islam a des occurrences dans l’histoire. Y compris chez nous. La tendance qui commandait le réformisme tunisien à l’époque de Kheireddine n’était pas foncièrement différente de ce que nous observons aujourd’hui aux Etats-Unis. Il s’agissait déjà de remettre l’homme au centre de la pensée islamique et, ce faisant, de promouvoir cet islam citoyen si étranger aux rhétoriques identitaires et à leur violence.

C'est cette même expérience qui, hors de l'aire traditionnellement musulmane, est en train de recueillir aujourd'hui les feux des projecteurs. Et l'événement revêt assurément une signification nouvelle.

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