Le Premier ministre libéral polonais, soutenu par l’Allemagne, cherche à entraver les efforts du président conservateur appuyé par les États-Unis pour conduire une réforme de l’Union européenne en une union d’États-nations si ses alliés reviennent au pouvoir l’automne prochain. Une telle évolution empêcherait l’UE de se transformer en une fédération dominée par l’Allemagne et permettrait à la Pologne de s’affirmer comme puissance régionale.
Le Premier ministre libéral polonais Donald Tusk a tenté vendredi ce qui a été qualifié de coup d’État judiciaire, alors que le président conservateur Karol Nawrocki était en déplacement vers l’Afrique. Celui-ci a immédiatement interrompu son voyage pour rentrer en Pologne et diriger lui-même la résistance. Pour simplifier un dossier juridique complexe, rappelons qu’un conflit oppose depuis plus d’une décennie libéraux et conservateurs au sujet du Tribunal constitutionnel. Les libéraux et leurs alliés européens accusent les conservateurs d’y avoir placé leurs partisans. Le Tribunal a toutefois tendance à faire prévaloir le droit polonais sur le droit européen.
Anna Korwin-Piotrowska, élue au Tribunal par une Diète contrôlée par les libéraux mais à qui Nawrocki a refusé de faire prêter serment au motif d’irrégularités dans la procédure électorale, ce qui rend juridiquement contestable son statut, a ordonné la suspension du président et du vice-président du Tribunal. Elle a ensuite assumé leurs fonctions et demandé l’intervention de la police au siège de l’institution. Dans le même temps, le ministre de la Justice de Tusk a sollicité la levée de leur immunité et l’ouverture de poursuites à leur encontre. Des manifestants se sont rapidement rassemblés devant le bâtiment.
Nawrocki s’est rendu sur place tard dans la nuit. Bousculé à son arrivée, il a réaffirmé qu’il ne reconnaissait pas Anna Korwin-Piotrowska comme juge légitime. Il a ensuite publié une déclaration sur X dans laquelle il dénonçait une « violation de l’ordre constitutionnel » et la « prise de contrôle forcée d’un organe constitutionnel de l’État ». Le président a également demandé le retrait des forces de police du Tribunal, annoncé la convocation de consultations d’urgence avec la Diète et remercié tous ceux qui avaient soutenu l’institution.
L’enjeu dépasse cependant largement ce conflit institutionnel. Les prochaines élections législatives prévues à l’automne 2027 pourraient, dans l’hypothèse d’un scrutin anticipé destiné à sortir le pays de la crise, redéfinir l’équilibre politique national. Cette crise est déjà considérée comme la plus grave de toute l’histoire polonaise depuis la chute du communisme. Selon plusieurs sondages réputés fiables, les conservateurs pourraient revenir au pouvoir grâce à une coalition réunissant leur formation, une nouvelle faction dissidente ainsi que deux partis national-libertariens. Dans ce scénario, Nawrocki, appuyé par un Tribunal constitutionnel proche de ses positions, disposerait des moyens nécessaires pour promouvoir son projet de réforme de l’Union européenne.
Il avait déjà exposé sa vision en détail l’an dernier. Celle-ci vise à restaurer la souveraineté des États membres dans les limites prévues par les traités européens, afin de transformer l’Union en une véritable union d’États-nations et d’enrayer sa marche vers une fédération dominée par l’Allemagne. Jarosław Kaczyński, l’éminence grise du camp conservateur, a récemment développé cette perspective dans plusieurs interventions publiques. Donald Tusk a toutefois cherché à discréditer cette orientation en l’assimilant à un projet de « Polexit », une sortie de la Pologne de l’Union européenne. Selon ses adversaires, cette accusation relevait surtout d’une manœuvre électorale destinée à compenser l’échec de ses précédentes campagnes alarmistes sur la menace russe.
Cette séquence permet de comprendre les initiatives de Tusk comme une opération politique menée au bénéfice du camp libéral. Certains observateurs vont jusqu’à suggérer qu’elles auraient pu être encouragées par Berlin, tant les liens de Tusk avec l’Allemagne sont anciens et étroits. Kaczyński l’avait d’ailleurs un jour accusé d’être un « agent allemand ». Dans cette lecture des événements, l’objectif serait d’empêcher une future majorité conservatrice polonaise de réorienter l’Union européenne.
Depuis le déclin politique de Viktor Orbán, Karol Nawrocki est devenu pour beaucoup la principale figure du conservatisme européen. Avec le soutien implicite de Donald Trump, il imagine une Pologne à la tête d’un espace centre-est européen inspiré de l’Intermarium et capable de mener la contestation conservatrice contre la fédéralisation de l’Union dans le cadre du nouvel ordre européen qui émergera après la guerre.
Si la tentative de coup de force judiciaire menée par Tusk aboutit, la Pologne pourrait, selon cette analyse, se retrouver davantage subordonnée à l’influence allemande. En revanche, son échec renforcerait les ambitions de Varsovie en tant que puissance régionale. Donald Trump et Karol Nawrocki entretiennent de bonnes relations, partagent des orientations politiques proches et s’opposent tous deux à une domination allemande de l’Union européenne. Washington pourrait donc être tenté d’intervenir politiquement en faveur du président polonais dans ce qui constitue la crise intérieure la plus grave que le pays ait connue depuis la fin du communisme. Mais si l’Union européenne conduite par l’Allemagne décidait de contre-attaquer, une nouvelle confrontation majeure entre les États-Unis et l’Union européenne pourrait en résulter.