Les banques ne sont pas en crise, mais l'État a besoin d'argent, et la BCT doit contenir l'inflation

La BCT a décidé de tripler le taux de réserves obligatoires, le faisant passer de 1 % à 3 %, alors que le taux directeur, assez élevé, est maintenu à 7 %. Techniquement, cette mesure constitue un resserrement monétaire par les quantités, puisqu’elle absorbe directement de la liquidité bancaire en immobilisant une part plus importante des dépôts auprès de la BCT.

Son objectif immédiat serait de réduire la dépendance des banques au refinancement de la banque centrale, dont le volume global moyen s'élevait encore à environ 11 milliards de dinars au premier trimestre 2026.

Les banques, notamment publiques, affichent des ratios de liquidité très confortables (la STB atteignait 624,9 % à juin 2026, bien au-dessus du seuil réglementaire de 100 %), ce qui leur permet d'absorber ce choc sans tension immédiate. Toutefois, la mesure renchérit mécaniquement le coût de portage des dépôts et pourrait, à terme, inciter les banques à réduire l'offre de crédit au secteur privé ou à en augmenter le coût.

En matière d'économie politique, cette décision devrait se lire comme un signal de discipline monétaire adressé aux marchés et aux partenaires internationaux. La BCT cherche sa crédibilité alors que les réserves de change sont sous tension ; elles s'élevaient à 92 jours d'importation en octobre, contre 104 jours un an plus tôt.

Cependant, cette posture restrictive coexiste avec une contradiction structurelle majeure. Le Trésor public dépend de plus en plus du financement direct de la BCT, et en même temps, en absorbant de la liquidité bancaire, la BCT réduit la capacité des banques commerciales à souscrire aux émissions de bons du Trésor, alors même que l'État a besoin de ce financement. La mesure révèle ainsi une tension entre l'affichage d'une orthodoxie monétaire et la réalité d'une monétisation rampante de la dette publique.

Par ailleurs, l'observation sur l'’’acquis pour les banques’’ est centrale pour comprendre la portée politique de cette décision. Avant 2012, le taux de réserves obligatoires avait atteint un maximum historique de 12,5 % en 2011. Dans le contexte post-2011 de fuite des dépôts et de crise de liquidité, la BCT l'a fait chuter brutalement à 2 % en 2011, puis à 1 % fin 2013.

Ce taux est resté inchangé pendant plus de quinze ans. Cette descente a créé un effet cliquet, les banques ayant intégré ce niveau de 1 % dans leur structure de bilan, leurs marges et leurs modèles de refinancement. Toute remontée est dès lors perçue comme une ponction sur un ‘’droit acquis’’, ce qui explique pourquoi il a fallu attendre 2026 et une situation de tension extrême pour que la BCT ose briser cette continuité.

La critique formulée à l'époque, selon laquelle les instruments de politique monétaire ont été ‘’vidés de leur contenu’’, se vérifie aujourd'hui, puisque le passage de 1 % à 3 % reste très loin des 12,5 % d'avant 2011, ce qui indique que la BCT avance avec prudence, face à l'étroitesse de la fenêtre politique pour aller plus loin.

Quant aux principaux perdants de cette mesure, ce sont les banques privées et, in fine, le crédit à l'économie. Les banques publiques, très liquides, peuvent absorber la hausse, mais les banques privées, dont le taux de transformation crédits/dépôts est déjà faible, risquent de réduire davantage leur offre de crédit au secteur productif. Le risque est celui d'une économie à deux vitesses, où l'État et les grandes entreprises accèdent au financement, tandis que les PME et le secteur privé productif seraient marginalisés.

À un niveau plus macroéconomique, la combinaison d'un taux directeur maintenu à 7 % et d'une absorption accrue de liquidité pourrait peser sur une croissance déjà fragile, sans garantie de maîtriser durablement l'inflation, dont les déterminants en Tunisie restent fortement liés au taux de change et aux chocs externes.

D’un autre côté, l'argument avancé en 2012 pour justifier la baisse du taux de réserves obligatoires était explicitement celui de l'évitement d'une crise bancaire.

À l'époque, le système bancaire tunisien subissait un double choc : une fuite massive des dépôts et une raréfaction de la trésorerie. La BCT avait alors abaissé son taux directeur de 4,5 % à 3,5 %, et la réduction du taux de réserves obligatoires visait à libérer de la liquidité pour les banques, à éviter la rupture de la chaîne de crédit et à maintenir l'économie en fonctionnement.

Cet argument ne tient plus aujourd'hui, et la logique s'est inversée. Les données de 2026 montrent que la liquidité des banques tunisiennes s'est fondamentalement améliorée. Le refinancement auprès de la BCT a chuté de plus de 33 % au premier semestre 2026, les dépôts continuent de croître, le ratio prêts/dépôts de banques comme la BIAT n'étant que de 57 %, et les ratios de liquidité dépassent largement les seuils réglementaires.

Dans ce contexte, augmenter le taux de réserves obligatoires ne viserait pas à ‘’sauver’’ les banques, mais au contraire à faire sortir les liquidités de leurs bilans. La finalité principale de cette mesure a changé, puisque le financement direct de l'État par la BCT a augmenté de 18 %, la part de la dette publique dans le bilan de la banque centrale passant de 32,2 % à 35,6 %. Absorber les liquidités bancaires via le taux de réserves obligatoires revient en réalité à faire de la place pour le financement de l'État et à éviter une liquidité excessive qui alimenterait l'inflation.

Les risques prévalent encore aujourd'hui, mais ils sont différents :

(1) Dégradation de la qualité des actifs.

Là, le taux de créances douteuses atteint 15,1 %, en légère hausse, ce qui pèse sur la rentabilité et la solvabilité du secteur.

(2) Fragilité de certaines institutions :

La BTE affiche un ratio Tier 1 de -1,02 % et un taux de créances douteuses de 20,8 %, survivant uniquement grâce à la tolérance réglementaire. Une telle situation constitue une bombe à retardement pour la stabilité financière.

(3) Faiblesse de la demande de crédit.

La croissance économique atone (1,7 %) limite les besoins de financement des entreprises, ce qui pousse les banques à privilégier les obligations d'État plutôt que le crédit productif.

(4) Effet d'éviction du secteur privé.

En absorbant la liquidité bancaire et en finançant l'État, la BCT réduit mécaniquement l'espace disponible pour le crédit aux PME et au tissu productif, accentuant ainsi le risque d'une économie à deux vitesses.

(5) Pression sur la rentabilité bancaire :

L’immobilisation d'une part accrue des dépôts à la BCT, sans rémunération significative, renchérit le coût de portage et pourrait inciter les banques à compenser par une hausse des taux débiteurs ou un rationnement du crédit.

(6) Risque de contagion entre sphère publique et sphère bancaire.

Ici, la dépendance croissante du Trésor au financement direct de la BCT crée un lien organique entre la solvabilité de l'État et celle du système bancaire, ce qui expose ce dernier à un risque souverain prononcé.

Sur le plan externe, la mesure ne résout pas la contrainte de change. Le triplement du taux de réserves obligatoires absorbe de la liquidité en dinars, mais ne crée pas de devises.

Or, la pression sur les réserves de change ne vient pas d'une demande excessive de devises, mais d'une faiblesse structurelle des entrées (exportations, tourisme, IDE, transferts). Les réserves sont passées de 104 à 92 jours d'importation en un an, ce qui reflète d'abord un déficit d'offre de devises. Maintenir un taux directeur à 7 % ne retient pas les dinars par attractivité. C’est le contrôle des changes qui bloque l'accès aux devises, pas le rendement du dinar qui dissuade la conversion.

En clair, la BCT peut gagner du temps sur le front monétaire interne, mais elle ne peut pas reconstituer durablement les réserves avec un instrument qui agit sur les quantités de dinars et non sur les entrées de devises. Tant que le problème de compétitivité et de confiance n'est pas traité, la défense du taux de change restera dépendante d'interventions administratives et de restrictions, non d'une dynamique de marché.

En somme, la logique sous-jacente du triplement actuel du taux de réserves obligatoires est que les banques ne sont pas en crise, mais l'État a besoin d'argent, et la BCT doit contenir l'inflation. L'argument de 2012 consistant à ‘’éviter la crise bancaire’’ a perdu sa validité.

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