Dans le Phédon, Socrate a cette parole qui nourrira pour longtemps, et aujourd'hui encore, la méditation des hommes : philosopher, nous dit-il, c'est apprendre à mourir. Philosopher, en d'autres termes, ce n'est pas éviter de mourir en laissant derrière soi une œuvre qui survit à son auteur et qui continue de le représenter, de le faire vivre en quelque sorte longtemps après que son dernier souffle ait été rendu. Philosopher, c'est accorder sa pensée et sa parole à la vérité de sa propre mort comme horizon inéluctable. Laquelle mort, comme le dialogue s'efforcera de le montrer, n'est pas à concevoir comme un pur et simple anéantissement. Socrate parle à ce sujet d'une "belle espérance" à propos de la possibilité d'un voyage de l'âme vers ce qui serait sa patrie.
Mais l'idée à retenir est que la mort se prête à un apprentissage. C'est ce que l'on doit admettre si on accorde à la parole socratique un quelconque fond de vérité, et même si on conteste que la philosophie se réduise à pareil apprentissage.
Or si la mort s'apprend, force est de constater que la grande majorité des hommes ne se pressent pas au portail de son école. On peut même relever différentes façons de faire l'école buissonnière. Ces façons constituent, dans leur diversité, le principe de différence entre les modes de vie de nos contemporains. Notre manière de ne pas apprendre à mourir, ou de faire diversion par rapport à la nécessité de cet apprentissage, est en effet ce qui commande secrètement la nature de nos us et coutumes, beaucoup plus que ne peuvent le faire nos prétendus choix de vie.
Le propos se prêterait à de longs développements, mais on peut se contenter de faire remarquer schématiquement, pour commencer, que les genres de vie qui accordent à l’acquisition et à l’accumulation des biens le rôle de boussole se caractérisent par leur propension à effacer la mort de notre champ de vision. Que les hommes, par ailleurs, dont le souci est plus libéralement de fonder un paradis terrestre pour tous, à l’échelle d’un pays ou de la planète entière, ne sont pas nécessairement à l’abri de cette même propension. Car l’altruisme n’est finalement pas autre chose qu’un individualisme à plusieurs, et sa capacité à voiler l’horizon de la destinée humaine n’est pas moindre. Du reste, il existe aujourd’hui une sorte d’alliance entre ces deux modes de vie pour se compléter dans une sorte de pragmatisme.
Mais ce qui est peut-être plus digne d’attention, c’est la place de choix qu’occupe une certaine pensée religieuse dans l’école qui apprend, non pas à mourir, mais à occulter la mort : dans l’école buissonnière. Qu’il s’agisse de l’islam ou d’autres religions, il y a une manière de considérer que la mort marque la limite de l’action humaine. Et que nous n’avons pas à apprendre à mourir, parce que ce qui relève de notre mort n’est plus de notre ressort.
On a affaire à une démission, qui se pare des dehors de la piété, et qui amène le sujet, tout en cessant de se préoccuper de sa mort, à mettre toute son attention dans le plaisir qu’il pourrait prodiguer à celui dont il pense qu’il a tout pouvoir sur sa mort, à savoir Dieu. (N’est-ce pas précisément cette conception que dénonçait Nietzsche quand il proclamait que ce Dieu n’était que le reflet de nos renoncements ?) Cette troisième forme de non-apprentissage a quelque chose de plus pervers, en quelque sorte, que les deux premières. Car elle n’est pas que diversion, pas que « divertissement », comme dirait Blaise Pascal : elle repose sur une tromperie. À la fois sur la vraie nature de notre expérience de la mort, et sur la vérité de notre relation à Dieu.