Un monstre à sept queues

On hésite, au vu des drames qui secouent le pays et ses habitants, à importuner avec le récit de ses propres misères qui, en proportion, restent d'un niveau beaucoup plus supportable que ce dont on reçoit l'écho chaque jour. Mais je pense en même temps que, dans la mesure où les misères en question racontent elles-mêmes le niveau de délabrement auquel est arrivé le pays, il est utile qu'elles soient relatées, car elles permettent finalement de se faire une opinion plus globale de la situation dans laquelle nous nous trouvons. En d'autres termes, les dérives graves de la justice, le tragi-comique qui préside en toute vulgarité au prononcé des jugements comme à l'exécution des peines, cela n'est qu'un versant de la pente sur laquelle le pays accomplit sa chute vers les bas-fonds.

De quoi s'agit-il ? Tout est parti d'une étourderie. Un parent qui m'a rendu visite en provenance de l'étranger est reparti en emportant avec lui certaines clés dont il avait l'usage ici. La solution la plus simple, en pareil cas, est qu'il les renvoie par la poste sous la forme d'un petit colis. Ce qui fut fait. Grâce à un système de suivi sur Internet, j'ai pu apprendre que le colis était arrivé à la poste de Tunis-Carthage le 28 août. C'est pourtant le 8 septembre seulement que l'avis d'arrivée m'a été adressé, demandant de venir prendre livraison de l'envoi. Non pas à la poste correspondant à l'adresse de destination, mais à cette même poste de Tunis-Carthage. Donc déplacement jusqu'à cet endroit au lieu de la poste du quartier.

En arrivant aux abords de l'aéroport, la poste est visible sur la gauche et un bâtiment affiche en grosses lettres qu'il s'occupe des colis. C'est apparemment là que l'affaire devra être réglée. Je m'y rends. Une personne seule s'y trouve derrière les guichets, tandis que la place à côté est vide. Il y a peu de monde. Puis un second préposé arrive à qui je peux rapidement montrer l'avis d'arrivée du colis : "Ce n'est pas ici, s'empresse-t-il de me signaler. Il faut se rendre à la douane à 200 mètres d'ici". A la douane, pour recevoir de malheureuses clés à moitié rouillées ? Eh oui, à la douane. Et le bureau de la douane en question, derrière une enseigne plus modeste et que le temps a effacé à moitié, n'est pas un lieu quelconque. C'est un des hauts lieux du système bureaucratique tunisien et de sa logique hyper-kafkaïenne.

Dès l'entrée, on est frappé par la foule qui se bouscule. Il y a plusieurs queues, sans possibilité de prendre un numéro et d'attendre tranquillement son tour. On croit alors naïvement que ces différentes queues correspondent à des services différents : on ne se doute pas qu'on aura à les faire toutes, l'une après l'autre.

Ici l'épreuve de la patience prend un sens tout particulier. On fait la queue pour se faire éditer un document correspondant à l'envoi, on fait la queue pour demander à partir de ce document que le colis soit amené du magasin, on fait la queue pour la "visite" du colis, c'est-à-dire l'examen de son contenu en présence des agents de la douane, on fait la queue pour aller se faire établir le montant à payer au titre des frais (20d), on fait la queue pour payer la somme en question, on fait la queue pour payer d'autres frais (9d) en retrouvant la première file empruntée, qui est la plus longue, et on refait encore la queue pour se faire enfin délivrer le colis : de malheureuses clés dans mon cas, une manga dans le cas d'un compagnon d'infortune... Sept queues pour s'acquitter de l'opération. Les monstres n'en ont pas autant !

Mais quand je dis "queue", je ne suis pas toujours dans la justesse des mots, car c'est parfois la foire d'empoigne, où l'on se fait marcher sur les pieds, où des habitués du lieu vous passent devant sans gêne, où il faut crier pour que le préposé remarque votre présence et s'intéresse à votre cas…

Avec un peu de chance, l'opération a duré près de trois heures. Je peux concevoir qu'elle ait pu durer encore beaucoup plus longtemps. Mais, pour peu qu'on parvienne à contenir sa colère en pareille circonstance, on en vient à cette idée que le progrès en lequel est engagé le pays sous la sage conduite de notre sauveur, c'est le progrès dans la multiplication de nos souffrances. Tout est matière à tracasseries et à procédures qui vous épuisent et vous mettent à rude épreuve.

Il y a comme un génie particulier qui a trouvé en ce moment les conditions de sa pleine expression, inspiré qu'il est peut-être par l'exemple de celui qui trône au sommet.

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