Le Criquet et l’art de sauter d’un mensonge à l’autre

Il existe, dans la Tunisie de Kaïs Saied, une flatterie qui a fini par devenir une institution et des personnages dont la vocation n’est ni de comprendre leur époque, ni de la servir, encore moins de la critiquer. Leur unique talent consiste à regarder le pouvoir avec des yeux émerveillés puis à lui renvoyer son propre reflet, débarrassé de toute aspérité, de toute contradiction et, surtout, de toute vérité désagréable.

Dans ce bestiaire politique, le nigaud porte un nom qui lui va comme un gant: le Criquet. D’aucuns, selon la saison, l’événement et l’angle sous lequel on l’observe, l’appellent la Sauterelle. Car il saute, en effet. Il saute d’une conviction à l’autre, d’un mensonge à l’autre, d’une version à l’autre, d’une absurdité à la suivante. Mais il ne saute jamais très loin; son horizon reste obstinément fixé sur le palais.

Le Criquet n’est pas simplement un laudateur. Le laudateur ordinaire possède encore quelques limites; il sait parfois se taire, rougir, détourner les yeux lorsque le ridicule devient trop voyant. Mais lui, le Criquet, a franchi ce dernier rempart. Il a découvert que, dans certains cas, plus une énormité est invraisemblable, plus elle peut devenir utile au pouvoir, à condition d’être répétée avec suffisamment d’assurance.

Ainsi, au cœur d’une crise où l’eau vient à manquer, où l’électricité devient intermittente et où les citoyens apprennent à vivre avec les coupures, les restrictions et les robinets capricieux, voilà notre Criquet qui surgit, héroïque dans sa servilité, pour nous expliquer que le Chef de l’État, dans un admirable élan de solidarité républicaine, boirait lui aussi l’eau du robinet, fût-elle saumâtre, trouble et impropre à la consommation.

Et pourquoi pas? Après tout, pourquoi le palais présidentiel échapperait-il aux malheurs du peuple? Pourquoi le Président aurait-il de l’eau potable lorsque certains citoyens doivent parfois composer avec une eau dont la qualité, la salinité ou la disponibilité posent problème? Pourquoi ses climatiseurs fonctionneraient-ils lorsque des familles suffoquent dans la chaleur? Pourquoi les lumières du palais resteraient-elles allumées lorsque des quartiers entiers plongent dans l’obscurité?

Ces questions seraient légitimes si elles n’étaient pas ici transformées en spectacle de dévotion. Car le problème n’est pas de savoir si le Président peut, un soir, éteindre une lumière ou boire un verre d’eau du robinet. Le problème est cette incroyable nécessité de fabriquer autour du pouvoir une légende de pauvreté volontaire, de sacrifice héroïque et d’ascétisme présidentiel, comme si gouverner consistait à participer symboliquement aux privations du peuple plutôt qu’à résoudre les problèmes qui les produisent!

Or le Criquet ne demande jamais: pourquoi en sommes-nous arrivés là? Il demande plutôt: comment puis-je démontrer que le Chef partage nos souffrances? Nuance capitale.

Le citoyen réclame des résultats, le courtisan lui offre une anecdote. Le citoyen demande de l’eau, le courtisan lui raconte que le Président boit la même eau. Le citoyen demande de l’électricité, le courtisan lui explique que le palais éteint ses lumières. Le citoyen demande des comptes, le courtisan répond par une fable. Et c’est là que commence la véritable imposture car une République ne se mesure pas à la capacité de son chef à souffrir symboliquement comme le dernier de ses citoyens. Elle se mesure à sa capacité à empêcher que ses citoyens soient condamnés à souffrir de ce qui pourrait être évité.

Un président n’est pas élu pour faire semblant de vivre dans un logement populaire mais il est investi pour garantir que les services publics fonctionnent. Il n’est pas chargé de transformer le palais présidentiel en appartement exigu mais il est censé faire en sorte que les infrastructures du pays soient pensées, entretenues et développées avec compétence. Il ne lui appartient pas de rivaliser avec les citoyens dans l’art de supporter les pénuries mais il lui revient de mettre en œuvre les politiques qui permettent de les réduire.

Mais le Criquet ne raisonne pas en termes de politiques publiques mais en termes de fidélité. Il ne voit pas une crise de l’eau mais une occasion de célébrer l’abnégation présidentielle. Il ne voit pas une crise énergétique mais une nouvelle preuve de la modestie du Chef. Il ne voit pas les dysfonctionnements structurels mais il cherche une anecdote susceptible de transformer l’échec en vertu. Et c’est ainsi que la propagande artisanale prospère; on ne nie plus la difficulté, on la sacralise.

Mais dès lors que le réel devient trop encombrant, on change simplement de récit. La Sauterelle excelle dans cet exercice; elle saute par-dessus les chiffres, par-dessus les faits, par-dessus les contradictions, par-dessus les questions gênantes. Et elle saute même par-dessus le bon sens. Elle pourrait bientôt nous expliquer que si les citoyens souffrent de la chaleur, c’est parce que le palais présidentiel aurait lui aussi décidé de transpirer. Que si les ménages réduisent leur consommation d’eau, c’est par solidarité avec la sobriété présidentielle. Que si les rues sont plongées dans le noir, c’est peut-être parce que la République expérimente une nouvelle politique d’égalité: personne ne voit rien, donc tout le monde est enfin égal. Le ridicule, chez le Criquet, n’est jamais un accident. C’est une stratégie.

Mais ce qui devient franchement accablant c’est de voir autour de lui toute une petite confrérie de répétiteurs, de perroquets et de suiveurs qui s’empressent de reprendre, de partager et d’amplifier ses élucubrations comme s’il s’agissait de vérités révélées. Ils ne discutent pas, ils acquiescent. Ils ne vérifient pas, ils relaient. Ils ne réfléchissent pas, ils applaudissent. Et, dans cette étrange économie de la servilité, la médiocrité devient contagieuse. Or il faut le dire sans précaution excessive: il y a quelque chose de profondément pathétique dans cette manière de confondre loyauté et abdication intellectuelle.

Car partager impudiquement n’importe quel verbiage au seul motif qu’il conforte ses propres convictions, c’est renoncer à cette faculté élémentaire qui distingue le citoyen du simple militant de cour: le discernement. C’est accepter que le vacarme tienne lieu d’argument, que l’affirmation tienne lieu de preuve et que la flatterie tienne lieu de pensée.

À force de vouloir détourner les regards, le Criquet finit d’ailleurs par révéler ce qu’il cherche précisément à dissimuler. Quand il parle de l’eau que boirait le Président, pourquoi ne parle-t-il pas de la politique de l’eau? Quand il évoque les lumières prétendument éteintes du palais, pourquoi ne parle-t-il pas de la politique énergétique? Quand il transforme une prétendue privation présidentielle en exploit moral, pourquoi ne parle-t-il pas des causes structurelles des pénuries? Quand il s’égosille sur les sacrifices supposés du sommet de l’État, pourquoi ne demande-t-il pas des comptes sur les résultats du gouvernement? Mais le détournement du regard est précisément son métier.

Le Criquet sait que tant que les citoyens discutent de savoir si le Président boit l’eau du robinet, ils ne discutent pas de la qualité de l’eau distribuée à la population. Tant qu’ils spéculent sur la climatisation de Carthage, ils ne demandent pas pourquoi des familles et des entreprises subissent des coupures. Tant qu’ils s’émeuvent de la supposée frugalité présidentielle, ils oublient de demander des comptes sur les choix, les investissements, les infrastructures et la gestion publique.

Voilà pourquoi le Criquet est plus qu’un simple personnage grotesque; il est le symptôme d’une époque où l’anecdote est appelée à remplacer l’analyse et où l’émotion fabriquée sert de paravent à l’absence de résultats. Et que dire de ceux qui, sans même posséder son audace, se précipitent pour reproduire ses propos, les commenter avec emphase et les partager avec une ferveur quasi religieuse? Ils forment le chœur de la Sauterelle. Un chœur parfois plus affligeant encore que son soliste.

Car il faut une certaine indigence intellectuelle pour prendre la flatterie pour du courage, le populisme pour de la proximité avec le peuple et la caricature pour de la politique. Il faut surtout avoir renoncé à toute exigence envers soi-même pour considérer qu’une assertion devient vraie parce qu’elle est répétée cent fois sur la télé ou sur les réseaux sociaux.

Le plus singulier est qu’il fut une époque où même certains communicants du régime de Ben Ali, et l’on peut oser ici convoquer B. Bsaïes, sans pour autant absoudre ni réhabiliter le système qu’il servait, savaient au moins manier la rhétorique politique avec davantage d’habileté. On pouvait combattre leurs positions, dénoncer leur propagande, récuser leurs arguments et condamner le régime auquel ils appartenaient mais il fallait reconnaître une chose essentielle: ils savaient généralement ce qu’ils voulaient dire, à qui ils parlaient et comment le dire.

Le Criquet, au contraire, n’a même plus cette sophistication. Il a remplacé l’art politique par le réflexe pavlovien, l’argumentation par l’exaltation, la dialectique par le slogan, la stratégie par l’invective et l’intelligence politique par un populisme de bazar. Et c’est en cela que la comparaison devient cruelle car même la propagande d’hier pouvait avoir ses techniciens mais celle d’aujourd’hui semble parfois recruter ses porte-voix parmi les improvisateurs de la dernière heure, les commentateurs autoproclamés et les professionnels du tout va bien. On ne leur demande plus de convaincre mais seulement de répéter. Et ils répètent. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’au ridicule et jusqu’à ce que la répétition elle-même soit censée produire la vérité.

C’est une conception extraordinairement pauvre de la politique; le pouvoir aurait toujours raison parce qu’il est le pouvoir, ceux qui le défendent auraient toujours raison parce qu’ils le défendent et ceux qui questionnent seraient forcément suspects parce qu’ils questionnent.

Le Criquet ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre qu’un pouvoir réellement fort n’a nul besoin de cette cour de courtisans maladroits. Un pouvoir sûr de ses résultats n’a pas besoin qu’on transforme chaque difficulté en miracle, chaque échec en sacrifice et chaque pénurie en preuve d’abnégation. La flatterie n’est pas un service rendu au pouvoir car elle est souvent la manière la plus lâche de l’affaiblir.

Quand on ment sur la réalité, on ne protège pas le pouvoir mais on l’affaiblit. Et pourtant, le Criquet ne s’en soucie guère. Il continue de sauter; au-dessus des faits, des chiffres, des contradictions et des évidences. Il saute d’un éloge à l’autre, d’une flatterie à la suivante, avec cette agilité remarquable des hommes qui n’ont jamais confondu la dignité avec la fidélité intéressée.

Mais qu’il ne s’étonne pas, un jour, de découvrir qu’à force de sauter autour du pouvoir, il a fini par perdre toute capacité à marcher parmi les hommes. Car il arrive toujours un moment où le vacarme des courtisans ne suffit plus à couvrir le bruit du réel. Et le réel, contrairement au Criquet, ne saute pas. Il reste là. Il attend. Et tôt ou tard, il finit toujours par demander des comptes.

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