La Tunisie observe actuellement un phénomène préoccupant. Un désengagement manifeste des jeunes générations vis-à-vis de leur pays, que l'on pourrait qualifier de ‘’déficit patriotique’’. Ce désintérêt pour les questions collectives, l'État et la chose politique, couplé à une aspiration croissante à l'émigration, ne saurait être attribué à une simple perte de valeurs. Bien que la relation citoyen-État en Tunisie soit manifestement tendue depuis 1956, il s'agit là plutôt du symptôme d'une rupture profonde du contrat social qui liait historiquement, tant bien que mal, les citoyens à leur État; rupture que vient aggraver le recul des institutions sociales traditionnellement chargées de la transmission des valeurs citoyennes.
Les causes de ce phénomène sont multiples et structurelles. En premier lieu, l'effondrement de la promesse d'ascension sociale par le diplôme, pilier traditionnel du contrat social, a généré un chômage structurel massif chez les jeunes diplômés, atteignant entre 25% et 38% selon les catégories. L'État-providence, jadis vecteur de mobilité sociale, est devenu budgétairement insoutenable, laissant une jeunesse désemparée face à un avenir bouché. Cette crise économique s'accompagne d'une crise de légitimité des institutions : les partis politiques, syndicats, administration et justice, voient leur crédibilité s'éroder, victimes de leur incapacité à apporter les réformes attendues. Il est aisé d’observer que la génération actuelle, née après 2011, a grandi dans un climat (soutenu surtout par les médias et la classe politique) de conflits politiques, de violence manifeste, et de promesses non tenues, ce qui a engendré une défiance chronique envers l'ensemble du processus politique.
L'expansion de l'économie informelle, comme cause et effet de la désagrégation des capacités institutionnelles de l’État, constitue un deuxième facteur majeur. Elle absorbe une part croissante de la main-d'œuvre active et agit comme un mécanisme d'érosion du lien social. En offrant des moyens de subsistance en marge des circuits légaux, l'informel crée un système à deux vitesses où l'État renonce à ses fonctions régaliennes de protection et de régulation. Ce phénomène, parfois toléré par les autorités comme technique de gouvernance pour maintenir une stabilité à court terme, finit par saper les fondements du contrat social en privant les finances publiques de ressources essentielles et en renforçant les inégalités.
La mondialisation et l'hégémonie des valeurs individualistes constituent un troisième vecteur de désaffection. Les industries culturelles globales proposent aux jeunes des identités, "déterritorialisées", justifiées superficiellement par les industriels de l’opinion publique, qui homogénéisent les aspirations au-delà des frontières nationales. L'émergence d'un "individualisme négatif" et l'emprise des valeurs consuméristes détériorent les capacités de mobilisation collective, tandis que le sentiment d'être "de passage" dans un pays sans avenir justifie aux yeux des jeunes une indifférence croissante aux affaires publiques.
A ces facteurs s'ajoute un phénomène tout aussi déterminant. C’est justement le recul des institutions sociales qui constituaient l'avant-garde de la transmission des valeurs patriotiques. La cellule familiale, premier lieu de socialisation, n'échappe pas à la désagrégation du lien social, les manifestations de décadence morale trouvant aussi leur origine dans la portée de l'éducation, devenue très limitée, à partir de la famille. L'institution scolaire, quant à elle, traverse une crise profonde : la dégradation des infrastructures, les disparités régionales criantes et le déséquilibre entre formation et marché de l'emploi témoignent d'un désengagement de l'État. Les effondrements tragiques de murs dans certains lycées sont devenus le symbole douloureux d'un système éducatif abandonné. La société civile, qui avait connu une ouverture relative après 2011, se trouve aujourd'hui dans une position délicate. Quant au discours politique dominant, il est frappé d'un discrédit massif. En fait, la ‘’langue de bois’’ des responsables est régulièrement dénoncée par les jeunes, qui perçoivent un décalage insurmontable entre les promesses officielles et la réalité vécue.
Les effets de cette crise sont tangibles. L'engagement politique traditionnel s'effondre, et le désir d'émigration atteint des sommets : ~70% des 18-29 ans envisagent de quitter le pays, et 42% d'entre eux sont prêts à le faire clandestinement ! Ces chiffres révèlent une désillusion profonde, qui se traduit par une "fuite des cerveaux" massive et une perte de capital humain crucial pour le développement national. L'affaiblissement conjugué des institutions familiales, scolaires et civiques produit un effet de vide. C’est que les jeunes, privés de repères solides et évoluant dans un espace civique contraint, se tournent vers les réseaux sociaux, devenus la première autorité spirituelle d'une génération en quête de sens, ou vers l'émigration, perçue comme une issue individuelle à une impasse collective.
Les conséquences de ce déficit patriotique sont systémiques. L'érosion de la confiance envers l'État compromet la cohésion sociale et fragilise le tissu démocratique. La tentation du repli identitaire ou de la confrontation stérile guette une jeunesse qui ne croit plus aux institutions.
Pour les théoriciens, le sentiment patriotique s'enracine dans un rattachement à la terre de naissance, dans une appartenance originelle qui fonde l'identité politique et la distinction entre amis et ennemis. La prise de possession du sol est conçue comme l'acte fondateur de tout ordre juridique et politique, dans une double direction :
(1) Vers l'intérieur, en définissant la propriété et la communauté ; et
(2) vers l'extérieur, en posant des frontières face aux autres puissances. Ce rattachement au territoire, à la terre, constituait la substance concrète de l'unité nationale, par opposition à l'universalisme abstrait. Or, dans la Tunisie d'aujourd'hui, c'est précisément ce lien matériel, cette promesse d'un enracinement porteur d'avenir, qui se délite sous l'effet conjugué de la crise économique, de la défiance institutionnelle et de l'attraction d'horizons étrangers.
Le défi est immense. Il s'agit de refonder un nouveau contrat social, capable de répondre aux aspirations économiques et citoyennes des jeunes générations, et de redonner aux institutions sociales leur rôle de creuset de la citoyenneté, pour que le sentiment d'appartenance nationale puisse renaître d'une promesse d'avenir crédible et partagée.