L'expansion de l'informalité en Tunisie : Basculement des volumes vers l'économie souterraine

Je voudrais remercier la Tunisie pour les réflexions qu'elle offre sur les problèmes auxquels elle est confrontée, dans presque tous les domaines ; oui, presque tous les domaines que nos connaissances limitées permettent de définir et identifier à l'œil nu.

Chez nous, les politiques de contrôle des prix, de subventions croisées et de régulation sociale illustrent parfaitement comment le plafonnement dépasse sa fonction première pour transformer la structure des marchés, modifier l'arbitrage des agents économiques et redéfinir la frontière entre l'économie formelle et souterraine.

Bien que la fixation des prix puisse, elle-même, engendrer :

(1) Une volatilité asymétrique des prix et des quantités (ça demande des développements supplémentaires…),

(2) une inefficience du système productif, et

(3) une portée limitée des politiques publiques, je m’intéresse dans ce qui suit à la tarification par ''un plafond'' du prix de l’eau minérale (et similaires) récemment annoncée par le ministère du Commerce. Les principales conséquences seraient articulées autour de ce qui suit.

- Le dualisme du marché et la fuite des facteurs vers l'informel.

L'effet immédiat d'un plafonnement tarifaire inférieur au prix d'équilibre de marché est l'apparition d'un rationnement de l'offre. Dans une économie où les circuits informels sont matures et réactifs, cette contrainte réglementaire provoque une fuite des facteurs de production et des stocks hors du circuit légal.

Les producteurs et les intermédiaires de gros, confrontés à l'effondrement de leurs marges bénéficiaires, préfèrent orienter leur production vers des canaux clandestins non contrôlés. Ce phénomène engendre un dualisme de marché ; cad, un secteur formel paralysé par les pénuries chroniques d'un côté, et un secteur informel dynamique de l'autre, où le bien s'échange à un prix d'équilibre officieux nettement supérieur au prix initial sans réglementation.

- Le secteur de l'eau minérale en Tunisie illustre de manière classique les effets pervers du blocage des prix en période inflationniste.

Face à la hausse continue des coûts des intrants (notamment le plastique importé pour l'emballage), le plafonnement rigide imposé par le ministère du Commerce restreint la rentabilité économique des industriels du secteur. N'ayant plus la liberté d'ajuster leurs tarifs de vente, certains producteurs réduisent leurs volumes de livraison aux circuits formels.

Les distributeurs basculent alors une partie substantielle des stocks vers des marchés parallèles ou des arrière-boutiques. Le consommateur final se retrouve face à des rayons vides dans les supermarchés et se voit contraint d'acheter l'eau minérale au marché noir ou chez des épiciers informels à un tarif majoré de 30% à 50% par rapport au plafond légal. Dans cette configuration, l'objectif social d'accessibilité est totalement neutralisé par la prime de risque captée par les réseaux informels.

- Contrairement à un système de paliers progressifs simples où seules les unités excédentaires subissent un coût plus élevé, la grille de la STEG applique une curieuse logique « débordant les enseignements de la microéconomie du bien-être et ceux des choix publics, de la tarification à la consommation marginale globale ». Les premiers paliers (dits sociaux) affichent des tarifs très bas, subventionnés par les paliers supérieurs. Cependant, dès qu'un seuil critique de consommation est franchi, le consommateur bascule rétroactivement dans une tarification supérieure qui s'applique à l'intégralité des kilowattheures consommés depuis le premier jour du mois.

Le consommateur se voit ainsi privé de la possibilité de récupérer le bénéfice des tranches initialement subventionnées. Au niveau de la transition entre deux blocs, le coût de l'unité supplémentaire franchie n'est plus égal au coût marginal de production de l'énergie, mais intègre une pénalité confiscatoire sur tout le stock consommé.

Si l'intention initiale est l'équité sociale, cette structure s'écarte radicalement de l'optimum économique et pose des défis majeurs d'efficience face à l'informalité. Le coût marginal global prohibitif des paliers supérieurs incite fortement les petites entreprises, commerces et ateliers du secteur informel à tricher pour se maintenir artificiellement sous les seuils de basculement. Ce comportement d'évitement rationnel (recours au piratage des compteurs, raccordements clandestins) non seulement fausse l'analyse de la demande réelle d'énergie en Tunisie, mais engendre d'importantes pertes commerciales non techniques pour la STEG, qui répercute ces coûts accrus sur le budget de l'État.

- Le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) peut aussi être économiquement modélisé comme un 'prix plancher' sur le marché du travail, fonctionnant de manière symétrique à un prix plafond sur les biens.

En fixant un coût légal minimum pour la force de travail afin de garantir la dignité des salariés, l'État tunisien introduit une barrière d'entrée pour les profils peu qualifiés, en particulier dans les régions intérieures où la productivité marginale du travail reste faible. Face à l'incapacité ou au refus de s'acquitter du SMIG et des charges sociales associées (CNSS), de nombreuses micro-entreprises et commerces basculent intégralement dans la clandestinité. L'expansion du secteur informel devient alors une soupape de sécurité pour l'emploi à court terme, mais au prix d'une précarisation généralisée de la main-d'œuvre, d'une perte totale de droits sociaux pour les travailleurs, et d'une érosion drastique des recettes de la sécurité sociale.

- Les coûts institutionnels, fiscaux et sanitaires de la distorsion sont à prendre en compte. En fait, l'expansion continue de l'informalité induite par ces formes de régulation rigide altère profondément les équilibres macroéconomiques de la Tunisie, source d’inspiration . Sur le plan budgétaire, chaque transaction déplacée vers le secteur informel représente une perte directe de recettes fiscales (TVA, impôts directs) pour l’État, exacerbant la crise des finances publiques. Sur le plan institutionnel, l'application de la réglementation impose des coûts d'enforcement massifs et disproportionnés ; les brigades de contrôle économique s'épuisent à surveiller un tissu de distribution de plus en plus atomisé et occulte.

Enfin,

- La dimension de la qualité et de la sécurité sanitaire se dégrade fortement. Pour l'eau minérale comme pour d'autres biens de consommation de masse, les circuits informels s'affranchissent des normes strictes de stockage, de transport et d'hygiène, faisant peser un risque direct sur la santé publique.

En somme, la tarification par plafonnement ou réglementation forcée au sein de l’économie tunisienne souffre d'un biais d'angle mort. C’est qu’elle suppose un marché fermé et parfaitement obéissant.

L'expansion de l'informalité en Tunisie démontre que le marché s'ajuste systématiquement, non pas par une baisse des prix ou une élévation du plafond, mais par un basculement des volumes vers l'économie souterraine.

Pour garantir l'équité sans sacrifier l'efficience du système productif, les politiques publiques doivent abandonner le contrôle direct des prix au profit d'aides financières ciblées et directes aux ménages vulnérables, tout en allégeant les barrières réglementaires et fiscales qui découragent la formalisation des activités économiques.

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