La dictature n’est jamais... seule!

Il faut aujourd'hui avoir le courage de regarder la société tunisienne en dehors du miroir flatteur qu’elle se tend à elle-même. La Tunisie de l’après-2011 offre un spectacle aussi paradoxal que cruel. La révolution avait promis de rendre au citoyen sa souveraineté, sa dignité et sa capacité à décider de son destin. 15 ans plus tard, ce qui devait être une conquête politique demeure, pour une large part, une occasion historique mal comprise, mal défendue et finalement dangereusement dilapidée.

Il serait pourtant trop commode de faire porter l’entière responsabilité de cette débâcle aux partis, aux dirigeants, aux gouvernements successifs ou aux visages qui ont occupé, avec plus ou moins de talent et beaucoup plus souvent avec une remarquable médiocrité, les premières places de la scène publique. Il y eut certes les anciennes figures du régime, revenues sous des formes nouvelles, il y eut les apprentis de la politique, les professionnels de l’opportunisme, les convertis de circonstance, les carriéristes sans conviction et les idéologues qui confondirent obstinément la démocratie avec le droit d’imposer leur propre vérité. Mais il y eut surtout une société qui, après avoir goûté à la liberté, ne sut pas toujours en mesurer le prix.

La responsabilité collective commence précisément là. Une démocratie ne meurt pas seulement lorsque ses institutions sont démantelées; elle commence à mourir dès lors que les citoyens cessent de considérer les libertés comme des biens non négociables, dès lors qu’ils applaudissent à l’emprisonnement de leurs adversaires parce qu’ils ne les aiment pas, dès lors qu’ils trouvent acceptable que la justice devienne un instrument de règlement politique au motif que les victimes seraient, cette fois, les autres, dès lors qu’ils confondent l’ordre avec le silence, la souveraineté avec l’obéissance et la justice avec la vengeance. Et c’est dans cette démission progressive de la conscience civique que réside l’une des plus grandes tragédies tunisiennes.

Après 2011, la société s’est profondément fragmentée. Les fractures idéologiques, régionales, sociales et culturelles n’ont jamais véritablement été dépassées. Elles furent au contraire exploitées, amplifiées, parfois méthodiquement entretenues. Islamistes contre laïcs, révolutionnaires contre anciens du régime, peuple contre élites, intérieur contre capitale, pauvres contre privilégiés; chaque camp s’est progressivement enfermé dans sa propre représentation du pays jusqu’à ne plus voir dans l’autre qu’un ennemi à neutraliser.

La démocratie exige pourtant exactement l’inverse; elle ne demande pas aux citoyens de s’aimer mais elle leur demande d’accepter de vivre ensemble malgré leurs désaccords. Elle ne suppose pas l’absence de conflits; elle suppose que les conflits puissent être arbitrés par des institutions plutôt que par la force, la haine ou la vengeance. Or c’est précisément cette culture du compromis qui a fait défaut.

Une grande partie de la classe politique postrévolutionnaire s’est révélée incapable de comprendre que gouverner n’était ni conquérir un butin ni distribuer des prébendes, encore moins régler les comptes du passé. Une autre partie n’a jamais véritablement accepté l’idée même de pluralisme. Et autour d’elles gravitaient des cohortes de soi-disant experts, de commentateurs, de militants de plateau, d’anciens opposants devenus courtisans et de pseudo-intellectuels dont la principale compétence semblait être de deviner, avant tout le monde, de quel côté soufflerait le vent.

Mais la politique n’aurait pas pu se dégrader à ce point sans le concours actif ou passif d’un environnement médiatique qui, trop souvent, renonça à sa fonction première : informer.

Il faut ici parler sans détour du rôle des médias idéologisés, de la propagande déguisée en journalisme, des chroniqueurs transformés en procureurs, des plateaux devenus des arènes et des médias dont l’indépendance proclamée ne résistait parfois ni aux intérêts financiers ni aux agendas politiques de leurs commanditaires. Certains médias n’ont pas accompagné la polarisation, ils l’ont fabriquée.

Ils ont appris au public à haïr avant de lui apprendre à comprendre, ils ont transformé le débat politique en procès permanent et ils ont sélectionné les indignations, fabriqué des héros de circonstance et des monstres politiques, réduit des questions complexes à des slogans et donné à la vindicte populaire les apparences respectables de l’analyse.

Mais quant aux médias rémunérés pour servir des intérêts politiques déterminés, leur responsabilité est plus grave encore. Car un journaliste peut se tromper, un éditorialiste peut être partial, un chroniqueur peut être idéologue mais lorsque l’information devient une marchandise politique consciemment fabriquée pour préparer l’opinion à accepter une solution autoritaire, le problème cesse d’être celui d’un simple manquement professionnel pour devenir une question démocratique…

La société tunisienne a ainsi été préparée, parfois consciemment, parfois inconsciemment, à considérer les institutions démocratiques comme le problème plutôt que comme la solution. Le Parlement devint le symbole de la médiocrité. Les partis furent présentés comme l’incarnation de la corruption. La classe politique tout entière fut progressivement réduite à une bande d’incapables. Chaque dysfonctionnement devint une preuve de l’échec de la démocratie elle-même. Chaque scandale alimenta la nostalgie de l’homme providentiel. Chaque crise économique fut transformée en argument contre la liberté politique. Et dans cette immense entreprise de simplification, les nuances furent les premières victimes.

Car oui, le Parlement était souvent affligeant. Oui, certains partis furent médiocres, opportunistes et profondément décevants. Oui, des responsables politiques portèrent une responsabilité considérable dans l’échec de la transition. Oui, le pays souffrait d’une crise économique, sociale et institutionnelle profonde. Mais de là à conclure que la démocratie était la cause de tous les maux, il y avait un abîme. Un abîme que les semblants d’élites ont contribué à franchir.

Ces "semi-élites", ni véritablement intellectuelles, ni véritablement politiques, ont joué un rôle particulièrement pernicieux. Elles avaient suffisamment de visibilité pour influencer l’opinion, mais rarement assez de hauteur pour résister aux passions du moment. Elles se sont installées dans cet espace confortable où l’on peut se proclamer défenseur du peuple tout en méprisant ses libertés, dénoncer la corruption tout en fermant les yeux sur les dérives du pouvoir, prétendre défendre la souveraineté nationale tout en applaudissant lorsqu’un seul homme s’arroge le droit de décider au nom de tous.

Et lorsque vint le 25 juillet 2021, beaucoup découvrirent soudain que leurs convictions démocratiques avaient une étonnante plasticité. Cette date fut présentée par ses défenseurs comme une rupture salvatrice, un moment de vérité, une délivrance populaire. Le slogan "le peuple veut" fut brandi comme une sorte de blanc-seing historique. Mais cette formule, si puissante soit-elle dans l’imaginaire politique, ne saurait transformer une volonté populaire supposée en légitimité illimitée.

Le peuple peut vouloir le changement, peut vouloir sanctionner des dirigeants, peut réclamer la dissolution d’un Parlement, peut exiger une nouvelle politique... mais la démocratie ne consiste pas à demander au peuple ce qu’il veut pour ensuite lui retirer les mécanismes qui lui permettent réellement de décider. Et c’est justement là que réside le paradoxe fondamental du 25 juillet: invoquer le peuple pour suspendre les contre-pouvoirs du peuple!

La question n’est donc pas de nier la colère qui traversait alors la société tunisienne; elle était réelle, profonde et parfaitement compréhensible. Presque tous les Tunisiens étaient écœurés par l’impuissance politique, la corruption, les querelles partisanes, l’arrogance de certains élus et la détérioration des conditions de vie. Mais une colère populaire, aussi légitime soit-elle, ne constitue pas automatiquement une constitution politique. Elle ne transforme pas une rupture institutionnelle en exercice ordinaire de la souveraineté.

Mais ce qui suivit aurait dû inquiéter tous ceux qui prétendaient défendre la démocratie: concentration progressive du pouvoir, affaiblissement des institutions, marginalisation des contre-pouvoirs, poursuites contre des opposants et climat croissant de peur politique. Et pourtant, une partie de ceux qui dénonçaient hier la dictature se mirent à applaudir!!

Voilà probablement l'une des images les plus désolantes de la Tunisie; des citoyens qui avaient applaudi la chute de Ben Ali se retrouvèrent à applaudir la restriction des libertés au nom de la lutte contre ceux qu’ils détestaient. Le mécanisme psychologique en est pourtant vieux comme l’autoritarisme: la liberté n’est souhaitable que lorsqu’elle profite à mon camp et la justice n’est juste que lorsqu’elle frappe mon adversaire!

C’est ainsi qu’une société peut devenir complice de sa propre dépossession politique sans jamais avoir conscience de l’être. Le problème n’est donc pas seulement le pouvoir. Il est aussi cette partie de la société qui lui demande de frapper plus fort, d’arrêter davantage, de réduire au silence ceux qu’elle considère comme nuisibles. Il est dans cette foule numérique qui applaudit avant même de connaître les faits et il est dans cette facilité terrifiante avec laquelle certains citoyens échangent leurs libertés contre la satisfaction primitive de voir tomber quelqu’un qu’ils détestent.

La dictature n’a pas toujours besoin de convaincre les citoyens qu’elle est bonne. Il lui suffit parfois de leur faire croire qu’elle est bonne pour les autres. Et c’est ici que le rôle des opportunistes devient particulièrement sordide; certains anciens opposants, certains politiciens sans colonne vertébrale et certains intellectuels de circonstance n’ont pas seulement accompagné le nouveau pouvoir maid ils ont contribué à lui fournir un récit. Ils ont transformé l’autoritarisme en rectification, la concentration des pouvoirs en restauration de l’État, la répression en lutte contre les corrompus et le silence imposé aux voix discordantes en protection de la souveraineté nationale.

Il fallait surtout trouver les bons mots car les régimes autoritaires commencent rarement par annoncer qu’ils viennent abolir la liberté. Ils parlent de sauver la nation, de purifier l’État, de restaurer l’ordre, de combattre les traîtres, de protéger le peuple. Ils promettent toujours que la restriction des libertés sera provisoire, nécessaire, exceptionnelle et justifiée par l’urgence. Puis l’exception devient la règle et ceux qui avaient applaudi au premier verrou se demandent ensuite pourquoi toutes les portes sont fermées.

La fracture tunisienne demeure aujourd’hui parce que rien n’a été véritablement résolu. Les camps continuent de se regarder avec méfiance. Et la Tunisie souffre moins d’un excès de politique que d’une politique sans culture démocratique suffisamment enracinée.

Car une démocratie ne se résume ni à une élection ni à une Constitution; elle est une discipline collective. Elle suppose de défendre le droit de son adversaire à parler lorsqu’on est soi-même réduit au silence, de réclamer une justice équitable même lorsqu’elle risque de bénéficier à quelqu’un que l’on méprise et de refuser l’arbitraire même lorsqu’il frappe celui que l’on croit coupable. C’est cette maturité et nulle autre qui a manqué à une partie de la société tunisienne. Et c’est pourquoi il serait intellectuellement malhonnête de raconter l’histoire récente comme celle d’un peuple héroïque trahi uniquement par ses dirigeants. Le peuple tunisien a été victime de la médiocrité de ses élites, certes, mais il a également été acteur de ses propres renoncements. Certains ont voté sous l’effet de la peur, de la vengeance ou de l’illusion. D’autres ont applaudi ceux qui promettaient de nettoyer la politique. Et d’autres ont préféré le châtiment de l’adversaire à la défense de la règle commune.

Cependant, une nation ne peut pas éternellement déléguer ses responsabilités à ses dirigeants. Elle doit aussi répondre de ses propres choix. Mais le plus grave, au fond, n’est peut-être même pas qu’un homme ait pu concentrer autant de pouvoir. Le plus grave est qu’une partie du pays ait fini par considérer cette concentration comme légitime, souhaitable, voire nécessaire. Et le plus grave est que certains aient accepté de perdre la démocratie à condition que leurs adversaires la perdent avant eux.

Voilà le véritable échec. Car le coup d’État du 25 juillet n’a pas seulement révélé la faillite d’une classe politique... Il a révélé une fragilité beaucoup plus profonde; une société qui n’avait pas encore appris que la démocratie ne protège pas seulement ceux que l’on aime mais protège surtout ceux que l’on déteste. Et lorsque le peuple accepte que cette règle soit violée pour satisfaire sa colère, il ne devient pas maître de son destin mais simplement le témoin de sa propre dépossession.

Le slogan creux du "peuple qui veut" peut alors devenir la plus dangereuse des falsifications puisqu’il sert à parler au nom d’un peuple que l’on prive précisément des moyens de vouloir, de choisir, de contester et de changer librement.

Une démocratie véritable ne consiste pas à proclamer que le peuple est souverain. Elle consiste à lui laisser réellement les moyens de l’être. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, que commence la véritable question tunisienne; l’on sait qui a trahi la révolution mais il faut comprendre pourquoi une partie de ceux qui étaient censés en être les héritiers a fini par applaudir lorsqu’on lui retirait, morceau après morceau, ce pour quoi elle prétendait s’être révoltée. Car lorsqu’un peuple applaudit à ses propres chaînes parce qu’elles entravent celles de son voisin, ce n’est plus seulement le pouvoir qu’il faut interroger; c’est la société elle-même.

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