À la suite d’un échange avec un ami hier sur le blocage ‘’multidimensionnel’’ de la gauche tunisienne d’aujourd’hui : Politique, Populaire, Intellectuel, Théorique, … dû semble-t-il à l’incapacite d’actualiser les thèses marxistes, ce qui se manifeste non seulement par le défaut de projet de société, mais aussi dans les intérêts suscités par une frange de l’actuelle Elite, universitaire et politique qui se proclame Marxiste ; intérêts qui versent plutôt vers la ‘’critique de l’Islam Politique’’, que ‘’La critique de l’Économie Politique’’.
D’autres ont même créé des chaînes YouTube pour s’intéresser à des questions de second rang : la non-fiabilité des hadiths, l’incompréhension de l’Islam par la majorité des gens, Le sens étymologique du terme ''Ommi" (Analphabète) et s'il veut dire que le Prophète est de la tribu ''Bani Omaya", la femme matée en temps d’Islam, etc., sur fond de leurs champs de spécialisation; civilisation arabe ! Bref, des champs d'intérêt qui ne semblent ni nécessaires au sens de Marx ni rationnels au sens de Hegel, ni actuels comparés à la dégradation de la super et de l'infrastructure!
À un moment de l’évolution des échanges, j’ai fait en sorte que le débat s’oriente plutôt vers les têtes marxistes les plus pensantes, telles que Lénine et Kautsky dans le sillage de la révolution d’Octobre 1917 ; soit un sujet qui fut largement discuté à l’époque estudiantine au Campus au début des années 90 ; pour dire que la fragmentation de la gauche tunisienne n’est pas un nouveau phénomène. Elle remonte à l’époque des leaders fondateurs de la première génération après Marx et Engels.
Le désaccord central entre Lénine et Kautsky, avant et après la révolution, portait sur :
(1) La nature de la révolution,
(2) le rôle de l'État et
(3) la stratégie révolutionnaire.
Concernant la révolution elle-même, Lénine défendait le soulèvement d'Octobre comme une véritable révolution socialiste ; un ‘’bond’’ nécessaire et délibéré, susceptible de réussir même dans un pays arriéré comme la Russie, tandis que Kautsky la condamnait comme une ‘’naissance prématurée’’, inférant que le sous-développement économique de la Russie rendait le socialisme impossible et que les bolcheviks n'avaient orchestré qu'un coup d'État aventureux voué à l'échec.
Cette divergence s'étendait à leurs conceptions de l'État et de la démocratie ;c’est-à-dire, Lénine défendait la « dictature du prolétariat » comme un instrument répressif essentiel pour écraser la bourgeoisie et consolider le pouvoir bolchevique, tandis que Kautsky insistait sur l'incompatibilité de la démocratie et de la dictature, dénonçant le régime bolchevique comme antimarxiste et affirmant que la démocratie était une condition sine qua non de toute transition socialiste authentique.
Enfin, sur le plan de la stratégie révolutionnaire, Lénine fondait sa foi sur un parti d'avant-garde discipliné, capable de ‘’fabriquer’’ la volonté révolutionnaire et de conduire les masses à la prise du pouvoir au moment décisif, tandis que Kautsky adhérait à un modèle plus déterministe et évolutionniste, estimant que la conscience socialiste ‘’générerait’’ naturellement de la maturation du capitalisme et de la croissance d'un prolétariat conscient de sa classe, rendant ainsi un coup d'État violent mené par un parti minoritaire à la fois inutile et contre-productif.
Aussi, la différence la plus cruciale entre eux résidait dans leur conception fondamentale du déroulement d'une révolution socialiste. Ce conflit se manifeste au mieux par leurs ‘’logiques contradictoires’’ concernant la volonté révolutionnaire et le développement socialiste, La logique de la « fabrication » de Lénine : Il soutenait que dans un pays comme la Russie, avec :
(1) Une bourgeoisie faible et une paysannerie opprimée, un parti révolutionnaire pouvait et devait ‘’fabriquer’’ la volonté nécessaire à la révolution. Un parti d’avant-garde, par la discipline et une idéologie claire, pouvait conduire les masses à la prise du pouvoir, arguant que la révolution elle-même créerait les conditions du développement ultérieur du socialisme.
(2) La logique de la ‘’génération’’ de Kautsky : il adhérait à une conception marxiste plus orthodoxe. Il pensait que la volonté révolutionnaire et les conditions socialistes devaient ‘’générer’’ naturellement à partir d’une économie capitaliste avancée et du développement d’un prolétariat fort et conscient de sa classe. Pour lui, la stratégie de Lénine, consistant en une prise de pouvoir prématurée par une minorité, était une ‘’aventure blanquiste’’ qui mènerait à la terreur et à la dictature, et non au socialisme.
Ce conflit idéologique se transforma en une querelle personnelle et publique après la prise du pouvoir par les bolcheviks. Kautsky, ancien théoricien éminent de la Deuxième Internationale et figure respectée par Lénine, publia en ‘’ La Dictature du prolétariat’’ pour condamner l'État bolchevique. Lénine répliqua avec véhémence par sa célèbre polémique, ‘’La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky’’. Il y accusait Kautsky de trahir la cause marxiste en défendant une démocratie ‘’parlementaire bourgeoise’’ au lieu de la dictature révolutionnaire du prolétariat. Leur rupture marqua ainsi la fin définitive de la lutte entre le communisme révolutionnaire et la social-démocratie réformiste au Xxe siècle.
En somme, ce vieux débat, comme d'autres : était loin d'être une querelle académique stérile. Au contraire, il (Rosa/Lénine; Boukharine/ Trotski)a eu de profondes conséquences pratiques : l'interprétation de Lénine a directement façonné une stratégie industrielle concrète en Russie, privilégiant une industrialisation rapide menée par l'État, une planification centralisée et la répression impitoyable de l'opposition, obligeant les théoriciens du monde entier à repenser le lien entre révolution, démocratie et développement économique.
Pourtant, aujourd'hui, le contraste est saisissant avec l'état actuel du mouvement marxiste dans notre pays, ne faisant pas exception dans toute la région. Là, le progrès théorique semble largement au point mort, freiné non seulement par la difficulté manifeste d'adapter les thèses marxistes aux réalités du 20e siècle, telles que le capitalisme numérique, les crises écologiques et le travail informel, mais aussi par le niveau intellectuel nettement inférieur de nombreux dirigeants marxistes contemporains, qui ne possèdent ni la rigueur de la formation théorique, ni l'érudition historique, ni la finesse polémique dont faisaient preuve des figures comme Lénine et Kautsky.
Enfin, si la fragmentation au sein du mouvement marxiste demeure aussi vive qu'auparavant, les divisions actuelles semblent étrangement déplacées ; au lieu de s'articuler autour des questions fondamentales de stratégie révolutionnaire, de pouvoir d'État et de voie vers le socialisme, elles se cristallisent de plus en plus autour de problèmes secondaires et de luttes stériles ; rivalités personnelles, jargon sectaire ou querelles tactiques obsolètes, qui détournent l'énergie de la tâche urgente de repenser l'émancipation pour le vécu actuel.
L'héritage de l'affrontement Lénine-Kautsky nous rappelle ainsi ce que peut accomplir une confrontation théorique sérieuse, et nous offre un miroir révélateur des faiblesses intellectuelles et organisationnelles qui entravent aujourd'hui le renouveau marxiste dans les pays du Sud.
Reste à savoir si cette dégradation est irréversible.