La récente décision d'augmenter le prix de l'eau minérale était-elle évitable ?

Le paradoxe du marché tunisien de l'eau minérale réside dans la rupture entre une production industrielle concurrentielle et une distribution locale vulnérable à la spéculation. Bien que plus de 30 marques nationales se livrent une concurrence active à la source, la chaîne logistique s'engorge lors des pics de chaleur estivaux.

Les intermédiaires informels et le stockage très possiblement spéculatif coupent alors l'approvisionnement des détaillants traditionnels, transformant un problème logistique en pénurie visible sur les rayons. En réponse à ces tensions, le ministère du Commerce a imposé de nouveaux plafonds de prix et de marges bénéficiaires.

L'arrêté ministériel limite en fait la marge brute maximale à 15 millimes par bouteille pour les grossistes et les détaillants, tout en fixant les tarifs publics maximaux à 600 millimes (0,5L), 800 millimes (1L), 850 millimes (1,5L) et 950 millimes (2L).

Si cette décision du ministère du Commerce vise à protéger immédiatement le pouvoir d'achat du citoyen face à un produit de première nécessité, elle s'attaque aux effets de la crise plutôt qu'à ses racines structurelles !

Économiquement, le plafonnement strict des prix s'avère souvent contre-productif pour bâtir un secteur résilient. En ne couvrant pas les frais logistiques estivaux, il dissuade les transporteurs légaux, incite au retrait des stocks du circuit officiel et alimente un marché noir parallèle avec des ventes au-dessus du prix légal.

Cette solution fragilise davantage le secteur à long terme, à cause de :

(1) Une désincitation logistique : transporter de l'eau des régions intérieures (Kairouan, Sidi Bouzid) vers les zones côtières saturées en été, exige des coûts de transport accrus. Une marge fixe et rigide de 15 millimes ne permet pas aux distributeurs légaux de couvrir ces surcoûts saisonniers, ce qui les pousse à réduire leurs livraisons.

(2) Alimentation du marché noir : en bloquant artificiellement le prix légal en dessous du point d'équilibre de l'offre et de la demande estivale, l'État crée un appel d'air pour l'informel. Les spéculateurs achètent les stocks réglementés pour les revendre sous le manteau à un prix bien supérieur, annulant ainsi l'effet protecteur recherché pour le consommateur.

(3) Frein à l'investissement et à la transition écologique : Pour que le secteur soit résilient face au stress hydrique national, les industriels (comme le Groupe SFBT ou le Groupe Sabrine) doivent investir dans le stockage hivernal, l'autonomie énergétique et des emballages alternatifs moins dépendants des importations de plastique (PET). La compression drastique des marges de la filière réduit les capacités de financement de ces infrastructures d'avenir.

En fait, fixer le prix de l’eau de cette manière est un signal, interprété par le marché, selon lequel, au prochain pic de la demande d’eau minérale, il y aura une autre hausse du prix !

Concernant les mesures annoncées, il semble aussi qu’elles ne seraient les meilleures :

(1) Les campagnes de contrôle, et

(2) Saisies massives, traitant les symptômes, risquent d'aggraver les pénuries par la dissimulation des stocks. L'exigence de traçabilité et de facturation asphyxie la distribution de proximité, favorisant le marché noir par manque de canaux alternatifs.

Enfin, la véritable résilience du secteur de l'eau ne passera pas par le contrôle des prix au détail, mais par la modernisation de la chaîne du froid et du transport, la digitalisation de la traçabilité des lots depuis l'usine (pour éradiquer les circuits noirs), et un soutien aux capacités de stockage de proximité.

Toutefois, la comparaison internationale révèle d’autres leviers structurels dont la Tunisie aurait pu adopter quelques-uns pour gérer les crises hydriques extrêmes :

(1) La tarification progressive (Espagne, Chili), qui préserve les besoins de base tout en pénalisant le gaspillage ;

(2) la subvention de la logistique d'urgence (Inde, pays du CCG), qui soutient financièrement ou militairement les transporteurs pour maintenir les prix bas ;

(3) le déploiement de fontaines publiques gratuites (France), visant à casser la dépendance commerciale à l'eau en bouteille ; et

(4) le stockage d'État stratégique (Singapour), qui stabilise le marché par l'offre plutôt que par la contrainte légale.

Commentaires - تعليقات
Pas de commentaires - لا توجد تعليقات