Il existe une catégorie d’individus dont la bêtise n’a rien de tragique puisqu’elle est généralement accompagnée d’une satisfaction béate. Ils avancent dans la vie avec l’assurance tranquille de ceux qui ne doutent jamais d’eux-mêmes; non parce qu’ils auraient de solides raisons de le faire mais précisément parce qu’ils n’ont jamais pris le temps de s’interroger. Ils sont politiquement analphabètes, intellectuellement indigents, affectivement desséchés, moralement accommodants et, surtout, invariablement persuadés de leur propre importance.
Leur trait le plus remarquable n’est d’ailleurs pas la médiocrité. La médiocrité, après tout, est une condition humaine assez répandue et nul n’en est totalement exempt. Ce qui les distingue, c’est l’incapacité à la reconnaître. Le médiocre qui se sait médiocre peut encore apprendre, évoluer, écouter et se corriger. Le pauv’con, lui, transforme son insuffisance en certitude et son ignorance en opinion. Il ne sait pas mais il affirme, il ne comprend pas mais il juge, il ne lit pas mais il condamne, il ne réfléchit pas mais il prend position avec l’assurance de celui qui aurait médité sur le monde depuis Aristote.
La politique constitue naturellement leur terrain de prédilection. Ils ne voient pas la politique comme une confrontation d’idées, de projets, de valeurs ou de visions de la société. Ils la réduisent à une cour de récréation où l’on choisit son camp, où l’on applaudit les siens et où l’on conspue les autres. Leur fidélité n’est jamais vraiment idéologique; elle est simplement opportuniste. Ils ne défendent pas une conviction, ils défendent ce qui peut leur être utile, ce qui peut préserver leur petit confort, leur réseau, leur avantage, leur position ou simplement leur tranquillité.
Hier, ils juraient par celui qu’ils insultent aujourd’hui. Demain, ils encenseront celui qu’ils vilipendent aujourd’hui si les circonstances l’exigent. Leur colonne vertébrale morale ressemble étrangement à une girouette; elle tourne avec le vent, mais toujours dans la direction qui semble la plus avantageuse.
Et lorsque vient le moment de justifier ces retournements, ils trouvent toujours une explication. Ils n’ont pas changé d’avis, assurent-ils: les circonstances ont changé. Ils n’ont pas renié leurs principes, ils seraient devenus plus réalistes. Ils n’ont pas trahi une cause, ils auraient simplement compris certaines choses. Le vocabulaire est souvent sophistiqué mais la mécanique demeure rudimentaire; ils ont découvert où se trouvait leur intérêt.
Il faut dire que le matérialisme constitue chez eux une philosophie particulièrement commode. Tout se mesure, tout se compare, tout se monnaye. La réussite se résume à ce que l’on possède, le prestige à ceux que l’on fréquente, la valeur à ce que l’on peut montrer. L’amitié devient un carnet d’adresses, la solidarité un investissement, la générosité une opération de communication et la reconnaissance une dette dont ils considèrent que les autres doivent s’acquitter éternellement.
Ils ont cette curieuse manière de regarder les êtres humains comme on regarde des objets: selon leur utilité. Celui qui peut servir est fréquentable mais celui qui ne sert plus est oublié. Celui qui possède quelque chose est intéressant mais celui qui ne possède rien devient transparent. Celui qui réussit mérite les flatteries mais celui qui échoue n’intéresse personne. Leur monde est un marché permanent où les sentiments eux-mêmes semblent soumis aux fluctuations des prix.
C’est là que leur pauvreté devient plus profonde. Car il y a des gens pauvres matériellement qui sont d’une richesse humaine prodigieuse. Ils donnent sans calculer, se souviennent des gestes qu’on a eus pour eux, restent fidèles aux absents, honorent leurs morts, pardonnent parfois même ce qui mériterait de ne pas l’être. Ils savent que la valeur d’une relation ne se mesure ni à l’argent dépensé ni aux avantages obtenus.
Les pauv’cons, eux, ont une mémoire sélective. Ils se souviennent admirablement de ce qu’ils ont fait pour les autres mais oublient avec une facilité presque surnaturelle ce que les autres ont fait pour eux. Ils tiennent une comptabilité minutieuse de leurs propres sacrifices et effacent de leur bilan tous ceux dont ils furent bénéficiaires. Ils exigent de la gratitude comme on réclame une facture impayée, tout en considérant la reconnaissance qu’ils doivent aux autres comme une option facultative.
Cette ingratitude est souvent accompagnée d’une impressionnante vacuité sentimentale. Ils parlent beaucoup de loyauté, d’amour, d’amitié, de famille, de respect et de valeurs; mais dès que ces grands mots cessent de leur être avantageux, ils s’évaporent. Ils savent prononcer les mots de l’attachement, beaucoup moins en assumer les conséquences.
Ils peuvent vous appeler "frère" pendant dix ans et vous oublier en dix minutes. Ils peuvent vous couvrir d’éloges tant que vous leur êtes utile et vous traiter comme un inconnu dès que votre présence ne leur rapporte plus rien. Ils peuvent pleurer publiquement la disparition de quelqu'un qu’ils n’ont jamais réellement soutenu de son vivant. Ils peuvent se découvrir une affection spectaculaire pour les morts, précisément parce que les morts ne peuvent plus leur demander de preuves.
Mais le plus fascinant demeure leur conviction intime d’être supérieurs. Ils se croient plus intelligents parce qu’ils parlent plus fort. Plus importants parce qu’ils sont davantage visibles. Plus cultivés parce qu’ils connaissent quelques noms. Plus respectables parce qu’ils possèdent davantage. Plus heureux parce qu’ils affichent davantage. Plus influents parce qu’ils sont entourés. Et ils confondent la quantité de bruit qu’ils produisent avec la profondeur de ce qu’ils sont.
Or l’intelligence véritable produit généralement l’effet inverse; elle apprend à douter. La culture enseigne l’humilité, l’expérience révèle la complexité, la connaissance fait apparaître l’étendue de ce que l’on ignore... Plus on comprend le monde, moins on éprouve le besoin de se prendre pour son centre.
Le pauv’con a résolu le problème de la connaissance: il ne doute de rien parce qu’il ne questionne rien. Il possède une opinion sur tout, une explication pour chaque chose et un coupable pour chaque échec. Il n’est jamais responsable. Si sa vie ne ressemble pas à ce qu’il espérait, c’est la faute des autres. Si ses relations se dégradent, c’est parce que les autres sont ingrats. Si sa carrière stagne, c’est parce que les médiocres sont favorisés. Si quelqu’un réussit mieux que lui, c’est forcément parce qu’il a été pistonné, qu’il a triché ou qu’il a bénéficié de circonstances favorables. Jamais il ne lui vient à l’esprit cette hypothèse infiniment dérangeante: et si le problème venait de lui?
Cette simple question exige pourtant une qualité devenue rarissime: l’introspection. Elle suppose le courage de regarder son propre miroir sans retoucher l’image et impose de reconnaître ses erreurs, ses lâchetés, ses petitesses, ses jalousies et ses renoncements. Autrement dit, tout ce que le pauv’con passe son existence à éviter.
Il préfère donc juger. Juger est plus facile que comprendre. Mépriser est plus facile que se remettre en question. Se croire supérieur est infiniment plus confortable que travailler à devenir meilleur. Et c’est probablement là le paradoxe le plus cruel; ceux qui se pensent tellement au-dessus des autres sont souvent ceux qui ont le moins de raisons de s’y croire. Leur prétendue supériorité n’est qu’un décor fragile destiné à dissimuler une immense pauvreté intérieure.
Ils accumulent les signes extérieurs de réussite comme on empile des meubles dans une maison vide. Ils veulent être vus, reconnus, enviés, cités, sollicités. Mais derrière cette agitation sociale se cache parfois une solitude abyssale; la solitude de l’individu qui n’a plus autour de lui que des relations intéressées parce qu’il n’a jamais appris à aimer autrement qu’en fonction de ce qu’il pouvait obtenir.
Il ne faut pourtant pas confondre le pauv’con avec l’homme simplement imparfait. Nous sommes tous capables de sottise, d’égoïsme, de vanité ou d’ingratitude. Ce qui devient inquiétant, c’est lorsque ces défauts cessent d’être des faiblesses occasionnelles pour devenir une manière d’être; lorsque l’opportunisme devient une morale, le matérialisme une religion, l’ignorance une fierté et l’arrogance une identité.
Alors le problème n’est plus seulement individuel. Il devient vite collectif. Car une société qui récompense systématiquement le bruit plutôt que la compétence, l’apparence plutôt que la substance, la flatterie plutôt que la franchise, l’arrivisme plutôt que la probité finit fatalement par fabriquer les individus qu’elle prétend ensuite déplorer. Elle crée un environnement dans lequel les pauv’cons prospèrent parce que leur absence de scrupules devient un avantage compétitif.
Et c’est peut-être cela, au fond, qui devrait davantage nous inquiéter; pas l’existence des imbéciles car ils ont toujours existé, mais le moment où l’époque commence à leur donner raison. Car le véritable danger n’est jamais qu’un imbécile se croie intelligent; c’est qu’il parvienne à convaincre suffisamment de monde qu’il l’est.
À ceux-là, il faudrait rappeler une vérité aussi ancienne que salutaire: la valeur d’un être humain ne réside ni dans ce qu’il possède, ni dans le nombre de personnes qu’il domine, ni dans la quantité de flatteries qu’il reçoit. Elle se mesure davantage à ce qu’il demeure lorsqu’il n’a plus rien à gagner.
C’est précisément là que ces pauv’cons deviennent soudain très pauvres. Parce qu’une fois retirés l’argent, les apparences, les relations utiles, les titres, les postures et les applaudissements, il ne reste parfois presque rien. Et c’est alors que se découvre la vérité la plus spectaculaire: certains passent toute leur vie à convaincre les autres qu’ils valent beaucoup alors qu’ils n’ont jamais pris le temps de devenir quelqu’un qui en vaille réellement la peine.