Dans leur forme actuelle, les Accords d'Abraham représentent une initiative qui cumule tout ce qui est haïssable en notre monde moderne, c'est-à-dire cette tendance à faire prévaloir les affaires et la logique du profit à la fois sur le droit des peuples et sur le droit des hommes et des femmes à la vie.
Dans les conditions normales de notre devenir historique et d'exercice de notre conscience morale, ces Accords devraient s'effacer d'eux-mêmes sous le poids de la réprobation générale. Or ce n'est pas ce qui se passe. Reprise de la guerre avec l'Iran, poursuite des exactions et des extensions territoriales au détriment des populations palestiniennes, passivité à peine voilée des gouvernements arabes de la région : le processus de mise en place de ces Accords poursuit son avancée, imperturbablement.
Nous sommes en présence d'un cas tout à fait exceptionnel de résistance au désaveu. Qu'est-ce qui peut bien l'expliquer ? Une puissance tout aussi exceptionnelle des lobbys juifs qui auraient pris en otage les gouvernements des pays occidentaux, et au-delà, pour accomplir une sorte de revanche de la judéité sur la misère politique qui a marqué les siècles passés ? Et qui aurait choisi, pour la réalisation de ce projet, d'assouvir le rêve d'un grand Israël au Levant ? C'est une explication possible. Mais qui n'est ni la seule ni peut-être la plus convaincante.
Une autre explication serait de dire que les Accords d’Abraham ne constitueraient eux-mêmes qu'une façade, abominable à dessein, qui cache un plan plus ancien dont la partie juive ne représente qu'un acteur secondaire. C'est parce que ce plan, moins visible, recueillerait l'approbation large des instances de décision à l'échelle internationale que le "sale boulot" auquel nous assistons en ce moment et depuis les massacres de Gaza continue de bénéficier du soutien nécessaire à sa poursuite.
En d'autres termes, la réalisation du plan en question requerrait une sorte de réaménagement violent de la région moyen-orientale mais, dans le même temps, l'imputation de cette violence à un tiers qui pourra être désavoué plus tard. Les lecteurs du Prince de Machiavel savent ce dont il s'agit à travers ces considérations. L'auteur italien rappelait l'utilité qu'il y avait, dans certaines circonstances, à recourir à un ministre aux pouvoirs étendus afin de lui faire remplir des missions aussi urgentes et nécessaires que vilaines et impopulaires. Après quoi, une fois ces missions remplies, le ministre en question pouvait se retrouver pendu à une corde sur une place publique, à la satisfaction de la population.
Dans le cas présent, la mise à mort pourra n'être que symbolique. Elle n'en fera pas moins partie d'un stratagème "princier" plus secret. Or quel peut être ce stratagème qui gouverne les actions et neutralise les désapprobations depuis longtemps ?
Au-delà de la présence d'une puissance juive dans la région, il y a, me semble-t-il, l'idée que les trois traditions qu'on appelle "monothéistes" doivent impérativement se décharger de leur "violence missionnaire" au contact l'une de l'autre, à la faveur d'une présence commune dans un espace qui les accueille et à l'intérieur duquel aucune n'est dans la position de l'invitée. C'est un impératif de sauvegarde, car chacune de ces trois traditions, livrée aux démons de son conservatisme, peut se muer en puissance dangereuse à l'échelle mondiale.
Mais il y a un autre impératif, plus positif celui-là, et qui consiste à faire en sorte que de la rencontre des trois traditions se sécrète une nouvelle espérance : chacune étant poussée en effet à aller chercher au fond d'elle-même, dans un esprit de partage, ce qui est le plus susceptible d'apporter à l'homme d'aujourd'hui des réponses concernant son avenir et le vrai sens de son aventure terrestre.
Telle est l’autre explication. Peut-être pèche-t-elle par trop d'optimisme. C'est bien possible. Libre à chacun de l'adopter ou non.
C'est en tout cas une explication possible. Et elle a au moins le mérite de briser l'assurance d'autres explications plus dominantes.